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Full text of "Les principales théories de la logique contemporaine"

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BIBLIOTHÈQUE 
DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE 



LES PRINCIPALES THÉORIES 

DE 

LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

PAR 

P. HERMANT et A. VAN DE WAELE 

« La vie mentale est . un cas 
particulier de la biologie. » 



Ouvrage récompensé par l'Académie des Sciences morales et politiques. 



PARIS 

FÉLIX A L C AN, ÉDITEUR 
LIBRAIRIES FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES 

108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108 

1909 



LES PRINCIPALES THÉORIES 

DE 

LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 



PUBLICATIONS DE M. Paul HERMAXT 



Le Fantastique dans les contes populaires. Revue des 
Traditions populaires. Juin 1902. 

De la nature de l'émotion. Revue <ic Philosophie. Février 1904. 

De la nature de l'imagination créatrice. Revue de Philo- 
sophie. Octobre 1904. 

La conscience. Revue de Philosophie. Novembre r9o5. 

L'association des idées chez les idiots et les imbéciles 

(en collaboration avec le D r Boulenger) (épuisé/. Gand 190G. 

Les mystiques. Revue de synthèse historique. Juin. Août et 
Octobre r9o5. 

Le sentiment amoureux dans la littérature médiévale. 

Revue de synthèse historique. Avril 1906. 

La notion d'essence et de cause dans les mythes cos- 
mogoniques. Revue de synthèse historique. Février 1907. 

Le panthéisme dans la littérature flamande. Revue 
germanique. Mars 1908. 



m 



LES PRINCIPALES THÉORIES 



DE 



LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 



PAR 



P. HERMANT et A. VAN DE WAELE 



« La vie mentale est un cas 
particulier de la biologie. » 



Ouvrage récompensé par l'Académie des Sciences morales et politiques. 



PARIS 
FÉLIX ALCAN , ÉDITEUR 
LIBRAIRIES FÉLIX ALCAN ET GUILLAUMIN RÉUNIES 

108, BOULEVARD SAINT - GERMAIN , 108 



1909 

Tous droits de traduction et de reproduction réservés. 



LES PRINCIPALES THÉORIES 



DE 



LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 




Un problème qui, certes, s'est posé à l'esprit de tout cher- 
cheur qui a tenté d'exposer ou de critiquer la pensée d'une 
époque, a été de savoir s'il convenait d'étudier chaque système 
au complet de son unité, ou s'il était préférable de suivre 
les divers aspects qu'un même problème a présentés aux 
différents penseurs qui l'ont abordé. Chacune des deux méthodes 
a ses avantages, mais aussi ses inconvénients. L'une sacrifie 
la génèse et l'évolution des idées, mais, par contre, marque 
davantage l'unité du système défendu par l'auteur •; tandis 
que l'autre, si elle permet difficilement de mettre en relief 
l'unité de pensée de l'écrivain, donne plus facilement le moyen 
de suivre la direction générale des idées et rend la critique 
philosophique plus aisée et plus concise. 

Nous pensons que, — surtout pour la période contemporaine 
où nous voyons la science tendre à devenir de plus en plus 
impersonnelle, que les influences réciproques d'un penseur sur 
un autre sont si importantes et si complexes qu'une œuvre ne 
s'établit plus guère sans que l'auteur sente la nécessité d'étayer 
ses propres arguments par l'appui d'une pensée plus collective 
et par l'étude et la critique large des théories adverses, — l'étude 
génétique est presque la seule qui puisse être réellement féconde, 
si l'on désire ne pas se placer au point de vue d'une relation 
presque exclusivement documentaire. 




PRÉFACE 



HERMANT. 



1 



2 prki u;r. 

C'est donc cette seconde méthode que nous avons adoptée 
et suivie dans ce travail. 

Il nous reste à faire une autre remarque : nous avons préféré 
à tout résumé, à tout exposé personnel des théories, consigner 
fidèlement les citations empruntées aux ouvrages étudiés. La 
phrase textuelle, l'expression choisie avec ses termes propres 
et dans sa forme originale, nous permet de rendre plus exacte- 
ment la pensée reproduite que n'eût pu le faire toute inter- 
prétation. Cette considération nous a portés à courir le risque 
d'alourdir singulièrement l'exposé et d'en rendre la lecture 
quelquefois très ardue. Mais l'exactitude, lorsqu'on exprime la 
pensée d'autrui, nous semble devoir dominer toute autre consi- 
dération. 

La revue des auteurs est forcément incomplète ; les ques- 
tions que nous examinerons ont été traitées par un nombre 
trop considérable de penseurs pour que nous puissions espérer 
que des lacunes, même importantes, n'existent pas dans ce 
travail. 



INTRODUCTION 



Aristote est, dit-on, le père de la logique. C'est en effet le 
seul auteur de l'antiquité classique qui ait tenté d'établir et 
de codifier les lois de notre activité intellectuelle. D'autres, 
avant lui, et parmi eux Platon surtout, ont émis au sujet des 
règles de la pensée des idées profondes, mais le Stagyrite seul 
a considéré le problème en lui-même. Son influence a été extrê- 
mement profonde et beaucoup de discussions contemporaines 
se meuvent encore autour de ses affirmations. Néanmoins, 
si par la suite cet auteur intervient dans notre exposé, ce ne 
sera qu'à titre purement documentaire, pour rappeller l'origine 
de l'idée, notre but étant de nous localiser, dans la mesure du 
possible, dans la logique contemporaine. Certes, l'expression 
en elle-même est vague, car il est extrêmement difficile de 
trouver dans la suite des écrits une idée fondamentale suffi- 
samment neuve et assez importante pour former une ligne de 
démarcation incontestable. Kant a, sans aucun doute, amené 
un renouveau dans le domaine de la pensée, mais lui-même se 
reporte à Hume et à d'autres penseurs antécédents. Stuart- 
Mill, au point de vue purement logique, a exercé une influence 
considérable, mais des mouvements, antérieurs à celui qu'il a 
créé, se sont maintenus parallèlement à celui-là : il suffît de 
nommer l'hégélianisme, le néo-kantisme, etc. 

Nous considérerons donc les systèmes sans prendre comme 
point de départ une époque très précise ; nous nous baserons 
davantage sur les faits caractéristiques qui ont marqué leur 
développement, en nous limitant presque complètement à la 



4 INTRODUCTION 

période qui s'est écoulée depuis le commencement du XIX e 
siècle. Au surplus, bien que le procédé ne soit pas très rigoureux, 
mais puisque, pour la clarté des faits, un classement s'impose, 
nous examinerons trois grandes écoles, répondant surtout à 
la langue dont les auteurs se sont servis : l'allemand, le français 
et l'anglais. Il est un fait général, c'est que les auteurs ont été 
surtout influencés par ceux qui ont écrit dans la même langue 
qu'eux et qu'il n'est pas inexact de parler en philosophie d'une 
école allemande, française ou anglaise, bien que les transitions 
de l'une à l'autre soient très fréquentes. Nous commencerons 
par l'école allemande, qui semble avoir été la plus féconde dans 
le domaine qui nous occupera. 



ÉCOLE ALLEMANDE 



L'impulsion la plus profonde qu'elle reçut, fut, sans contredit, 
celle que lui donna l'œuvre de Kant. Mais la pensée du maître 
de Kœnisberg ne fut pas toujours exprimée en termes bien 
précis et d'ailleurs son œuvre fut tellement vaste, que les thèses 
les plus diverses et les plus opposées mêmes se prévalurent de 
son autorité. Nos recherches pour l'Allemagne n'atteindront que 
très rarement la période pré-kantienne et, du maître lui-même, 
dont l'œuvre a été tant étudiée et tant discutée, nous ne par- 
lerons qu'incidemment. En Allemagne surtout, la logique ne 
fut qu'à de rares exceptions considérée comme une science 
autonome, ne se basant pas sur des systèmes philosophiques 
nettement exprimés. Tout système philosophique crée, par 
contre coup, un point de vue spécial en ce qui concerne la logi- 
que. Aussi, pour classer les diverses théories de celle-ci, pren- 
drons-nous comme base les différentes écoles philosophiques, 
dont, nous ne l'ignorons pas, le classement lui-même peut donner 
lieu à maintes difficultés et à nombre de critiques. 

Comme M. Harms l'a observé, la méthode suivant laquelle 
on traite de la logique dépend surtout de la solution que l'on 
donne à la question « la pensée et l'être forment-ils ou non une 
unité et une concordance »? (1) Mais ceci ne définit que les 
tendances opposées et extrêmes. Entre elles se posent une 
série de théories intermédiaires plus conciliatrices. Au surplus, 
un mouvement d'approfondissement des idées s'est marqué 
d'une manière presque continue et le réalisme, surtout sous 
l'action de la critique, a reporté son absolu de la réalité à des 
stades de plus en plus éloignés de la conception vulgaire, qui, 
cependant, a survécu d'une manière plus ou moins consciente 
chez des philosophes de réel mérite. C'est ce qu'en Allemagne 
on a appelp le réalisme naïf. 

(i) Logik (œuvres posthumes). 1886, p. 2. 



RÉALISME jNAÏF 



Ed. von Hartmann nous semble avoir très bien compris le 
point de vue du réalisme naïf et nous ne croyons pouvoir mieux 
faire que de citer cet auteur : « L'homme, non préoccupé de 
philosophie, qui voit une table ou qui la touche de la main, ne 
comprend en général ce fait que de cette seule manière : qu'il 
voit et sent cette chose qui persiste lorsqu'il ferme les yeux et 
retire la main ; il ne pense pas par là que la chose en soi de la 
table provoque en lui l'image de l'objet et qu'elle est vue par 
cette image qui la représente, mais bien plutôt qu'il voit la 
chose en soi elle-même de la table et que la vision de la chose 
en soi est l'image perçue. Pour lui la perception de la table 
s'arrête dès que l'acte de vision est suspendu et réapparaît 
lorsque l'acte de vision recommence. L'image perçue est la 
chose en soi en tant que vue, et l'image subit des interruptions 
dans la mesure où la vision elle-même subit des interruptions, 
pendant que la table, qui tantôt est vue et qui tantôt n'est pas 
vue, reste la même. Ainsi, l'on ne peut dire qu'à ce point de vue 
naïf la chose en soi et l'image perçue soient identifiées, parce 
que pour cela il faudrait d'abord qu'une dualité des deux soit 
reconnue; tout ce que l'on peut dire, c'est que la chose en soi 
et l'image perçue ne sont pas encore distinctes ou différen- 
ciées » (1). 

La caractéristique essentielle et non discutée pour ce réa- 
lisme, c'est que le monde, avec ses données matérielles et ses 
lois, a une existence en dehors de la pensée humaine et indé- 
pendante des perceptions que nous en avons (2) et que celles- 
ci, qui se bornent à copier plus ou moins exactement ce monde 
réel, ne modifient en rien le mode d'existence de l'objet ; celui-ci 
tout au plus est conçu comme étant cause de nos représent a- 

(1) Von HA.rtma.nh : Das Grundproblem der Erkenntnisstheorie. 1890, p. 2. 

(2) Donc une réalité qui n'a rien d'idéal, car on pourrait encore concevoir 
une réalité indépendante, comme un produit de la pensée (cf. D r Sengler : 
Begriff und Âuf gabe der Erkenntnisstheorie. Zeitschrift fur Philos. 186 1, p. 1). 



RÉALISME NAÏF 



7 



tions, tout en ne différant guère par sa nature de nos représen- 
tations, ce qui constitue en réalité un état de confusion des deux 
éléments et diffère par là foncièrement du matérialisme, qui lui 
est une tendance monistique tardive ramenant le tout à un 
seul des éléments. Et, notons-le bien, — au moins dans le réa- 
lisme le plus naïf — toute sensation élémentaire, visuelle, 
tactile, olfactive, etc., n'est pas analysée ; elle est attribuée à 
l'objet comme une qualité qui lui appartient telle que nous la 
sentons, ou que nos représentations imitent. Mais comme les 
apparences d'une même chose sont très variables, il se forme 
une image abstraite ou plutôt synthétique des diverses modi- 
fications que ces sensations élémentaires peuvent recevoir : 
l'objet a une grandeur réelle, bien que, suivant les cas divers, 
nous le voyons sous des grandeurs différentes ; il a une couleur 
propre et déterminée, bien qu'elle varie avec la lumière même 
qui l'éclairé, etc. En un mot, notre connaissance gravite autour 
des propriétés que l'objet est censé avoir et en approche par 
degrés successifs. Toute sensation est spontanément complétée 
et rectifiée, suivant une forme synthétique que nous avons 
précédemment acquise (un objet déterminé, par exemple). 
Cependant la distinction entre la chose en soi et l'image perçue 
n'apparaît pas encore. C'est ce point de vue grossièrement réa- 
liste que toute philosophie a eu en somme comme point de 
départ. 

Dès que l'analyse, surtout physique, s'introduit, l'homme 
reconnaît de suite que certaines sensations, notamment le son 
et la couleur, ne sont pas inhérentes — sous leur fo:me immé- 
diate au moins — aux choses, que nous devons poser en elles 
des éléments qualitativement différents de nos états de con- 
science, et peu à peu le groupement des diverses sensations 
se désagrège et celles-ci ne sont plus que des apparences d'une 
réalité inconnue, qui se pose au-delà. La plus persistante des 
sensations est celle qui a rapport au sens musculaire : résistance, 
forme, impénétrabilité, espace et mouvement. (Reid et Stewart, 
par ex.) et surtout l'idée de force (H. Spencer). Ces sensations 
musculaires semblent être une propriété du corps lui-même et, 
comme on l'a dit, les sens du toucher et de l'effort semblent 
être les sens de la réalité. Mais ces éléments là sont ramenés 
à leur tour à de pures sensations ou à des composés de sensa- 



8 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

tions et l'objet, en tant que qualité mentale qui représente la 
chose elle-même, devient de moins en moins défini. 

Le réalisme naïf n'a conservé qu'un nombre très limité 
d'adhérents et, parmi les auteurs contemporains, nous ne trou- 
vons que M. Hermann Schwartz qui se réclame expressément de 
cette théorie (1). Aucun philosophe réaliste ne pose en fait la 
nature des choses dans aucune des sensations que nous en 
avons ; elle est au-delà, et l'aboutissement naturel de cette 
analyse progressive est tout ce que nous connaissons de réel- 
lement vrai de l'objet, c'est son existence plus ou moins déter- 
minée et cette existence est cause de nos sensations. L'existence 
seule est immédiatement donnée, non comme une idée, mais 
au-delà de l'idée, comme une donnée immédiate : « L'existence 
d'un monde extérieur, dit Riehl, se pose à nous, non comme 
une croyance subjective, ni comme une conclusion de notre 
esprit, mais comme une connaissance immédiate qui précède 
tout ce qui est médiat, la conjecture et la démonstration » (2). 
Et ultérieurement il a repris-cette idée sous cette forme: « Notre 
connaissance des objets peut n'être que relative, notre connais- 
de leur existence est absolue et immédiate » (3). 

L'auteur se pose d'ailleurs en adversaire de l'idéalisme, car 
selon lui la perception indique une réalité dont elle est l'appa- 
rence ou l'effet; les choses sont plus que de simples sensations 
ou même, comme le dira Stuart-Mill, des possibilités de sensa- 
tions, l'expérience indique quelque chose, ou touche à quelque 
chose, qui n'est pas elle-même l'expérience. Ailleurs encore, 
dans sa Philosophie contemporaine, il définit l'objet comme 
la cause commune de toutes les sensations données ou possibles 
par lui et les sensations ne sont autre chose que des effets de 
l'objet. Ces choses qui se trouvent devant nous, qui remplissent 
l'espace ou accomplissent leurs mouvements dans l'espace, 
sont les choses réelles, les choses mêmes ; il est certain toute- 
fois, ajoute Riehl qu'entre eux et nous, avant que nous n'arri- 
vions à la sensation, se déroule un processus très compliqué, 

(1) DasWahrnemungsproblem von Standpiïnckte des Physikers, des Physiologen 
und des Philosophen, 1892, p. 38i. 

(2) Riehl : Der philosophische Kriticismus und Seine Bedeutung f tir die positive 
Wissenschaft, t. I (1879}, p. 186. 

(3) Id. t. il (1887), P« i4i. 



RÉALISME NAÏF 



9 



dont la physiologie décrit les stades et les degrés principaux (1). 
Selon lui donc, quelque chose qui diffère essentiellement de la 
sensation est donné immédiatement dans le fait que nous 
sommes affectés, que nous subissons de la contrainte, de la 
limitation ou de la résistance. 

Parmi les réalistes se classent 0. Kirchmann, Wundt et 
Freytag. Pour le premier l'axiome fondamental de la théorie 
de la connaissance est « ce qui est perçu est » (2). Wundt a été 
très catégorique quelquefois sous ce rapport. Il dit entre autres 
dans sa logique que l'idée suivant laquelle toute connaissance, 
en tant que fait de conscience, est subjective et ne peut rien 
exprimer des choses, est un des plus grands préjugés dont la 
philosophie ait eu à souffrir (3). On retrouve cette thèse, plus 
accentuée encore, dans un autre de ses ouvrages « System der 
Philosophie » où il est dit que la « théorie de la connaissance n'a 
pas à créer la réalité objective, mais à la conserver », que « là 
où il n'existe pas de réalité, toute l'adresse logique ne parvien- 
dra pas à en établir » (4). Notre connaissance s'approche de la 
réalité, sans jamais pouvoir l'atteindre complètement. 

Son étude sur le réalisme naïf et critique expose d'ailleurs net- 
tement sa conception réaliste ; on y lit entre autres pensées : 
« l'expérience primitive n'est pas l'objet situé dans la conscience, 
mais en dehors d'elle » (5). Enfin, un de ses articles récents est caté- 
gorique : « Je considère, dit-il, comme la pierre de touche d'une 
réelle théorie de la connaissance, c'est-à-dire libre de tout 
préjugé métaphysique, le fait d'examiner comme tels les faits 
et les principes de la connaissance, sans les soumettre à quelque 
leitmotif métaphysique quelconque. Puisque pour l'analyse 
de la fonction de connaissance je pars de la réalité objective 
donnée, je serais plutôt disposé à nommer réalistique ma théorie 
de la connaissance (6). 

Si l'existence d'une chose indépendante de nous est une 

(1) Riehl : Philosophie der Gegenwart, 190/1, pp. 59 et 63. 

(2) Lehre vomWissen als Einleitung in das Studium philosophischer Werlh. 

(3) Logik, p. 383. 

(h) System der Philosophie, pp. 99, 101, et i54. 
(5) Philosophische Studien, 1896, p. 397. 

(G) Ueber empirische und metaphysische Psychologie. Archiv fur die gesammte 
Psychologie, 190A, p. 336. 



10 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 



donnée immédiate, quel que soit le degré de connaissance que 
nous puissions avoir de cette chose, cette conception entraîne 
tout un mode spécial de compréhension de notre activité 
psychique. Nos sensations sont des effets d'une cause d'ordre 
non psychique, qui les produit. Certes ceci devrait présupposer 
une analyse antécédente de la notion de causalité, mais le plus 
souvent elle s'applique dans ce cas d'une façon totalement 
empirique et très peu légitime, puisqu'elle étend la valeur de 
la loi de causalité à un domaine transcendental où cette valeur 
ne peut forcément pas être expérimentée. Quoi qu'il en soit, 
la conception du réalisme est que ce que nous expérimentons 
est l'effet des choses sur notre conscience (1), c'est-à-dire qu'un 
élément étranger à la mentalité exerce une action et une con- 
trainte sur elle et la ,guide. Ceci nous montre immédiatement 
comment le réalisme en arrive presque d'emblée à une conception 
dualistique du monde : les choses et la conception qu'on en a. 

Non seulement, dit Freytag, — qui admet cependant que la 
connaissance est limitée au monde de la conscience — non 
seulement nous savons que le monde externe est cause du monde 
interne, mais nous savons de plus qu'en lui réside ta cause néces- 
saire et suffisante du contenu du monde interne (2). 

Réalisme (même matérialiste) et spiritualisme vont géné- 
ralement de pair : si l'on pose comme origine des choses exté- 
rieures des objets en soi, on est presque fatalement amené à 
poser des états de conscience en soi, c'est-à-dire l'âme ; la seule 
distinction qui existe entre spiritualistes et matérialistes est 
la prépondérance plus ou moins grande qu'ils donnent à l'un 
ou l'autre des facteurs. Riehl, par exemple, semble admettre 
qu'il existe dans la conscience un moi immédiatement donné, 
qui reste le même dans toutes les modifications des sensations 
internes. Ceci nous parait incontestablement être une idée 
spiritualiste. 

En ce qui concerne la notion de vérité, le réalisme présente 
d'emblée une solution apparente qui se résout en une formule 
qui semble très simple : la vérité est la congruence des pensées 

(1) Riehl : Op. cit., p. 29. 

(2) Freytag : Der Realismus und das Problem der Tranzendenz, 1902, pp. 10 
et i5o. — Cfr également : Die Erkenntniss der Aussenwelt, 1904, p. 68 etpassim- 



RÉALISME NAÏF 



il 



avec la réalité (1), mais si ceci n'est pas une pure tautologie, 
c'est-à-dire si la réalité n'est pas elle-même une pensée, on ne 
comprend guère comment la pensée peut se conformer à quel- 
que chose qui est d'une autre nature qu'elle-même ou tout au 
moins se diriger vers cette chose qui lui est totalement étran- 
gère. Certes, si une réalité est donnée ou formée spontanément 
en notre esprit, c'est-à-dire si la réalité est un état de conscience 
et que celui-ci est reconnu être la vérité essentielle, il faut, 
pour être vraie, que notre idée s'y conforme ; ceci se borne à 
déplacer à peine la question et ce que nous avons donc à cher- 
cher encore, c'est un autre critérium de la vérité s'appliquant 
à la donnée immédiate. Si par cette réalité dernière on entend 
la sensation, ou l'expérience perçue, toute philosophie contem- 
poraine admettra cette thèse, puisqu'elle se ramène à l'accord 
entre états de conscience. 

Cependant l'idéaliste opposera au réaliste que la sensation 
comme telle ne fait connaître qu'elle-même et n'indique pas 
d'emblée une réalité au-delà d'elle-même; que, par suite, il 
ne peut être question alors dans le domaine sensoriel de la 
concordance d'une représentation avec son sujet. 

L'auteur, auquel nous nous attacherons spécialement pour 
le moment, est Wundt, tant à cause de l'influence qu'il a exercée 
sur la pensée universitaire allemande, que pour le développe- 
ment considérable qu'il a donné à ses travaux sur la logique. 
Nous avons déjà cité certaines de ses idées, qui le font classer, 
sans conteste, croyons-nous, parmi les réalistes. Certes, chez 
lui la profonde culture philosophique, ainsi que ses importants 
travaux de psychologie, l'ont amené à un réalisme que lui-même 
intitule critique et qui, de fait, est très éloigné du réalisme vul- 
gaire, et bien que sa pensée soit souvent ténue et sa dialectique 
habile, on discerne aisément qu'il admet que la connaissance 
naïve est non seulement le point de vue psychologique originel, 
sur lequel doit se construire le réalisme critique, mais encore 
qu'en elle est exprimé le rapport réellement exact du sujet et' 
de l'objet. Et cependant on doit constater que s'il donne à la 
représentation une valeur objective, il la lui retire souvent. 

(i) V. Laas : Idealismus and Realismus, III, p. — Laas, de même que * 
Stuart Mil!, oscille entre l'idéalisme et le réalisme. 



12 LKS PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Selon Wundt, alors que la psychologie nous enseigne la ma- 
nière dont s'effectue le cours de la pensée, la logique, elle, a pour 
but de déterminer la façon dont ce cours doit s'accomplir pour 
réaliser des connaissances exactes : dans le nombre considérable 
d'associations et représentations qui existent en notre cons- 
cience, la logique ne considère que celles qui possèdent cette 
caractéristique de former des règles pour le développement de 
nos connaissances (1). La logique est donc, selon Wundt, une 
science normative, dont le rôle est d'établir les lois qui dirigent 
notre pensée dans la voie du vrai, de même que la morale impose 
des lois qui nous conduisent vers le bien. L'un et l'autre de ces 
domaines ont, suivant la dogmatique traditionnelle, une forme 
autoritaire, et exercent une contrainte. Mais, nous demande- 
rons-nous, le fait affirmé se constate-t-il sous une forme quel- 
conque ? Est-il bien exact qu'un sentiment de contrainte 
accompagne l'idée exacte et qu'il n'existe pas comme concomit- 
tant de l'idée fausse, ou imaginaire ? En fait, suivant la théorie 
déterministe, tout état d'âme est déterminé et conditionné, et 
Wundt, en admettant la théorie de l'association des idées, par- 
tage cette manière de voir. Toutefois, même cette association — 
et Wundt l'a expressément noté — est plus claire et plus aisé- 
ment perceptible dans le rêve et l'imagination que dans le 
domaine du rationnel. Ce n'est donc pas le fait matériel de cette 
nécessité que l'auteur invoque. Il ne reste, par conséquent, que 
le sentiment même de contrainte. Mais alors, peut-on soutenir 
réellement que dans la vie courante toute fonction rationnelle 
possède un sentiment de contrainte ; qu'il est dans tous les cas 
plus aisé de penser une chose inexacte qu'une chose exacte . J 
Quoi qu'il en soit, ce sentiment, s'il existe dans tous les cas Je 
vérité, doit être tellement ténu et inaccessible qu'il ne peut guère 
servir de caractéristique et que, d'ailleurs, dans la pratique il 
n'est invoqué nulle part. Tout ce que l'on constate, c'est qu'on 
pense de telle ou telle manière. On pourrait peut-être objecter 
que le sens de cette contrainte est l'impossibilité de concevoir le 
contraire, c'est-à-dire qu'elle agirait par élimination de la néga- 
tive. Et pourtant, est-il réellement une idée dont on ne puisse 
concevoir le contraire (au moins en tant qu'idée) ;et la contrainte 



(i) Logïk, 1. P . t. 



RÉALISME NAÏF 



13 



ne se perçoit pas mieux sous cette forme que sous l'autre, et 
notre base nous échappe. 

D'ailleurs l'idée de contraite implique l'action d'un être ou 
d'une chose extérieur ; nous pouvons découvrij une action de 
ce genre dans notre recherche de la vérité ? Le réalisme nous 
a-t-il, sous une forme quelconque, donné une réponse satisfai- 
sante à ce problème ? C'est ce que montrera, pensons-nous, 
la suite de cette étude. 

Wundt trouve à la pensée logique trois caractères : la spon- 
tanéité, l'évidence et la valeur générale. Il essaye de les déter- 
miner en disant qu'elles sont les lois naturelles de la pensée, qui 
devraient nécessairement se réaliser si notre pensée était libérée 
de toutes les influences qui troublent sa régularité (1). Mais 
encore, soit dit en passant, quel sera le critérium pour recon- 
naître cette régularité ? 

Le premier caractère, la spontanéité, est d'ordre purement 
psychologique. Pour le bien comprendre il faut savoir que 
Wundt classe les phénomènes psychiques en deux catégories : 
la première comprend les phénomènes passifs, c'est-à-dire ceux 
où l'influence des représentations a la prédominance sur la 
volonté ; celle-ci, dans ce cas, paraît déterminée par les repré- 
sentations qui surgissent d'elles-mêmes et alors les associations 
régentent la conscience. La deuxième classe comprend les 
phénomènes spontanés, lorsque l'influence de la volonté a la 
prédominance sur les représentations ; dans ce cas nous disons 
que l'aperception est active, et les relations des représentations 
suivent les lois des associations aperceptives. A la vérité, tou- 
tefois, même dans ce dernier cas l'influence des représentations 
sur la volonté n'est pas supprimée. Ce caractère, qui est attribué 
aux phénomènes d'ordre logique, est assez difficile à concilier 
avec le caractère de contrainte qui, d'après Wundt, serait un 
élément de leur nature. 

Le second caractère des phénomènes logiques est leur évi- 
dence. Le matériel, dit Wundt, avec lequel la logique opère, 
apparaît comme externe et partant accidentel. Mais de ces 
représentations naissent les concepts qui interviennent dans 
notre pensée logique. 

(i) Logische Streitfragen. Vierteljahrschrift f. wissensch. Philosophie 1882, 
p. 345. 



14 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

La manière elle-même dont les concepts se développent n'a 
rien de nécessaire en elle. L'auteur en conclut que puisque 
l'évidence que possède la pensée logique ne réside pas dans les 
processus de la pensée qui, eux, ont pu se former n'importe 
comment, elle ne peut résider que dans les résultats. — Sur 
quoi, se demande l'auteur, repose cette évidence des données 
de la pensée ? Cette évidence se montre sous deux formes : 
1° une pensée peut offrir une certitude immédiate, c'est-à-dire 
n'existant pas par l'intermédiaire d'autres actes de la pensée, 
mais apparaissant dès que la pensée existe ; 2° la certitude 
peut être indirecte, c'est-à-dire qu'elle est basée sur d'autres 
phénomènes mentaux antérieurs. Dans le premier cas la pensée 
possède une vérité propre, dans le second elle ne la possède que 
parce qu'on accorde la vérité à certains phénomènes mentaux 
intermédiaires. Dans le premier cas la vérité est réelle, en ce sens 
qu'elle dépend complètement du contenu de la pensée ; dans le 
second cas elle est formelle. La forme de liaisons des phénomènes 
mentaux n'accorde aux idées qu'elle réalise qu'une vérité pure- 
ment et simplement hypothétique qui ne se change en vérité 
réelle que lorsque le contenu de cet acte de pensée intermé- 
diaire est trouvé vrai. — L'évidence directe de notre pensée 
a toujours sa source dans la sensation (1) prise dans son sens 
le plus large. 

Nous n'insisterons pas pour le moment sur le 3 e caractère. 
En ce qui concerne le premier, bien que la théorie psycholo- 
gique émise par l'auteur soulève d'assez grandes difficultés, nous 
pouvons admettre avec lui un rapport étroit entre les phéno- 
mènes volontaires et les phénomènes logiques, sans admettre 
toutefois, comme l'auteur semble le faire, une spontanéité 
absolue de l'esprit , indépendante des représentations qui existent 
en nous, ce qui rapproche singulièrement le réalisme de YVundt de 
l'école spiritualiste, de même que son aperception, reprise d'ailleurs 
à Kant, a bien le caractère de ces anciennes facultés de l'âme. 
Le second doit être examiné plus attentivement. Conformément 
à son hypothèse réaliste, Wundt admet que les matériaux que 
la pensée logique organise sont des données étrangères à notre 
mentalité et, partant, accidentelles, c'est-à-dire indépendantes 



(i) Wundt. Log>'-, pp. 8a et suiv. 



RÉALISME NAÏF 



15 



des lois de notre mentalité. Bien que l'auteur admette que 
l'évidence doit être mise en rapport avec les sensations dans 
leur sens le plus large, c'est-à-dire comprenant aussi bien les 
images d'ordre interne que les sensations externes, le sens qu'il 
faut y attribuer est certes que la sensation, par sa nature même, 
répond à une existence extérieure à elle-même, qui lui commu- 
nique ce caractère d'évidence ; sinon l'on ne conçoit pas pour- 
quoi ces images concrètes aient, d'emblée, un caractère d'évi- 
dence immédiate que n'ont pas certains concepts en dehors de 
la perception, tels que ceux de grandeur abstraite, d'un espace 
à n dimensions, de la justice, etc., qui n'existent pas moins en 
tant que représentation — en notre conscience. Celles-ci, nous 
dit encore Wundt, ne peuvent donner lieu à des idées directe- 
ment évidentes que dans la mesure où nous pouvons ramener 
ces conceptions à leurs images perceptibles premières, qui ont 
été leurs bases empiriques. 

Nous nous trouvons ici encore en présence d'une affirmation 
à priori en ce qui concerne l'évidence, et nous cherchons en vain 
dans l'œuvre une théorie psychologique de cette évidence ; nulle 
part^on ne donne sa caractéristique. Elle doit différer cependant 
de la perception en général et des nombreux états d'âme qui 
n'ont pas cette évidence. L'auteur dit bien que toute évidence 
directe suppose une activité associative de la pensée, mais 
celle-ci fait-elle défaut dans les phénomènes de la pure fantaisie ? 
En somme, ceci nous ramène à ce que nous avons dit précédem- 
ment à propos de la contrainte. Nous rencontrons une difficulté 
identique pour la question de la certitude, qui est d'ailleurs bien 
voisine de la précédente. La certitude est le sommet d'une gra- 
dation dont les termes inférieurs sont la supposition, la croyance 
et la probalibité. Toute croyance en la vérité, dit l'auteur, repose 
sur des témoignages, c'est-à-dire sur des faits de l'expérience 
interne ou externe, et ces témoignages peuvent être objectifs ou 
subjectifs (1). De même que l'évidence, la certitude ne peut être 
attribuée qu'à ce qui nous est donné, soit directement comme fait, 
soit conclu d'une manière nécessaire de faits donnés. Ces deux 
cas désignent également deux formes de la certitude, que l'on 
peut appeler directe et indirecte (2). La sensation de bleu que 

(1) Logik, p. 378. 

(2) Logik, p. 3 7 o (i« édit). 



16 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

je ressens en regardant le ciel est directement certaine en tant 
que sensation, abstraction faite de sa signification et de sa réalité 
objective. Si l'on se place à ce dernier point de vue, on ne peut 
désigner la perception par les sens comme étant la source directe 
et indiscutable de la certitude immédiate ; la vie courante elle- 
même nous enseigne à reconnaître la perception comme une source 
d'erreurs de toutes sortes, à ce point que la recherche scienti- 
fique considère toujours la perception comme un moyen acces- 
soire, par lequel on ne se forme d'abord que des opinions, des 
suppositions au sujet des choses, mais qui doivent être soumises 
à des contrôles et à des justifications variées avant qu'elles ne 
s'approchent de la certitude. La perception, continue Wundt, 
livre la première interprétation encore incertaine des faits im- 
médiats de la conscience, qui, presque partout, sont renversés 
par la science, pour mettre à leur place telles interprétations 
par lesquelles on écarte les contradictions qui se lèvent cons- 
tamment entre nos perceptions. La certitude est donc un état 
d'arrangement des perceptions suivant notre propre état d'âme 
et toute certitude objective est de nature médiate ; la percep- 
tion — en tant que perception — (c'est-à-dire abstraction faite 
de tout rapport), est évidemment certaine, de même qu'elle 
possède en elle-même une réalité immédiate, mais en elle-même 
elle n'a pas d'autre valeur, et cependant c'est sur elle que se 
construit la certitude objective ; celle-ci est toujours une trans- 
formation, par la pensée, des faits de conscience immédiatement 
donnés (1). Cette thèse se rapproche de la théorie de l'imma- 
nence, dont nous parlerons plus loin. 

Nous remarquerons, toutefois, dès à présent, qu'elle semble 
soulever une difficulté presqu'insoluble. L'auteur dit que 
c'est notre mentalité qui, selon ses besoins et ses lois, crée la 
valeur objective des sensations et organise celles-ci en un tout 
homogène. Or, cet objectif ainsi créé est-il identique, ou même 
similaire avec la réalité en elle-même, indépendante de cette 
connaissance dont le réalisme admet l'existence ? Si non, il doit 
exister deux réalités : la chose en soi et la substance. Si, par 
contre, l'identité est admise, sur quoi se base cette affirmation, 
qui ne nous est d'ailleurs démontrée nulle part ? Quelle garantie 

(i) Logik, pp. 378 et 379. édit). 



RÉALISME NAÏF 



17 



avons-nous que ce que nous ajoutons à la représentation — sans 
que cependant ce soit une représentation — , quelle garantie 
avons-nous que cette addition réponde au monde indépendant 
de nous ? Nous pouvons arranger et amplifier les données tant 
que nous le voulons, le contrôle ne s'exercera jamais qu'entre 
représentations et, par sa signification même, ce monde, supposé 
indépendant de nous, est une inconnue totale et incapable 
d'exercer un contrôle sur un état de conscience ou de lui imposer 
une direction. 

Reprenons l'exposé de l'auteur : puisque toute certitude 
objective est de nature médiate, c'est-à-dire qu'elle s'est déve- 
loppée d'abord à la suite de certains faits qui nous sont subjec- 
tivement donnés, elle est en lutte constante avec l'incertitude, 
et il n'est pas rare qu'elle dérive de celle-ci par les degrés de 
transition d'une plus ou moins grande probabilité. Seul ce qui 
est immédiatement donné peut être certain (1). Cependant, pour 
les certitudes médiates il nous faut également un critérium ; quel 
sera-t-il ? Se ramenant à son réalisme, l'auteur essaye de dire 
que le critérium propre de la certitude logique est le suivant : 
« est objectivement certain tout ce qui est perçu et qui n'a pas 
sa source dans le sujet qui perçoit », mais il n'insiste pas davan- 
tage sur ce point, car il reconnaît lui-même que ce n'est qu'un 
caractère négatif et d'application difficile. Il se ramène, en fin de 
compte, à la thèse formaliste ancienne de l'impossibilité des 
contraires et, en somme, le critérium qu'il admet est que nous 
désignerons comme objectivement certains les faits qui, dans la 
voie de la vérification progressive de la perception, ne peuvent 
plus être écartés (2). Toutefois ceci est un critérium purement 
idéaliste et qui entraîne l'abandon de toute idée de certitude 
absolue que devrait donner l'hypothèse d'un monde objectif, 
celui-ci servant au moins de guide aux reconstructions que nous 
faisons subir à l'expérience; au contraire, Wundt est d'avis que 
toute certitude, si l'on n'a négligé aucune donnée de l'expérience, 
provient de l'absence de contradiction et de l'impossibilité d'af- 
firmer les contraires. Aussi n'admet-il plus un critérium absolu 
de vérité (3), ce que son réalisme devrait logiquement entraîner. 

(1) Logik, p. 3go. 

(2) Logik, p. 385. 

(3) Ueber naïven und kritischen Realismus. Philosophische Studien 1896, p. 332. 

HERMANT. 2 



18 LES HRmCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Nous examinerons ultérieurement ces critères en étudiant 
les auteurs qui ont spécialement construit leurs thèses sur ces 
données et nous passerons actuellement à la théorie du juge- 
ment que Wundt a exposée. 

Il part du développement psychologique de la pensée et 
établit avant tout une théorie du concept. Il n'est pas inutile 
de remarquer qu'historiquement la signification de ce mot, 
comme de tant d'autres expressions philosophiques, a énormé- 
ment changé. En allemand (Begriff) il n'avait pas anciennement 
une signification différente du mot représentation ( Vorstellung) ; 
pour Kant c'était l'expression du caractère commun à plusieurs 
objets, et actuellement il dénote d'ordinaire le groupement des 
divers caractères d'un seul objet. C'est cette signification que 
Wundt admet : « la représentation d'un objet particulier oppose 
des obstacles à toute modification arbitraire que nous pourrions 
chercher, le concept amène une représentation d'une nature 
nouvelle sans que pour cela une modification nouvelle doive 
s'introduire dans le cours de nos pensées, aussi longtemps que 
nous restons dans la suite de représentations associées » (i). 
Au point de vue psychologique, le passage de la représentation 
au concept se fait sans difficulté. Puisque, nous dit encore 
Wundt, la nature du concept, d'après son développement 
psychologique, consiste en ce qu'il met en rapport, l'une avec 
l'autre, diverses représentations, l'idée de concept est en rela- 
tion étroite avec le développement du cours aperceptif des 
idées ; car ainsi les représentations simples qui entrent dans ce 
dernier sont mises en rapport entre elles par la pensée. Toute 
représentation qui prend part au cours des idées, acquiert déjà 
par là, abstraction faite de la signification qui lui revient en 
elle-même, un caractère de concept (2). La transition entre la 
représentation et le concept est continue, la représentation 
simple, par le fait qu'elle entre dans la suite des idées, c'est-à- 
dire puisqu'elle s'associe déjà à d'autres, tient déjà, par là- 
même, de la nature du concept. 

Cependant, tout concept n'est pas d'ordre logique, il faut, pour 
que cela soit, la précision du continu, c'est-à-dire que ce continu 

(1) Logik, p. 48. 

(2) Logik, p. 73. 



RÉALISME NAÏF 



19 



ne varie pas dans le cours du raisonnement en même temps que 
le lien logique avec d'autres concepts, ce qui donne la notion 
d'évidence, qui, comme nous l'avons dit précédemment, est le 
caractère fondamental du domaine logique. 

Riehl comprend le concept d'une manière différente : en oppo- 
sition avec les représentations de la perception, concrètes et par 
suite individuelles, des sens et de l'imagination, les concepts sont 
des représentations de la pensée, abstraites et par suite générales, 

qui, dans notre conscience, prennent la place de celles perçues 

Alors que les représentations de la perception sont aussi diverses 
que les circonstances de leur acquisition, celles du concept, en 
supposant seulement qu'elles soient nettement définies, c'est-à- 
dire expliquées par d'autres concepts, sont les mêmes pour tout 

le monde Les concepts, comme tels, sont abstraits, et c'est 

là leur caractère essentiel, dont dépendent leurs autres propriétés 
et particulièrement leur généralité. Seul l'objet d'un concept, et 
non le concept lui-même, peut être concret, et tel est le cas pour 
tous les concepts de la perception empirique (1). Riehl donc se 
ramène vers la théorie kantienne du concept, suivant laquelle 
le concept est une expression du caractère commun entre divers 
objets, et ce caractère modifie les données de la perception et 
même les remplace quelquefois. Cette influence a le rôle d'unifier 
notre propre mentalité et aussi de la rendre, en quelque sorte, 
plus impersonnelle : c'est une idée qui a de l'importance, tant 
en psychologie qu'en logique. 

Dans l'histoire de la logique, le mot jugement a deux signi- 
fications : 1° la forme de la liaison ou de la séparation des con- 
cepts ; 2° la représentation d'une unité ou d'un rapport entre 
deux concepts différents. Trouvant ces indications insuffisam- 
ment précises, Wundt donne la définition suivante du jugement : 
« une décomposition d'une représentation d'ensemble en ses 
concepts composants », ce qui se transpose dans le domaine 
abstrait « une décomposition d'une idée dans les concepts 
qui la composent » (2). L'auteur lui-même remarque que la base 
sur laquelle il s'appuie se trouve dans le principe que le contenu 

(1) Beilr'àge zur Logik. Vierteliahrschrift f. Wissenschaftl. Philosophie, 1892, 
pp. i-k. 

(2) Logik, p. i5/j. 



20 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

du jugement est donné comme tout, — bien que sous une forme 
indéterminée, — avant qu'il ne se divise en ses parties, et ce, 
même dans les actes de jugement les plus simples, tels que 
« je marche » ; « je donne ». En ce sens le jugement est toujours 
analytique, comme l'est d'ailleurs l'acte d'aperception et toute 
activité mentale simple ou complexe. Wundt, comme Schleie- 
macher d'ailleurs (1), rejette donc la division que Kant avait 
admise entre jugements analytiques et jugements synthé- 
tiques (2). Il estime comme étant d'importance primordiale 
de ne pas considérer la fonction du jugement comme une fonc- 
tion synthétique, mais purement analytique. La représentation 
première que le jugement ou plutôt l'acte d'aperception décom- 
pose, ne diffère guère, en général, d'une représentation de l'ima- 
gination ; la distinction s'établit par le fait du jugement lui- 
même. Dans le cas du jugement les produits de l'analyse ne sont 
pas, comme dans l'imagination, des produits de fantaisie, mais 
des concepts. Si la représentation d'ensemble que l'on soumet 
à une analyse de ce genre est appelée une pensée, le jugement est 
le groupement d'une pensée en ses éléments composants et le 
concept est le produit d'un tel groupement (3). 

M. Sigwart fait observer à ce propos que, bien que la théorie 
de Wundt ait une idée exacte comme base, elle est viciée en ce 
qu'elle confond le point de départ du jugement avec le jugement 
lui-même, par l'identification de la perception synthétique avec 
le jugement général, s'obtenant par des représentations géné- 
rales. Et il fait observer — avec raison, semble-t-il, — que si la 
k distinction des éléments du jugement ne préexistait pas, on ne 
saurait l'opérer et encore moins l'exprimer dans une proposition. 
L'essence de l'acte du jugement, dit-il, est que je ne m'arrête 
pas définitivement à cette subdivision, mais que, par contre, 
en ce qui concerne l'objet je réalise l'unité de ces éléments et que, 
par suite, j'amène en pleine conscience le contenu de la percep- 
tion (4). La pensée de Sigwart mérite, croyons-nous, d'être 
exposée en ce qui concerne la critique de l'exemple même que 

(1) Dialektik, pp. 264 et 563. 

(2) Kritik dèr reinen Vernunft. Einleitung, p. 10. 

(3) Cf. Wundt : Grundriss der Psychologie (6 me édit. iqo4, p. 32i\ 

(lt) Logische Fragsn : Vierteljahrschrift fur wissenschafteiche Philosophie, 
1880, p. /409. 



RÉALISME NAÏF 



21 



donne Wundt : « Lorsque je considère la conscience momen- 
tanée qui s'exprime par la proposition « Je marche », la percep- 
tion de mon moi marchant est présente, je n'ai pas actuellement 
la conscience de mon moi, indépendamment de la marche, ni 
non plus celle de la marche, indépendamment de moi. Le moi 
marchant est actuellement donné à la perception comme une 
unité. Mais comment en arriverai-je à la proposition « Je 
marche? » Par ce fait seulement que précédemment j'avais 
déjà en moi l'image connue de mon moi corporel, dans lequel 
la marche n'est pas complètement contenue, et que j'ai appris à 
désigner ce moi par le mot « moi » ; en outre, parce que j'avais 
la représentation générale d'un mouvement par le soulèvement 
alternatif de mes pieds, que j'ai acquis tout aussi bien par la 
marche des autres que de la mienne propre. Si cela n'était pas, 
je n'aurais pas de mot qui désignerait le moi indépendamment 
de la marche, ou la marche indépendamment du moi. Actuelle- 
ment, je mets en rapport l'une avec l'autre ces deux représenta- 
tions, puisque je les désigne d'une façon qui contient l'unité 
d'une chose avec son activité » (1). 

Il paraît indubitable, en effet, que le jugement exprime 
l'unité, d'une manière déterminée, de deux concepts, tout en 
maintenant leur distinction, car sinon l'on comprend difficilement 
comment se construirait la proposition qui marque bien à 
la fois l'union et la distinction de l'objet et du prédicat et nous 
devrions admettre une divergence très notable entre l'acte 
psychique et l'expression verbale qui lui correspond. Comme 
le dit M. Sigwart, l'acte d'aperception est bien synthétique ou 
plutôt confus, en lui-même, l'esprit ensuite l'analyse tout en 
ne détruisant pas le groupement primitif, mais au contraire en 
amenant comme résultat final un état parfaitement conscient 
de ce groupement. Le jugement n'est donc que l'analyse d'un 
état confus préexistant. 

. Le jugement, selon la théorie que Kant expose, n'apporte. pas 
avec lui une extension de nos connaissances ; son rôle est de 
préciser simplement ce que nous connaissions déjà. Tel est égale- 
ment le résultat auquel Wundt arrive. 

Probablement sous l'action de la critique de Sigwart, Wundt 



(i) Sigwart, op. cit., p. 46o. 



29 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

a tenté de préciser son point de vue. Les expressions analytique 
et synthétique dit-il, peuvent être comprises de deux façons : 
Si l'on considère l'origine du jugement, c'est-à-dire le groupe de 
représentations ou de concepts qui contient le jugement, ce 
groupe est né synthétiquement, mais le jugement lui-même 
consiste en l'analyse de cette idée. Si l'on considère le rapport du 
sujet et du prédicat dans un jugement achevé, ne sont analyti- 
ques alors que les jugements dans lesquels un ou quelques 
éléments, (qui doivent nécessairement déjà être pensés conjoin- 
tement avec le sujet et en lui) sont dans un but quelconque, 
mis en relief dans le prédicat. Tous les autres jugements sont 
synthétiques (1). 

La naissance et la forme de l'idée première ne sont pas com- 
plètement exposées encore, et la critique de Sigwart, croyons- 
nous, reste pleinement valable en ce qui concerne le caractère 
synthétique du jugement achevé. 

A notre avis, le défaut fondamental de la théorie est de ne 
pas montrer le rôle du jugement dans notre évolution psycholo- 
gique; en d'autres termes, de ne pas préciser en quoi le juge- 
ment peut nous faire passer d'une idée à une idée nouvelle. Ou 
bien nous ne pouvons jamais passer du connu à l'inconnu — et 
la thèse a d'ailleurs été soutenue — ou bien le seul rôle de notre 
activité mentale propre se borne à préciser davantage les idées 
synthétiques ou plutôt vagues que nous avons déjà, sans exten- 
sion proprement dite et sans assimilation de prédicats nouveaux, 
c'est-à-dire sans agrandissement des éléments qui composent 
la notion d'objet. D'ailleurs la conception de Wundt, à ce sujet, 
est bien en rapport avec la conception qu'il se forme de l'objet 
et de ses propriétés : « Les choses, dit-il, nous sont données comme 
complexus de propriétés et d'états ; mais seuls les complexus 
de propriétés et d'états nous sont donnés, ce que nous qualifions 
de choses. Les propriétés et les états mêmes, pensées séparé- 
ment de leurs liaisons, n'ont aucune réalité, mais sont des 

produits de notre abstraction La propriété est, il est vrai. 

un concept d'expérience, mais non pas immédiat comme 
V objet. » (2). L'objet — et c'est bien la théorie réaliste — est 



(1) Logik (2 rae édit), p. 172. 

(2) /(/. p. /j20. 



0 

RÉALISME NAÏF 



23 



une espèce d'entité, que les propriétés ne composent ni n'am- 
plifient, mais que tout au plus elles précisent ; le processus ici 
est également analytique. 

Le thème de la contrainte, qui domine toute l'œuvre logique 
de Wundt, trouve encore à s'appliquer en ce qui concerne les 
opérations plus complexes que les précédentes. C'est ainsi que 
selon lui la conclusion logique est ce qui est déduit avec néces- 
sité de jugements donnés (1), mais ici, pas plus qu'ailleurs, il ne 
cherche le fonds psychologique de cette nécessité. 

Examinons davantage la théorie du syllogisme. Dans son 
sens le plus général, la conclusion est le groupement des idées 
par lequel, de jugements donnés on déduit de nouveaux juge- 
ments (2). C'est dire, d'une façon plus précise, que si les juge- 
ments donnés offrent une certitude, la conclusion possède un 
même degré de certitude ; l'opération logique elle-même n'est 
entachée d'aucun caractère de doute. 

Le syllogisme (dans son sens le plus large) est un simple élar- 
gissement du jugement. L'élément essentiel n'est pas la conclu- 
sion, comme l'enseigne la logique habituelle, mais en réalité les 
prémisses. Celles-ci sont seules des jugements autonomes ; la 
conclusion, par contre, selon Wundt, n'expose qu'une liaison 
(qui existe déjà dans les prémisses) en un jugement particulier* 
dans lequel le moyen terme est éliminé (3). C'est là une thèse 
assez originale dans la logique, bien qu'on la retrouve dans les 
oeuvres de Beneke et de Stanley Jevons. D'autres encore l'ont 
appliquée dans des cas particuliers, et notamment dans les ma- 
thématiques, mais Wundt est, croyons-nous, le premier qui 
ait tenté d'y réduire toutes les formes de raisonnement cons- 
cient jusqu'aux plus simples. Il en retrouve des parallèles dans 
les processus mentaux les plus élémentaires : « De même qu'en 
un seul objet on peut percevoir diverses propriétés, de même on 
peut en des objets divers percevoir les mêmes propriétés ou 
états, de sorte que pour notre pensée existe la tendance de 
mettre les objets en relation ; et, en ce cas, lorqu'on n'exprime 
que cette relation seule, on pourra à nouveau faire abstraction 

(1) Logik (2 m e édit), p. 270. 

(2) Id. p. 3o3. 

(3) Id p. 3o5. 



24 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

des apparences concordantes par l'intermédiaire desquelles le 
rapport est né. Ainsi, par ce raisonnement de perception pri- 
mitif, l'occasion est déjà donnée d'amener en relation immédiate, 
au moyen d'un procédé d'élimination effectuée par la pensée, 
des représentations qui n'étaient réunies que d'une manière' 
médiate, au moyen d'autres éléments de représentation de na- 
ture correspondante (1). 

On sait que, pour Aristote,le jugement de subordination était 
la forme essentiellle ; Wundt la considère comme la plus pauvre 
de toutes, puisque toute vérité qu'il peut nous enseigner repose 
sur la certitude de ces processus mentaux qui le précèdent ; par 
contre le processus de substitution est la loi fondamentale de 
tout raisonnement logique (2) et le principe général de relation 
est le suivant : Quand divers jugements sont mis en relation 
entre eux par des concepts qui leur appartiennent en commun, 
les concepts entrant dans ces jugements et qui ne leur sont pas 
communs se trouvent également en une relation qui aura son 
expression dans un nouveau jugement (3). Sigwart a objecté que 
ce principe de relation est faux. Car, demande-t-il, en quel 
rapport se trouvent S et P, quand S n'est pas M et que M est P. 
Wundt semble être dans le vrai lorsqu'il réplique qu'ils sont 
en relation de non-identité. 

La thèse de Wundt au sujet du syllogisme est peut être la plus 
importante et la plus novatrice de sa logique ; non seulement il 
semble comprendre dans la théorie un grand nombre d'opéra- 
tions mentales que le syllogisme complet n'étudie pas, mais il 
nous paraît s'approcher davantage du procédé psychologique 
de notre vie courante, et surtout il se ramène aux processus les 
plus simples. 

Prenons le cas concret : 
Le ciel est bleu, 
Le sulfate de cuivre est bleu. 

En portant le centrage aperceptif sur le prédicat bleu, abstrait 
de ses objets, le bleu établit une relation entre le ciel et le sul- 
fate de cuivre. Or, comme en vertu du principe d'identité 

(1) P. 3o6 (ame édit). 

(2) Pp. Sog et 3 16. 

(3) P. 3i(». 



RÉALISME NAÏF 



25 



bleu = bleu, c'est-à-dire est la même couleur, la déduction 
s'opère immédiatement : le ciel = sulfate de cuivre (au point 
de vue de la couleur). 

Mais l'application est un peu plus difficile quand il s'agit du 
syllogisme classique. 

Tout homme est mortel, 

Pierre est homme 

donc Pierre est mortel. 

Le cas ne s'applique rigoureusement que lorsque le sujet de 
la mineure (Pierre) est déjà compris dans le sujet de la majeure 
et, comme la chose a maintes fois été remarquée, le syllo- 
gisme, dans ce cas, n'est qu'une pure tautologie. 

Nous passerons d'ailleurs sur ce point, puisque Wundt lui- 
même ne s'arrête pas à la critique du processus syllogistique 
classique dont l'application n'a pour unique effet que d'étendre 
la loi générale à des cas qui n'ont pas servi à l'établir. 

La forme de la mise en relation des concepts n'a guère d'im- 
portance, puisque partout où dans les jugements se présentent 
des concepts communs, il y a occasion à former des déductions. 
La structure du syllogisme peut varier à l'infini, mais la logique 
doit se borner à exposer des formes générales d'après lesquelles 
les liaisons des jugements ont lieu. Ces formes essentielles, 
comme Schuppe l'a montré, doivent être comprises comme étant 
des formes de pensées. Analysant le procédé qui permet de con- 
clure, l'auteur remarque que la substitution n'est pas un prin- 
cipe, mais un procédé qui repose sur un principe et notamment 
sur le principe d'identité ; l'expression exacte, que nous retrou- 
vons d'ailleurs chez Kant, serait de dire que tout syllogisme 
s'opère suivant le principe d'identité, auquel on ajoute le prin- 
cipe de contradiction pour expliquer également le jugement 
négatif (1). 

Notons encore la similitude de conclusions de Wundt avec 
celle d'un autre réaliste. Riehl dit que la logique considère et 
emploie les concepts comme des grandeurs et que le schéma 
fondamental des rapports logiques des concepts est l'équation. 
Les lois les plus simples des concepts et des grandeurs sont les 
mêmes. L'identité est le principe sur lequel se forme la liaison 

(i) P. 3i6. 



• 



26 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

des concepts, elle est la base des jugements (1), c'est-à-dire que 
les deux auteurs mettent à la base de leurs théories de la con- 
naissance le même axiome mathématique, et, en dernière analyse, 
Riehl, comme Wundt, attache une importance primordiale au 
principe de substitution (2). 

La conclusion de ceci est que le réalisme naïf, malgré sa sim- 
plicité apparente, fait appel à une hypothèse très fantaisiste, 
en accordant à un des types de construction de notre esprit 
(l'association des sensations hétérogènes) une valeur absolue et 
en tentant de retrouver en un élément inconnu, qu'il donne 
comme substratum à ce type de construction, une existence 
autonome, qui, malgré tout, ne peut être qu'un état de cons- 
cience plus ou moins précis. L'erreur s'accentue encore, lorsque 
ce substratum reçoit une importance déterminante sur toute 
notre vie rationnelle et nous est même présenté comme la cause 
des éléments les plus simples (les sensations) qui la forment. 

C'est en réalité une entité mystique et incompréhensible que 
l'on invoque, au même titre que l'âme à laquelle les spiritualistes 
font appel pour expliquer l'élément subjectif de notre mentalité. 
Cet élément a beau devenir de plus en plus abstrait et de plus 
eh plus intangible sous l'effort de la critique, l'inutilité même 
de l'hypothèse a été sa condamnation. En réalité, ni Wundt, ni 
Riehl, qui ont été les principaux auteurs que nous avons exa- 
minés, ne se sont définitivement arrêtés à la thèse réaliste, car 
le rôle de cet élément réel est de très minime importance pour 
la construction de leurs théories logiques, et les définitions du 
concept et du jugement s'établissent sans son intervention. En 
ce qui concerne ces théories, nous avons émis, en les exposant, 
les critiques qu'il nous paraissait opportun de leur adresser. 

(1) Riehl : Der philosophische Krilicismus, I. pp. 22/1 et 227. — Die en- 
glische Logik der Gegcnwart. Vierteljahrschr. f. wissenschaftliche Philos. 
1876, p. 52. 

(2) Riehl : Beitrage zur Logik, op. cit., p. 1 58. 



LA THÉORIE IDÉALISTE ABSOLUE 



L'idéalisme est certes la caractéristique de la philosophie 
allemande du XIX e Siècle. Quoique Kant ait introduit dans 
sa philosophie l'idée de l'objet en soi, — sans d'ailleurs lui attri- 
buer une importance très grande, — ses successeurs ont ou 
bien éliminé l'idée, ou bien l'ont dégagée de son caractère d'absolu 
et l'ont réduite à son tour en phénomène d'ordre mental. 

A part les œuvres de Wundt et de Riehl, dont nous avons 
parlé précédemment, le plus grand nombre de travaux impor- 
tants sur la logique appartiennent nettement à l'école idéaliste, 
mais celle-ci a pris des caractères très divers : il nous suffira de 
citer, parmi les plus anciennes, l'école hégélienne et ses subdi- 
visions, celles de Herbart, de Beneke et de Schopenhauer, enfin 
les branches plus récentes que nous examinerons surtout. 

Le premier auteur dont nous nous occuperons spécialement 
sera Hegel, à cause du caractère particulier de sa logique — que ses 
disciples d'ailleurs n'ont guère fait qu'expliquer — et de sa ten- 
dance idéaliste intransigeante. Sa logique est une œuvre extrê- 
mement étonnante et qui paraît d'une compréhension éminem- 
ment ardue, surtout à la pensée française. Hegel fut bien le 
philosophe national allemand, par son idéalisme, son esprit mé- 
thodique, quoique souvent peu clair, et par la pensée métaphysi- 
que de toute son œuvre. Aussi notre exposé sera des plus som- 
maires, l'immense partie de sa logique étant plutôt de la méta- 
physique et ne touchant que peu de points qui, d'ordinaire, sont 
traités dans le domaine de la logique. 

D'ailleurs le maître a été étudié, commenté et expliqué par 
tant d'écrivains, que nous n'aurions que bien peu de neuf à 
apporter en cette matière. 

L'ensemble de la doctrine est extrêmement difficile à saisir, 
si l'on ne se rend compte 1 des influences qui l'ont créée : en 
réalité Hegel a introduit presque de toutes pièces dans la phi- 
losophie contemporaine la méthode et certains thèmes des 
grands mystiques allemands, tels que Eckhart et Bœhme. 



28 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Hegel, comme eux, part d'une donnée absolue et inconnais- 
sable, et procède par déduction de cette donnée première, dé- 
gagée de la matière, comme les mystiques partent de Dieu et de 
ses émanations ou hypostases, et l'introduisent peu à peu dans 
les données concrètes de la connaissance. La logique de Hegel 
est essentiellement métaphysique et intellectualiste. 

Selon lui la logique doit être comprise comme le système de la 
raison pure, comme l'empire de la pensée pure. Cet empire, 
ajoute-t-il, est la vérité, telle qu'elle est, sans voiles, en elle et 
pour elle-même ; par conséquent, on peut s'exprimer en ces 
termes : « que ce contenu est la description de Dieu, tel qu'il est 
en son être éternel, avant la création de la matière et en son 
esprit infini. » (1) 

Il n'est guère étonnant qu'en partant de cette donnée, Hegel 
définisse la logique comme étant la connaissance pure et re- 
prenne de Fichte l'idée que la raison déduit d'elle-même tout 
le système des connaissances, c'est-à-dire que tout est construit 
a priori, sans jamais suivre la méthode inductive, ni se baser 
sur l'expérience pour construire les lois les plus générales et 
même son absolu. 

Pourtant, il faut fatalement un objet à cette science, 
quelque chose dont elle s'occupe et qui parvienne à lui donner 
un certain degré de concret. Cet élément, en son point de départ, 
doit avoir un maximum d'absolu, c'est-à-dire être au-dessus 
de toute relativité. Hegel trouve la chose dans l'être pur, sans 
autre détermination, et sous ce rapport, comme sous quelques 
autres, il est assez piquant de rapprocher l'idéalisme extrême du 
réalisme. L'être pur dont il est question, en son état immédiat, 
indéterminé, n'est que semblable à lui-même, et il n'est pas 
dissemblable par rapport à autre chose, n'a pas de différence en 
lui-même, ni avec l'extérieur... « Rien ne peut être perçu, si 
ce n'est cette pure et vide contemplation même » (2). Nous 
n'insisterons pas sur le caractère mystique de cette conception 
et l'on pourrait, sans grande peine, trouver dans les œuvres de 
maître Eckart et dans celles de J. Bœhme des pensées ayant une 
signification bien similaire. Hegel tend à atteindre à l'unité 

(1) Wissenschaft der Logik. (Édit. L. von Henning), i833, t. I, p. 30. 

(2) Op. cit., I, p. 83. 



LA THÉORIE IDÉALISTE ABSOLUE 



29 



absolue, l'abstraction dernière commune à toute chose, non 
seulement dans l'espace, mais à la fois dans l'espace et dans le 
temps, et, puisqu'il est idéaliste, il tente de saisir un élément 
commun à tous nos états d'âme, quels qu'ils soient, mais cette 
abstraction n'est pas cherchée ou construite rationnellement, ni 
même consciemment: elle est choisie d'emblée, sans analyse 
ni discussion. 

Ce que nous tenons surtout à noter, c'est que, comme tout 
absolutiste d'ailleurs, Hegel considère comme une donnée im- 
médiate ce que la science plus critique a tenté de soumettre 
à l'analyse : l'être. Il est vrai que ce terme a, chez Hegel, une 
signification très spéciale par son absolutisme même, ou, si l'on 
préfère, par son caractère abstrait, qui le rapproche du « un » 
absolu de Pythagore, du néant de Eckhart, de l'espace pur de 
Jacobi, etc. 

En tout cas, comme nous l'avons dit, le philosophe allemand 
n'analyse ou du moins n'expose pas la voie inductive qui a con- 
duit progressivement à cet élément dégagé de toute diversité ; 
son système consiste seulement à ramener cet élément dernier 
dans les constructions diverses de la pensée. Cet élément 
essentiellement homogène et vide doit être influencé par 
un élément de différentiation pour qu'il devienne objet de 
connaissance ; il faut donc trouver une autre essence, aussi 
générale et aussi abstraite que celle de l'être, pour que partout 
celle-ci puisse être déterminée, c'est-à-dire limitée, et cette 
essence nouvelle est le néant qui est l'abstraction dernière de la 
limitation elle-même. L'opposition dans le groupement de ces 
deux éléments essentiellement abstraits permet de nous rappro- 
cher des modes plus concrets. Le premier de ces modes, qui 
contient la réelle différence de l'être et du néant, est l'existence 
dans le temps (1) (Daseyn, c'est-à-dire en traduction littérale, 
être là) : toute chose en ehet diffère d'une autre. — L'existence 
est donc l'être déterminé, mais la détermination est la négation 
posée affirmativement suivant la thèse de Spinoza : omnis 
determinatio est negatio et à cette thèse Hegel attache une im- 
portance énorme. 

La théorie de l'existence est curieuse. Lorsque toutes les 

(i) Op. cit., I, p. 83. 



30 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

conditions d'un objet sont présentes, il apparaît à l'existence, les 
conditions étant le contenu complet de l'objet. La chose est 
avant qu'elle n'existe, et d'abord elle est en tant que substance 
ou comme non-conditionnée ; en second lieu, elle a l'existence 
déterminée et ceci de deux manières: d'un côté dans ses condi- 
tions, de l'autre dans son principe (1). 

Continuant son système d'oppositions, Hegel en arrive à in- 
terpréter de la manière suivante le monde en soi : « Le monde 
existant en soi et pour soi est le principe déterminé du monde 
des apparences, et il n'est ce principe que dans la mesure où il 
est en lui-même le moment négatif et, par là, la totalité des 
déterminations, tant du contenu que de leurs variations, au- 
quel correspond le monde des apparences ; mais il forme en 
même temps leur côté entièrement opposé. Les deux moments 
sont l'un à l'autre dans un rapport tel que ce qui est positif 
dans le monde des apparences est négatif dans le monde qui 
existe en soi et pour soi, et, inversement, ce qui est négatif 
dans celui-là est positif dans celui-ci. Le pôle nord, dans le 
monde des apparences, est en soi et pour soi le pôle sud et 
inversement ; l'électricité positive est en soi négative, etc.; ce 
qui, dans l'existence apparente, est mauvais, malheureux, etc. 
est en soi et pour soi bon et heureux (2) •>. Ceci doit être 
compris en ce sens-ci, croyons-nous : les apparences sont des 
limitations de ce qui existe ; ce qui existe est donc l'élément 
négatif des apparences, celles-ci constituant en quelque sorte le 
creux de l'objet en soi. C'est tout autre chose que la substance, 
qui elle n'est pas déterminée ; au contraire, l'objet en soi n'est 
que détermination ou limitation. 

Avant de pouvoir exposer quelque peu la théorie logique, il 
nous est nécessaire de rappeler encore quelques déterminations 
d'ordre purement métaphysique sur lesquelles Hegel se base. Il 
en est une qui a une importance primordiale dans le système, 
c'est la théorie de l'essence. L'essence est l'être réfléchi sur lui- 
même en rapport exclusif avec lui-même. Il utilise le terme 
réfléchi par comparaison avec la réflexion de la lumière qui, 
lorsque tdans son trajet rencontre une surface réfléchissante, 

(i) Op. cit., I, p. 117. 
(•;) /(/., p. i58. 



LA THÉORIE IDÉALISTE ABSOLUE 



31 



est renvoyée sur elle-même. L'essence est déterminée par elle- 
même et cachée derrière ses relations, "l'être est dit essence 
lorsque tout déterminé et tout fini en est nié (1). 

« Cette essence, notons-le déjà, n'existe pas dans l'externe qui 
ne donne que les apparences, mais dans l'interne, c'est-à-dire 
qu'elle est de nature spirituelle. » Malgré leurs similitudes, 
l'essence s'oppose à la substance en ce que cette dernière existe 
avant toute négation, tandis que l'essence est le produit des 
négations successives. 

En se basant sur cette définition de l'essence, Hegel pose 
la distinction de l'interne et de l'externe. L'interne est déter- 
miné comme la forme de l'état immédiat réfléchi ou de l'es- 
sence (l'objet se comprenant lui-même), en opposition avec 
l'externe qui est déterminé comme forme de l'-être, mais ce- 
pendant les deux ne sont qu'une identité. Cette identité est 
d'abord l'unité solide des deux comme principe substantiel, 
ou l'objet absolu pour lequel les deux déterminations sont 
des moments équivalents et extérieurs D'après cela l'ex- 
térieur n'est pas seulement semblable à l'intérieur selon son 
contenu, mais les deux ne sont qu'un seul objet. Cependant 
celui-ci, en tant que simple identité avec lui-même, est diffé- 
rent de ses déterminations de formes ou celles-ci lui sont 
extérieures ; il est sous ce rapport un interne, différent de son 
extériorité, mais cette extériorité consiste en ce que les deux 
déterminations mêmes, à savoir l'intérieur et l'extérieur, la 
composent ; l'objet lui-même n'est pas autre chose que l'unité 
des deux. Par leur contenu, les deux côtés sont encore la 
même chose, mais dans l'objet ils forment comme une identité, 
comme en un principe ; dans l'extériorité, en tant que forme 
de l'objet, ils sont équivalents à cette identité et partant l'un 
par rapport à l'autre. Ils constituent ainsi les différentes formes 
de détermination qui ont leur principe identique non en elles- 
mêmes mais en un autre » (2). 

Si nous essayons de traduire en un langage un peu plus clair 
ce jargon assez difficile à suivre, voici à quoi nous en arrivons : 
nous admettons a posteriori un objet absolu et inconnaissable 

(1) Op.' cit. A. Il, p. k. 

( 2 ) T. II, p i 7 8. 



;)2 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

que notre pensée pose de deux manières : l'objet en dehors et 
séparé de l'esprit, pensé en quelque sorte par lui-même, et 
l'objet en tant que pensé par l'esprit. Ces deux formes, interne 
et externe, sont identiques, en ce sens qu'elles ne sont que des 
déterminations de l'objet absolu dont elles diffèrent, mais qui 
en est le principe et l'unité. Cette unité de l'interne et de l'ex- 
terne est la réalité absolue (1). L'objet est compris par similitude 
avec les êtres pensants. 

Un certain anthropomorphisme existe au fond de cette théorie. 

En tout ceci Hegel, bien que parlant du monde en soi, d'ex- 
terne et d'interne, et en frôlant le réalisme, en est cependant 
assez loin, car toute cette construction, y compris l'être lui- 
même, est du domaine de la pensée et n'existe que par elle. 
Tout ce qui est, comme K. L. Michelet l'a dit, n'appartient 
ni à la nature, ni à l'esprit, mais la source des deux est la raison 
en tant que pensée créatrice. 

L'œuvre de Hegel ne permet d'ailleurs aucun doute au sujet 
de son monisme idéaliste qu'il a, au reste, repris en majeure 
partie à Fichte et à Schelling : « L'essence, dit-il, n'est pas der- 
rière un au-delà de l'apparence, mais par le fait que c'est cette 
essence qui existe, l'apparence est existence » (2), c'est-à-dire, 
en d'autres termes, l'apparence seule existe. Les expressions 
dénotant sa pensée à ce sujet ne seraient pas difficiles à multi- 
plier ; selon lui, le véritable idéalisme philosophique ne consiste 
en rien d'autre qu'en cette détermination que la vérité des 
choses est leur seule apparence (3).' 

Rosenkranz qui, comme Schelling, Fichte et Hegel, admettait 
l'identité de l'idée et de l'être, du sujet et de l'objet, et qui se 
rattachait d'ailleurs nettement à l'école hégélienne, était d'avis 
que, pour que les objets matériels nous deviennent vraiment et 
complètement connaissables, ils doivent déposer tout ce qui 
appartient à leur matérialité et prendre totalement la nature 
intellectuelle, c'est-à-dire qu'ils doivent être ramenés si complè- 
tement à notre représentation intellectuelle, qui n'est autre que 
nos propres éléments intellectuels, que nous ne trouvions plus 

(i) T. II, p. i85. 
(a) Ëncycl. § i3i. 
(3) Werke, VII, p. 16. 



LA THÉORIE IDÉALISTE ABSOLUE 



33 



en eux rien d'autre que ce que nous pouvons ramener à ces élé- 
ments et déduire d'eux par notre pensée libre (1). Il a même dit 
ailleurs que l'esprit est la cause de l'existence de la matière (2). 

Récemment encore Ad. Lasson, qui, lui aussi, a repris assez 
fidèlement la théorie hégélienne, quoi qu'il l'ait appliquée d'une 
façon bien personnelle, s'exprimait en ces termes : « Notre po- 
sition intellectuelle est en complète harmonie avec le monde 
en soi, il n'existe pas pour nous d'autre objectivité que celle qui 
concorde avec les formes de notre vie mentale ; la représentation 
d'un monde permanent en lui-même, éternellement inconnais- 
sable, contient la plus grossière contradiction, et elle est irréali- 
sable dans la pensée réelle tout soi-disant objet en soi est 

pensé et est objet de pensée ou bien il n'est rien le monde et 

l'âme ne se laissent pas séparer ; ce que l'âme est et ce qu'elle a, 
cela le monde l'est ou l'a, et ce que nous connaissons de l'âme, 
cela nous ne le connaissons pas d'un élément particulier du 
monde mais du monde comme tel » (3). 

Dans ces conditions, le critérium de la réalité se pose en 
fonction d'éléments psychiques ; elle n'est pas une donnée 
immédiate comme pour le réalisme. 

Hegel définit la réalité : l'unité de l'essence et de l'existence; 
en elle l'essence sans forme et l'apparence sans solidité, ou, si 
l'on préfère, la persistance sans détermination, et la pluralité 
sans persistance, ont lenr vérité (4). En d'autres termes, la 
vérité est la concordance de l'interne (essence) et de l'externe, 
mais la réalité n'est pas comme l'existence, pure apparence 
qui découle de son principe et retourne à lui, mais elle est la 
manifestation de l'essence, de sorte que l'existence externe 
même est essentielle. Puisque la réalité est l'unité de l'interne 
et de l'externe, les deux sont contenus en • elle à l'état de 
moment. L'interne, qui est plutôt le moment de l'identité, crée 
la possibilité ; l'externe, qui est le moment de la destination, 
donne l'événement accidentel ou la circonstance. Tous deux, 
l'interne et l'externe, ne sont que des côtés du phénomène, ou, 
si l'on préfère, des déterminations particulières du réel, et 

(1) Werke, I, p. 282. 

(2) Rosenkranz, Meine Reform der Hegelschen Philosophie, i852, p. 17. 

(3) Das Gedachtnis, 189^, pp. 3, /» et 5. 
(/,) T. II, p. i85. 



HEPMAKT. 



34 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

l'objet réel présuppose la totalité des déterminations ration- 
nelles et matérielles. Le réel est donc ce qui est nécessaire, 
ou, comme dit Hegel, il est une relation absolue. 

Il ne suffit pas, pour qu'une chose soit réelle, qu'elle soit 
simplement existante, ou qu'elle soit purement pensée ; il faut 
qu'elle ait l'existence et réponde à des rapports déterminants, 
tels que la substantialité, la causalité, et l'action réciproque. 
L'essence du réel est le concept ou idée, la réalité vraie est la 
raison, tout être est la matérialisation d'une pensée rationnelle ; 
le monde lui-même n'est que la création logique de l'esprit. 
Dans la préface de sa philosophie du droit, Hegel résume son idée 
comme suit : « ce qui est conforme à la raison est réel, et ce qui 
est réel est conforme à la raison. » (Dans ce dernier cas le réel 
s'oppose au simple phénomène). 

Cari von Prantl expose d'une manière très intéressante un des 
caractères de la vérité dans la théorie hégélienne : « Par le côté 
formel de la logique (études du jugement, du concept, de la 
conclusion et de la définition), nous n'obtenons qu'une logique 
de la non-contradiction, mais pas encore une logique de la vérité 
matérielle. La logique n'arrive à cette dernière qu'en traitant 
le côté phénoménologique, c'est-à-dire de la compréhension et 
du raisonnement. Et comme, — la chose se comprend d'elle- 
même — nous ne possédons aucune vérité matérielle en dehors 
de notre pensée, la théorie scientifique ne pourra être ce qu'elle 
doit être que par le raisonnement phénoménologique, c'est-à-dire 
le développement et la vérité de la pensée humaine elle- 
même » (1). C'est dire à peu près que la vérité est ce qui est con- 
forme à la pensée et qu'elle est une forme de la connaissance. 
C'est là un élément de la définition, mais si nous demandons la 
caractéristique précise qui distingue un fait vrai d'un fait faux, 
l'hégélianisme ressent quelque embarras à nous la donner, 
puisque toute activité mentale suit une détermination rigou- 
reuse excluant tout hasard. Hegel se borne à fournir çà et là 
quelques notes, assez imprécises en somme ; il est adversaire du 
dogmatisme qui déduit toute vérité d'une proposition directe- 
ment connue (2). 

(1) Verstehen und Beurlheilen. Festgabe Philos. Philolog. Kl. d. EL B. Ak. 

der Wissensch, 1877, p. 4. 

(2) Phénoménologie des Geistes, 1841, p. 3o. 



LA THÉORIE IDÉALISTE ABSOLUE 



35 



Eug. H. Schmitt a tenté de résumer comme suit la théorie 
de Hegel à ce sujet : « La question de la vérité n'est pas 
de savoir si quelque chose existe comme apparence en moi, 
ou n'importe où ailleurs, mais si l'image exacte d'un phéno- 
mène donné se trouve dans un ensemble enveloppant, ensemble 
unifiant, qui a à poser le phénomène en sa filiation originelle 
effective » (1). La vérité d'une représentation est donc une ques- 
tion de relation, et la plus pauvre et la moins certaine de toutes 
les vérités, contrairement à ce qui est admis couramment, est 
celle que nous donnent nos sens, car la seule chose que nous puis- 
sions en déduire est la simple affirmation d'existence de la seule 
chose sentie (2). La vérité est surtout fonction de l'idée générale, 
et tout l'exposé que Hegel a fait de sa doctrine, et particulière- 
ment sa logique, montre qu'il étaye sa pensée par des déductions 
progressives de pensées les plus abstraites. 

Mais il est un point qui importe avant tout dans la pensée 
hégélienne, c'est la théorie de l'évolution de l'idée. L'idée en 
elle-même n'est rien pour Hegel ; ce qui est à considérer c'est 
son développement, sa vie, c'est-à-dire le passage, la transition 
incessante d'une idée à une autre, c'est le devenir. Cette vie est 
due à ce que la pensée découvre en elle-même des contradictions 
qui l'obligent à passer à un stade nouveau et plus élevé de la 
pensée elle-même ; sans contradiction, il n'y a ni mouvement, 
ni vie ; le devenir est donc la contradiction même. 

Nous examinerons surtout cette pensée chez un des disci- 
ples récents de Hegel, M. Ad. Lasson, qui l'a exposée d'une 
manière magistrale et dont le travail a particulièrement l'avan- 
tage de nous ramener dans le domaine propre de la logique. 

Parlant du principe mathématique appelé principe d'identité 
A = A, il soutient que ce n'est pas là un jugement d'identité, 
mais plutôt de comparaison, qui compare une grandeur avec 
elle-même et la trouve invariable, aussi longtemps qu'aucune 
opération n'est entreprise avec elle. Le principe d'identité 
exprime plutôt que la pensée opère avec des concepts, qui 
restent identiques à eux-mêmes dans les relations changeantes 
que la pensée établit. Les concepts ne changent point, ils restent 

(1) Eug. H. Schmitt : Bas Geheimniss der hegelschen DialekLik, 1888, p. 5g. 

(2) P! enomenologie, p. 71. 



36 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

permanents dans Vidée, sans quoi aucune pensée ne pourrait avoir 
lieu. Le monde du concept a en soi un élément de rigidité, sans 
vie, et le repos est son domaine, ou, comme Hegel le disait, le 
concept est ce qui est déterminé en soi et pour soi, c'est l'absolue 
identité avec soi-même (1) et par suite, ainsi que Kant l'avait déjà 
reconnu, l'absolue certitude de lui-même. Par contre, la pensée 
est un mouvement vivant, et le jugement, qui est un moment de la 
pensée, est donc un élément du cours infini du devenir, de la nais- 
sance et de la disparition, du mouvement et du changement (2). 
Dans le cours du devenir, écrit M. Lasson, le sujet prend et 
reprend toujours à nouveau d'autres déterminations ; celles-ci 
ne lui viennent pas seulement du dehors, car pour chaque espèce 
d'objets il n'y a qu'un cercle — étroit ou large — de détermina- 
tions possibles, et elles sont incluses comme possibilité dans 
l'objet lui-même. 

Cependant ce n'est qu'en raison de déterminations extérieures 
qu'elles naissent intérieurement. Cette modification des déter- 
minations de l'être trouve son expression dans le jugement (3). 
Mais le jugement crée les éléments stables dans ce cours infini : 
« qui juge se lie, puisqu'il détermine l'objet, et qui ne veut se 
lier ne peut juger non plus » (4). 

Nous avons là l'application à la logique de l'importante 
théorie hégélienne du devenir. Hegel considérait le devenir 
comme une transformation en une unité nouvelle de l'être et du 
néant. Ce néant, notons-le, 'a une signification toute spéciale ; 
il a une valeur, puisqu'il est pensé, représenté, il a son être dans 
la pensée, il détermine l'être et en fait une existence. L'évolution 
de l'idée s'obtient par des déterminations, des limitations pro- 
gressives des idées les plus générales. 

Karl Ludwig Michelet a exprimé la théorie du devenir par 
cette formule: «Toute pensée n'est qu'un moment dans le déve- 
loppement intellectuel. Le fini est sujet à un développement 
illimité qu'il n'accomplit jamais, qu'il cherche indéfiniment à ac- 
complir en passant sans cesse d'un état déterminé à un autre » (5). 

(i) Logik, III, p. 3 7 . 

(a) Der Satz vom Widerspruch. ( iS85) pp. 204 et 2o5. 

(3) Id., p. 2oô. 

(4) Id., p. 206. 

(5) Geschichte der letzten Système, t. II, p. ;i5. 



LA THÉORIE IDÉALISTE ABSOLUE 



37 



Pour Hegel l'absolu lui-même est développement et non une 
existence morte. 

Cette théorie du devenir est un des facteurs les plus impor- 
tants de la logique contemporaine, et certaines écoles, parmi 
lesquelles le pragmatisme américain surtout, en ont tiré le plus 
grand parti. 

Lasson retrouve dans le mouvement de la pensée le problème 
qui a tant préoccupé les mathématiciens : le problème du con- 
tinu et du discontinu; l'analyse présente des difficultés simi- 
laires dans les deux domaines : mathématique et logique. 

L'élément fixe et rigide, ainsi que nous l'avons vu, est le 
concept. C'est la base sur laquelle se développe notre vie mentale ; 
on ne peut penser et connaître que ce qui est en soi déterminé, 
distinct d'autres choses et qui reste permanent en cette déter- 
mination et distinction ; c'est là le principe d'identité qui forme 
la notion du discontinu en notre cours mental. Dans la pensée, 
et par suite aussi dans l'objet de la pensée, il existe partout des 
limites et des déterminations fixes, excluant le continu, c'est-à- 
dire ce qui change constamment (1); mais le discontinu, à son 
tour, n'est qu'un côté unilatéral de notre pensée ; lui seul est 
impuissant à créer la vie, il faut que les éléments ainsi délimités 
trouvent un lien, une synthèse, un élément qui les groupe et en 
forme une unité d'ordre supérieur, et par suite l'idée du continu 
s'impose. 

Bien que le devenir ne soit connaissable qu'en un jugement 
déterminé, c'est-à-dire en tant que discontinu, que nous ne 
jugeons qu'en déterminations s'excluant mutuellement, déli- 
mitées l'une par rapport à l'autre, toute notre pensée néanmoins 
a pour but de remplir dans la mesure du possible, de combler 
l'abîme qui existe entre les éléments déterminés et contradic- 
toires entre eux, et d'amener ceux-ci toujours plus près l'un de 
l'autre. Considéré à ce point de vue, le continu est le premier et 
le plus immédiat de ce qui nous est donné. Nous vivons dans le 
continu; toute perception, toute sensation ou représentation a 
le continu pour objet. 

Le discontinu et le continu, c'est-à-dire le principe d'identité 
(concept) et celui de contradiction (jugement) sont irréductibles 

(i) Op. cit., p. 204. 



38 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

l'un à l'autre, l'un est aussi originel que l'autre ; et le problème 
philosophique à résoudre est de concevoir le devenir infini par 
les formes fixées de notre pensée. 

Tout notre développement mental s'effectue en vertu de deux 
états : 1° Le mouvement ou jugement, ou encore la contra- 
diction qui se résout; 2° L'état de repos ou concept, ou encore 
la contradiction résolue et arrivée à une synthèse nouvelle. 

Le caractère de la pensée raisonnable est l'absence de toute 
contradiction, c'est-à-dire la détermination précise. En cet état, 
nous atteignons la vérité et la réalité, et nous avons la connais- 
sance de l'être en tant que copie subjective de l'essence objec- 
tive. 

Telle est donc la pensée pure, l'objet de la logique ; elle s'ac- 
complit suivant le principe d'identité et de contradiction. Elle 
s'applique ainsi à des matériaux donnés, qu'elle organise pro- 
gressivement. Ces matériaux ne lui sont pas extérieurs et essen- 
tiellement étrangers, mais consistent dans le champ illimité de 
la représentation. 

La forme domine tout et le passage même de la sensation à 
l'idée est une libération progressive du monde de l'apparence. 

L'organisation de ces apparences suivant les modes de notre 
pensée crée seule la réalité. Mais il faut, bien entendu, pour cela 
que l'activité de notre pensée soit normale. On comprend, dès 
lors que, puisque nous atteignons la vérité dans le concept, tout 
ce qui est vraiment doit aussi porter en soi la nature du concept 
et que, par suite, l'apparence sensorielle ne peut témoigner contre 
lui, mais qu'elle doit se laisser corriger par les nécessités du 
concept (1), comme le concept, à son tour, doit se laisser influ- 
encer par l'idée. C'est ce que M. Lasson a encore exprimé sous 
cette forme : « La pensée doit s'orienter d'après les faits, mais 
non leur être soumise (2). » 

Les faits ne sont pas quelque chose en dehors de la pensée et 
indépendant d'elle, ils sont déjà la forme de la pensée, mais in- 
complète et troublée par des éléments étrangers (3). C'est pour- 
quoi ils peuvent servir de guide, mais non pas de forme à la 

(1) Lasson : Der Leib, 1898, p. /17. 

(2) Lasson : Vorbemerkungen zur Erkenntnisstheorie. (Philosophische Monats- 
hefte, 1889, p. 555). 

(3) Lasson : id. p. 555. 



LA THÉORIE IDÉALISTE ABSOLUE 



39 



pensée; c'est le concept lui-même qui se meut par sa vie propre, 
— c'est-à-dire par sa décomposition — et non par l'action du 
monde extérieur (1). Hegel d'ailleurs avait déjà été radical à ce 
sujet : selon lui, puisque la réflexion modifie la manière dont 
l'objet est primitivement donné dans la sensation et la percep- 
tion, il s'ensuit que la nature vraie est une production de mon 
esprit, une action de mon être, du moi considéré, non sous sa 
forme individuelle, mais sous sa forme générale et universelle. 
Le jugement est, dès lors, la détermination que les concepts 
effectuent sur eux-mêmes, c'est le mouvement que le concept 
lui-même se donne par sa décomposition. Le concept, sorte 
d'organisme ou de moi élémentaire, vit et se développe par sa 
propre nature et se réalise dans le jugement. 

Hegel n'attache que peu d'importance au syllogisme classique 
et trouve que la théorie syllogistique s'est attirée le dédain qu'elle 
subit par son manque de valeur. La base en est l'induction et 
l'analogie, puisque la majeure repose sur ces formes (2). Or, 
l'induction, et moins encore l'analogie, ne nous permet pas 
d'arriver à une vérité essentielle. 

La valeur du syllogisme classique : « Tous les hommes sont 
mortels ; Caïa est homme, donc... etc. » est purement illusoire. 
Le prédicat s'applique immédiatement à : « tous les hommes ». 
Mais « tous » veut dire toutes les unités et par là chaque sujet 
particulier a déjà directement ce prédicat de mortel et il ne 
l'acquiert pas par la conclusion; ou bien le sujet acquiert le 
prédicat par le fait même de la conclusion, et, dans ce cas, la 
majeure n'est pas exacte, puisqu'elle affirme la conclusion avant 
de la connaître. 

Hegel conclut que dans l'exemple donné la majeure n'est 
vraie que parce que la conclusion est vraie (3). 

Cette critique est évidemment exacte, si l'on se place à un 
point de vue purement déductif et si, sous le mot « tous », on 
considère encore une espèce d'absolu, l'ensemble total des 
hommes, et il est certain que c'est sous cette forme que la 
théorie classique a compris le syllogisme. Nous reviendrons 

(1) Biederman : Philosophie des Geistes, p. xi. 

(2) Encyclopédie, § 190. 

(3) Logik, III, p, i5i. 



40 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

d'ailleurs sur ce sujet, car les critiques émises au sujet des syllo- 
gismes sont nombreuses et diverses. 

Hegel donne au syllogisme un sens très différent du sens habi- 
tuel. A son avis il forme l'unité du concept et du jugement, et 
par le syllogisme le jugement retourne à son unité première : le 
syllogisme répond donc à un moment d'évolution du concept. 

Hegel n'admet pas l'ancienne théorie, suivant laquelle le juge- 
ment serait l'union de deux concepts différents. Selon lui, ce 
qu'il y a d'exact dans cette manière de voir, c'est qu'en effet le 
jugement suppose l'existence du concept et que celui-ci y affecte 
la forme de différence, contrairement au concept considéré en 
lui-même ; mais, dit Hegel, c'est à tort qu'on parle de concepts 
différents, car le concept comme tel, bien que concret, est essen- 
tiellement une unité et les éléments qu'il renferme ne sont pas 
des espèces différentes. Et d'ailleurs, se demande-t-il, comment 
réunir ce qui est primitivement uni. Cette théorie est bien 
d'accord avec celle du devenir dont nous avons parlé précé- 
demment ; jugement et concept sont des phases différentes 
du mouvement de l'idée, mais, dans son développement, l'idée 
ne perd pas son unité. 

En réalité, quelle est selon la thèse hégélienne, l'opération 
qui a lieu dans le jugement ? 

A ce point de vue la théorie des idées générales est d'une 
importance essentielle; c'est, en effet, selon von Prantl, en fonc- 
tion de l'idée générale que s'établit tout jugement. « Tout juge- 
ment, dit-il, consiste dans la comparaison d'un fait particulier 
avec une idée générale et cette dernière est le tremplin de la 
critique » (1). 

Quel est le sens de cette généralité ? 

Hegel, à propos du concept, qui a pour caractère essentiel son 
absolue identité avec soi-même, voit dans cette pure relation 
du concept avec lui-même la généralité du concept, mais cette 
généralité, puisqu'elle est absolument la détermination simple, 
ne semble pas, selon lui, être susceptible d'explication. 

Le général est la totalité du concept, il est le concret. Ce n'est 
pas quelque chose de vide, ni même d'abstrait; il est l'essence de 
ce qui est déterminé et sa nature propre. Il peut bien être abs- 



(i) Verstehen und Beurtheilen, op. cil., p 20. 



LA THÉORIE IDÉALISTE ABSOLUE 



41 



trait du contenu; toutefois, on n'obtient pas, de la sorte, ce qu'il 
y a de général dans le concept, mais l'abstrait qui n'est qu'un 
moment isolé et incomplet du concept et qui n'a pas de réalité. 

Le particulier contient le général, qui en forme la substance ; 
l'espèce est invariable en ses genres, les genres ne sont pas diffé- 
rents de l'espèce, mais la différence n'existe qu'entre les genres 
eux-mêmes (1). 

Le général a une valeur d'autonomie et d'existence propre ; 
même s'il existe dans une détermination, il y reste ce qu'il est. 
C'est, dit encore Hegel, l'âme du concret, dans lequel il vit libre 
et semblable à lui-même dans la pluralité de la diversité. Il n'est 
pas entraîné par le devenir, mais continue, sans trouble, sa 
propre existence et il a la puissance de se conserver invariable 
et immortel (2). C'est donc l'élément central du devenir, le 
noyau autour duquel se développent les éléments variables, 
c'est la partie invariable de nos divers systèmes mentaux, 
qui servent de soutien et de point de comparaison pour les élé- 
ments moins fixes que nous nous assimilons. 

Le particulier est subordonné à l'idée générale et, partant, 
celle-ci est elle-même particulière, et le particulier, puisque 
l'idée générale lui est inhérente, renferme l'idée générale. 

Or donc, cette idée générale dans la théorie n'a pas du tout la 
signification qu'elle a dans l'école expérimentale; elle n'est pas 
formée par la synthèse des expériences, mais elle a, au contraire, 
une valeur autonome, une individualité propre, autour de la- 
quelle l'expérience concrète vient se cristalliser et en vertu de 
laquelle cette expérience existe. Ces idées générales sont beau- 
coup plus riches en détermination et en contenu que le concret, 
puisqu'elles l'englobent et que le concret, ou le fait particulier, 
ne sont que des spécifications de ces idées générales. 

Le jugement, comme toute autre opération logique, n'a pas 
pour but de développer l'idée générale, celle-ci étant déjà don- 
née, mais simplement de lui subordonner tel ou tel fait particu- 
lier, qui, lui, par cette subordination acquiert une valeur de 
vérité. 

Nous ne nous étendrons pas davantage sur la théorie hégé- 

(1) Hegel. Logik, t. LH, pp. 4o et /J3. 

(2) Hegel. Logik, t. III, p. 39. 



42 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

lienne, car son caractère théorique et abstrait ainsi que sa forme 
étrange et difficile nous mèneraient à des considérations et des 
discussions interminables. Nous croyons que ce que nous on 
avons dit en enseigne le caractère général et expose en même 
temps ce qui peut être réellement fécond et, parmi ceci, nous 
rappellerons spécialement la théorie de l'évolution de l'idée, 
dont Hegel a été le père ; c'est, à notre avis, un fait considérable 
dans l'histoire de la pensée humaine. 

Malgré l'échafaudage immense et laborieux que représente 
l'œuvre logique de Hegel, on peut y découvrir sans trop de diffi- 
cultés des points faibles. Le principal de tous est, nous semble-t- 
il, l'impuissance de réserver une place quelconque à une théorie 
de l'erreur, du rêve ou de l'imagination. 

La détermination rigoureuse, par dichotomies successives, de 
toute l'activité mentale ne permet pas de comprendre comment 
s'établissent certaines directions qui n'ont pas de valeur déci- 
sive au point de vue de l'évolution de la mentalité, car cette 
évolution répond à des lois fixes et n'est pas le fait d'une sélec- 
tion ou d'une lutte pour l'existence, au point que Hegel nie que 
le faux soit un moment ou même un élément du vrai (1); en 
d'autres termes, un critérium de vérité, même relative, échappe 
à l'hégélianisme. 

Une difficulté de même nature, contre laquelle vient se heurter 
cette théorie, est le besoin d'expliquer les divergences qui exis- 
tent entre les mondes conçus par divers individus. Ceci encore 
ne cadre pas avec la rigueur des déterminations que toute idée 
reçoit ; on ne comprend pas, en effet, comment les idées géné- 
rales identiques pour tous, se subdivisent si diversement en 
vertu de lois invariables pour tous. 



(i) Phénoménologie des Geisles, p. 3o. 



NÉO - KANTIENS 



On a beaucoup discuté au sujet de l'importance que possédait 
« la chose en soi » dans la théorie de Kant. Il est vrai que le 
maître allemand lui-même paraît avoir varié sous ce rapport 
dans ses différents ouvrages, et même dans les différentes 
éditions de certains de ceux-ci. 

Toutefois, il semble que l'on puisse admettre que, au sens 
de notre auteur, la « chose en soi » n'est pas matière d'expé- 
rience, et ne peut partant être connue, mais seulement que 
l'idée s'en impose à l'esprit pour l'explication de l'expérience. 
C'est un x qui ne peut servir que comme corrélation entre 
l'unité de Faperception et l'unité qui existe dans la diversité 
de la perception sensorielle, par laquelle l'esprit réunit celle-ci 
en un concept d'objet. 

Il n'y a donc pas, selon Kant, deux mondes : le monde en 
soi et le monde des apparences, mais un seul ; la chose en 
soi n'est qu'une simple fonction synthétique de l'esprit, et de 
la chose même nous ne pouvons rien dire, pas même que son 
existence est possible. L'objet en soi n'est pas, comme certains 
l'ont dit, l'objet duquel on a supprimé toutes ses qualités au point 
qu'il ne lui reste plus que l'existence seule, car Kant lui-même 
soutient qu'il ne se laisse pas séparer des données sensorielles, 
parce qu'alors il ne resterait rien par quoi il puisse être pensé. 
Il n'est pas, ainsi, en lui-même objet de la connaissance, mais 
seulemènt la représentation des phénomènes. Le monde que 
nous connaissons est apparence et non une chose en soi, et les 
lois qui régissent cette connaissance sont des formes de notre 
perception(tel que le temps et l'espace) et de notre intelligence. 

Toute la pensée allemande a été fortement influencée par 
Kant, et presque toutes les écoles, depuis les réalistes jusqu'aux 
partisans de la théorie de l'immanence, se réclament de lui, 
mais en n'admettant, cependant, que l'une ou l'autre partie de 
sa doctrine. 

Il est une autre école qui se place plus directement sous 



\\ LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

l'égide du maître, et qui même a fait un appel vers un retour à 
Kant. 

Nous examinerons surtout, sous le titre de néo-kantiens : 
Lange, H. Cohen (1), Ed. Zeller, Windelband, Fr. Schultze, 
Erhardt et, particulièrement, le plus intéressant à notre point 
de vue : Volkelt. 

Le caractère fondamental des théoriciens de cette école, 
c'est qu'en réalité ils admettent une chose en soi qui n'a d'autre 
qualité que l'existence elle-même. 

Lange, l'historien du matérialisme et l'auteur du mouve- 
ment néo-kantien, admet que toute la réalité, malgré sa liaison 
étroite, n'est que phénomène, et que la « chose en soi » est un 
pur concept de limite. Toute tentative de transformer ses 
caractères négatifs en positifs mène fatalement dans le domaine 
de la poésie. 

Zeller, l'historien bien connu, s'exprime ainsi : « Lorsque nous 
mettons en relation nos perceptions avec des choses qui nous 
sont extérieures nous devons les considérer comme des effets de 
ces choses. Car, comme les choses restent en dehors de nous, dans 
les représentations dont la matière nous est donnée par les 
sensations, les choses ne nous sont pas données, mais seulement 
leur image » (2). 

J. Volkelt, à son tour, dit que la réalité, l'apparence, l'expé- 
rience, tout cela n'existe pour notre connaissance même qu'en 
tant que connaissance et appartient à la connaissance (3). 
Dans son œuvre principale, il écrit que si la théorie de la con- 
naissance pouvait passer par dessus la forme de connaissance 
individuelle et s'occuper dès l'abord de valeurs objectives, notre 
connaissance devrait avoir des aptitudes infiniment différentes 
de celles que nous avons. Alors, ou bien la connaissance des 
objets devrait être identique à leur production par l'existence 
telle que la connaissance la pense, et il n'y aurait pas, dans 
ce cas, pour la conscience, ni d'externe, ni d'au-delà auquel 
la connaissance se rapporterait ; l'objet de la connaissance 

( i) Cohen a abandonné la théorie néo-kantienne dans son dernier ouvrage : 

System der Philosophie, 1902. 

(2) Zeller : Vortragen und Abhandlungen philos. Inhalt, 1877, p. 5i3. 

(3) Die Aufgabe und die Fondamentalschwierigkeit der Erkenntnisslheorie, 
Philos. Monatshefte 1881, p. 5i/j. 



NÉO - KANTIENS 



45 



devrait eo-ipso se confondre avec l'existence réelle. En ré- 
sumé, notre connaissance devrait être une création dans le 
sens le plus strict, ou bien, la vérité comme telle, devrait être 
gravée dans notre conscience d'une manière purement surnatu- 
relle et la certitude interviendrait comme condition détermi- 
nante (1). 

Tout aussi idéaliste que Volkelt fut Fr. Schultze. Pour lui le 
monde n'est qu'une représentation dans l'âme (2). 

Franz Erhardt, contrairement aux auteurs précédents qui 
réduisent l'objet en soi à son minimum, reprend la théorie de 
l'objet en soi d'une manière assez classique : « Nous partons, 
dit-il, de l'hypothèse qu'en dehors de notre représentation existe 
un monde réel des choses, que — d'accord avec les défenseurs 
idéalistes du parallélisme — nous considérons comme non- 
étendu, de même qu'avec les adversaires du parallélisme, nous 
admettons que l'âme et les processus psychiques sont quelque 
chose d'absolument réel. Par là l'être en soi appartient à la 
vie de l'âme, alors que le monde corporel est pure apparence. 
A ce ]*oint de vue, il ne peut exister d'action réciproque entre 
le corps et l'âme que sous cette seule forme que l'âme vit en 
rapport de causalité avec les éléments réels qui sont à la base du 
monde corporel (3). 

Erhardt reprend une thèse que liant avait déjà soutenue, 
c'est que les idées rationnelles ont une existence qui leur est 
spéciale et que, sous ce rapport, puisqu'elles aussi ont l'exis- 
tence, elles ne sont pas en opposition avec les données du 
monde corporel. Mais surtout, comme par moments Kant 
lui-même, il reste dualiste ; l'esprit et le monde sont différents 
d'essence et l'idéalisme d'Erhardt se borne à accorder la prépon- 
dérance de l'esprit, à admettre que c'est lui qui règle les choses. 

En ce qui concerne cette idée que l'être en soi appartient à la 
vie de l'âme, il ne reste qu'à opposer, à Erhardt, Kant lui- 
même : « je n'ai point connaissance de moi-même, c'est-à-dire de 
ce que je suis, mais seulement de ce que je m'apparais à moi (4) ». 

(1) Erfahrung und Denken, 1886, p. 17. 

(2) Philosophie der Naturwissenschaft, 1882, t. II, p. .61. 

(3) Psychologischer Parallelismus, 1900, p. 9. 

(4) Analytique transcendenlak, art. 2/1-25. 



46 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Mais ce qui caractérise surtout l'école néo-kantienne, c'est 
d'avoir repris la théorie de ï'innéité des aptitudes fondamentales 
ou des formes de la connaissance, c'est dire que les bases mêmes 
de notre activité échappent à l'expérience et que des lois for- 
melles, dues à la nature propre de notre mentalité, gouvernent 
notre vie mentale. Toutefois, ce qui était inné, selon Kant, 
n'était que de pures formes, des canevas que l'expérience doit 
remplir. 

Windelband a beaucoup insisté sur cela : « Pour que nous 
puissions connaître et démontrer, il faut qu'il existe, même 
à côté des matériaux élémentaires de la sensation, certains 
principes généraux, des axiomes indémontrables la philo- 
sophie théorique ne peut pas démontrer ces axiomes; ni les lois 
de la pensée formelle, ni les principes fondamentaux de toute 
conception du monde, qui se développent en vertu des catégories 
ne peuvent être établies par l'expérience. Ainsi la logique peut 
dire à tous : vous voulez la vérité, réfléchissez, vous devez 
reconnaître la valeur de ces lois pour que ce désir soit accompli... 
Dès le premier regard jeté sur le mécanisme des représentations, 
la logique peut constater qu'il n'y a pas de pensée générale 
possible, et que celle-ci ne peut donner de résultats ayant une 
valeur générale, s'il n'existe pas de nécessité formelle de 
pensée » (1). 

Les néo-kantiens deviennent ainsi presque forcément des 
formalistes ; il existe donc en nous, d'après eux, des phéno- 
mènes essentiels qui ne peuvent être formés, — et notamment 
l'évidence logique, — mais de l'existence desquels nous ne pou- 
vons que devenir conscients. 

Cette conclusion, en somme, s'impose vu le point de départ ; 
si les données ne sont pas organisées suivant certaines relations : 
temps, espace, cause, etc., il faut bien que nous posions quelque 
part la raison de l'organisation de ces données dans notre 
conscience. Il faut absolument que notre mentalité, elle-même, 
organise ces données, suivant des lois qui lui sont propres. 

Volkelt part du même point que Windelband. Selon lui aussi, 
la logique nécessite qu'en tant que supposition préalable l'on 
reconnaisse comme postulat l'association logique ou nécessaire 



(i) Pi'àludiin, pp. aôfi, 209 et 276. 



NÉO - KANTIENS 



47 



des représentations. Les représentations resteraient éternelle- 
ment séparées, s'il n'y avait pas une fonction unissante dans 
l'âme qui les rende conscientes l'un de l'autre (1). 

Cependant, pour Volkelt, ces formes de liaison que nous con- 
statons en . notre mentalité sont loin d'être suffisantes, et les 
théories logiques qui ne considèrent qu'elles font absolument 
fausse route. Par suite, la logique formelle est celle qui s'éloigne 
le plus de la voie exacte. Les formes et les lois de la pensée 
n'acquièrent leur valeur et leur signification que par le but de 
la connaissance ; elles ne sont, ce qu'elles sont en réalité, 
qu'au service de la connaissance. Lorsqu'on néglige totale- 
ment, comme on le fait dans la logique formelle, la valeur de 
connaissance des formes et des lois de la pensée, on en ïait des 
enveloppes vides de sens, que l'on considère comme dignes d'un 
examen scientifique. La logique formelle doit son existence 
à une abstraction contraire à la nature et à la réalité.... Les 
formes de pensée, comme telles, n'ont de sens et de but 
que pour la connaissance ; prises exclusivement en soi, elles 
manquent de toute mesure et de toute direction (2). 

Volkelt, malgré tout, est formaliste, mais il combat, avec 
raison d'ailleurs, les théories exclusives qui n'ont plus pour objet 
que les formes abstraites de tout contenu et dégagées de l'en- 
semble de la vie mentale. 

Lange, lui aussi, admet, d'une manière beaucoup plus 
nette que Volkelt, des formes a priori de la connaissance et du 
jugement. Selon lui, tout le monde des sens est un produit de 
notre organisation. La logique formelle a une valeur en tant que 
science apodictique, valeur qui est totalement indépendante de 
son utilité. Les bases simples de la logique et des mathématiques 
sont régies, non par une nécessité relative, mais par une néces- 
sité absolue Comme elles garantissent l'exactitude rigoureuse 

de toute connaissance quelconque, elles doivent être les bases 
de l'exactitude et même de la valeur absolue, et ceci n'est 
guère possible que par ce fait qu'elles forment la base de 
notre organisation intellectuelle , que la régularité que nous 

(1) Ueber die logischen Schwierigkeilen in der Einfachsten Form der Begriffs- 
bildung. Philosophische Monatshefte, 1881, pp. i3o et i32. 

(2) Erfahrung und Denken, p. 55 r. 



48 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

admirons en eux a son origine en nous-mêmes, non dans la 
régibn de notre conscience empirique, mais dans le fonds 
inconscient de nous-mêmes, y compris toutes les apparences 
dont se compose notre monde. Ainsi l'apriori ne provient pas 
du sujet, mais de l'objet, car l'espace est la forme de tous les 
objets, bien qu'il ait son origine en nous-mêmes (1). 

D'après l'école néo-kantienne, les formes élémentaires de la 
pensée existent donc en vertu de l'organisation de notre menta- 
lité même et ces formes opèrent avec une nécessité inéluctable ; 
elles se trouvent à la base de tout processus logique et ne peuvent, 
par suite, être démontrées ; elles ne sont expérimentales qu'en 
ce sens seul que nous les constatons comme agissantes en notre 
mentalité. 

Volkelt s'est assez longuement étendu sur la chose : « A cer- 
taines de mes associations de représentations s'associe l'idée 
d'une nécessité particulière, que l'on peut désigner comme néces- 
sité logique ou réelle. Avec une fréquence très grande, je re- 
marque qu'il existe dans la conscience, d'une manière insépa- 
rable et indestructible, des associations de représentations, 
qu'il est une contrainte inhérente à la nature des choses, un 
désir qui nous est donné d'associer les idées de telle façon et non 
de telle autre. Ces associations de représentations sont accom- 
pagnées de la conscience de ne pouvoir être associées autrement, 
elles disent d'une certaine manière à ma conscience : ce n'est 
pas du caprice et de la fantaisie, ni une contrainte fixée en nous 
d'une manière contradictoire ou incompréhensible, d'accoler à 
une représentation précédente précisément celle-ci et non pas 
une . autre, mais nous nous trouvons par là sous l'action de l'exi- 
gence, qui résulte de la chose dont il s'agit. Et cette pensée ne 
se pose pas comme une compagne extérieure de ces associa- 
tions de représentations, mais c'est un élément de conscience, 
qui apparaît simultanément avec elles; c'est en quelque sorte le 
poids qu'elles ont pour ma conscience, en opposition nette avec- 
toutes les autres qui se passent en moi (2) ». 

L'on comprend aisément que cette nécessité n'est pas pure- 
ment individuelle, mais que les autres êtres la subissent de 

(1) Logische Studien, pp. 1^7 et 1 48. 

(2) Erfahrung und Denken, p. i4o. 



NÉO- KANTIENS 



49 



même, c'est-à-dire qu'elle entraîne l'acquiescement de tous les 
êtres qui pensent et que, par suite, elle prend une valeur géné- 
rale ; en revanche elle devient une des caractéristiques primi- 
tives de tout phénomène logique. 

M. Heymans, lui aussi, défend la logique formelle. Certains 
jugements s'appuient sur des jugements plus simples et ceux-ci, 
en fin de compte, se ramènent à des éléments derniers dont l'évi- 
dence est immédiate. Il compare la théorie de la connaissance à 
la chimie qui admet des corps simples, des corps composés et 
des lois de combinaison (1). 

Ces éléments logiques simples ne sont tels que pour certains 
individus et ne sont pas absolument indécomposables en réalité. 
Dès lors, on se demande où cette simplicité se pose ; en défini- 
tive, nous nous trouvons sans point d'appui convenable à nos 
développements subséquents. 

La question de la valeur de la logique formelle a été 
débattue maintes fois. Existe-t-il des vérités que nous sommes 
obligés d'admettre ? Et, si même ceci était admis, quelle 
est la nature de ces vérités ? 

Volkelt n'y voit que certaines associations, qui s'opèrent 
d'une manière inéluctable, n'ayant pas pour cela en elles-mêmes 
la faculté de déterminer la vérité. 

Lange les considère comme des formes constituant la base 
de notre activité intellectuelle et, par suite, l'élément fonda- 
mental de la connaissance. 

Windelband et Heymans sont plus précis, puisque ces formes, 
non définies par Lange et moins encore par Volkelt, deviennent 
pour eux des axiomes et des lois échappant au contrôle de l'ex- 
périence, mais dont on peut devenir conscient. 

Le problème oscille entre deux solutions : ou bien, pour 
certains, il s'agit de lois abstraites, de types d'associations 
qui se réalisent d'une manière presque inconsciente, ou bien 
d'autres y voient des éléments plus concrets et plus conscients 
qui se laissent aisément exprimer en des formules et qui indi- 
quent plutôt des points de départ que des règles de dévelop- 
pement. 

Mais, quelle que soit la solution adoptée, le formalisme se 
(i) Heymans : Die GeselzeundElementéderwissenschaftlichen Denkens, 1890, p. 3 o. 



HERMANT. 



4 



.'il» LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

heurte toujours à la difficulté fondamentale que ces bases, qui 
sont censées légitimer les processus mentaux, manquent elles- 
mêmes de la certitude logique ; elles ne nous disent, en somme, 
que cette seule chose : notre pensée suit de préférence telle ou 
telle direction, sans nous démontrer pourquoi cette direction 
offre plus de garantie de vérité que toute autre. 

Il en serait autrement si l'on dégageait ces lois des expé- 
riences antérieures qui nous ont donné des résultats heureux, 
ou mieux encore, si on les considérait comme une adapta- 
tion progressive de nos facultés au monde de l'expérience, et 
si l'on conservait à ces lois ou facultés le caractère relatif inhérent 
à toute expérience généralisée. Mais tel n'est pas le cas dans la 
logique formelle : les lois y sont absolues et indémontrables, 
indépendantes de toute expérience et ne sont que des formes 
pures de la pensée (1) et inhérentes à l'esprit, contenant simple- 
ment les conditions dans lesquelles l'entendement peut fonc- 
tionner. 

Il reste à formuler une objection encore au sujet de ces 
formes : quelle que soit la signification précise qu'on leur donne, 
elles impliquent fatalement la conception d'une matière expé- 
rimentale à laquelle elles s'appliquent, qu'elles organisent. 
Même dans les phénomènes psychologiques les plus simples, 
les deux facteurs ne sont guère dissemblables, et alors cette 
matière et cette forme ne peuvent être conçues que d'une 
manière très imprécise, comme le montrent d'ailleurs les tra- 
vaux des auteurs qui ont soutenu cette thèse, dans laquelle se 
manifeste encore un fond de dualisme primitif. 

Une question qui a une importance primordiale dans la 
pensée de Volkelt est la théorie du transsubjectif, et nous la 
considérons comme très intéressante, surtout en ce qui concerne 
l'explication claire et solide qu'il donne de la fonction de l'ob- 
jectif. « Le plus simple regard jeté sur ma propre conscience 
m'enseigne que j'ai la connaissance de mes propres phénomènes 
conscients. Cette connaissance manque des deux caractères de la 
connaissance objective, car, d'abord elle ne veut pas exprimer 

(i) Kant : Kritik der reinen Vernunft, p. 98 et suiv. — Logik : Introd., § 1. 
— Cf. Krug : Denktehre, 1806. — Erdmanii : Kanl's Kritik, p. i54. — 
Heymans, op. cit., p. 88. — Trendelenburg : Logische Untersuchungen (3 m e éd. 
p. 33), commença la lutte contre les formalistes. 



NÉO - KANTIENS 



51 



autre chose que ce qui se trouve en ma conscience, et elle ne 
connaît aucune valeur se rapportant à une existence réelle ou 
problématique en dehors de ma conscience. Le point de départ 
est donc absolument subjectif : ces éléments subjectifs ont une 
qualité essentielle pour la théorie, c'est que la connaissance 
que nous en avons est, dès l'abord, une connaissance absolu- 
ment indubitable et, notons-le, cette certitude subjective est 
la seule dont nous puissions disposer et c'est elle seule qui peut 
garantir et établir une connaissance objective » (1). 

Quelque moyen que ma conscience puisse appliquer pour 
reconnaître le transubjectif, ceci ne pourra jamais arriver que 
sous la forme d'état de conscience : que cette connaissance soît 
acquise, soit par conclusion, par démonstration ou encore par 
intuition, dans chaque cas elle est incluse dans ma conscience. 
Une connaissance qui ne se produirait pas dans ma conscience 
n'est plus une connaissance. L'expérience est ce qui devient 
immédiatement et directement intime et c'est là la seule signi- 
fication que l'on puisse donner à ce fait que la science moderne 
attribue aux « faits d'expérience », une évidence absolue, une 
impossibilité de contradiction illimitée. Il serait en effet contra- 
dictoire de dire que nous avons expérimenté quelque chose qui 
est resté en dehors de notre conscience (2). La valeur objective 
ne repose donc que sur la croyance que je lui accorde et il 
s'ensuit que les principes de connaissance objective, — par le 
fait même qu'ils ne peuvent m'être connus que sous la forme 
d'expérience immédiate de la conscience, c'est-à-dire sous la 
forme de l'absolument compréhensible en soi, — ne sont pas à 
même de donner une certitude absolue » (3). 

Yolkelt s'oppose nettement à la théorie empirique; celle-ci, 
d'après lui, est insuffisante pour comprendre nos états mentaux, 
et les lacunes qu'on y trouve sont nombreuses. « L'expérience, 
comme telle, ne m'autorise qu'à exprimer telle ou telle commu- 
nauté ou conformité, par rapport au nombre incroyablement 
restreint de cas qui existent en ma conscience comme ayant 
été réellement expérimentés. Chaque fois que j'emploie sans 

(1) Erfahrung und Denken, pp. 28 à 38. 

(2) Erfahrung, op. cit., pp. Ci à 65. 

(3) Die Aufgaben, p. 52/4. 



52 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

restriction les mots «tous » ou « toujours », etc., ou que môme 
je me borne à faire purement d'un concept le sujet d'une propo- 
sition, je dis quelque chose de superempirique ou de trans- 
subjectif, et j'applique un principe de connaissance essentielle- 
ment différent de l'expérience ». 

Bien que l'on soit forcé d'admettre que le domaine qui se 
trouve au delà de l'expérience doive se diriger d'après le 
domaine extrêmement limité de ce que l'on a perçu, notre 
mentalité néanmoins dépasse considérablement ce domaine ; 
elle y ajoute des éléments qui n'y sont pas donnés, et c'est 
ce que Volkelt appelle le transsubjectif. Toute valeur générale 
notamment est de cette nature, la méthode purement empirique 
ne m'autorise même pas à dire, ne fut-ce que dans le sens de la 
pure probabilité, que d'autres sujets en dehors de moi existent, 
et, à plus forte raison, de simples expériences ne peuvent créer 
de valeur générale. Celle-ci n'a de sens que si l'on suppose que 
d'autres sujets pensants existent en dehors de moi, mais étant 
donné que l'expérience, comme telle, ne me donne aucun moyen 
de conclure des images d'hommes qui paraissent en mon 
champ de perception à des sphères de consciences transsubjec- 
tives correspondantes, l'expression « valeur générale » perd, par 
suite, sa signification, si l'on se maintient dans le domaine 
de l'expérience pure. 

Une autre donnée psychologique d'importance primordiale, 
et que l'expérience ne nous donne pas, est la continuité de nos 
états de conscience; à défaut de celle-ci, la régularité elle- 
même disparaît de l'expérience et, par suite, cette régularité 
doit être ramenée dans le domaine du transsubjectif ou du 
non-expérimenté. 

Mais l'auteur va plus loin encore et, quelque incroyable que 
la chose puisse paraître tout d'abord, il dénie la régularité 
même aux processus de conscience en tant que tels ; c'est-à-dire 
que si l'on comprend la chose d'une manière précise, il est abso- 
lument impossible d'expérimenter la régularité : Si, dans ma 
conscience, aujourd'hui B suit A, il se peut que demain, A appa- 
raisse sans B et inversement. 

C'est à ce fait que nous constatons la régularité que répond 
l'acceptation du transsubjectif, c'est-à-dire l'acte de compléter 
le processus conscient par ce qui n'est pas expérimenté. Si la 



NÉO - KAÎsTIEXS 



53 



régularité était simplement construite par ce qui arrive à la 
conscience, celle-ci même devrait être une garantie pour l'appa- 
rition simultanée des représentations que j'ai unies dix ou cent 
fois et pour leur cours non interrompu. Ceci pourtant n'est pas 
le cas ; que d'interruptions, de troubles ou de traverses inter- 
viennent par milliers dans une conscience! Pour des accidents 
de ce genre, contre lesquels la conscience n'a jamais de garantie, 
l'on doit créer, une fois pour toutes, la possibilité d'une cor- 
rection en acceptant une réalité transsubjective, si l'on veut 
qu'il soit question de régularité. Ainsi, il n'existe donc pas de 
science qui puisse se maintenir dans le domaine de l'expérience 
pure et, par suite, on en arrive à un scepticisme absolu si 
l'on se refuse à admettre l'importance des facteurs transsub- 
jectifs. 

Avant Volkelt, d'ailleurs, von Hartmann avait montré que 
le monde des sensations n'était qu'un groupe chaotique d'élé- 
ments sans cohésion (1) et Liebmann aussi avait soutenu que 
le monde serait incompréhensible si l'on éliminait les additions 
subjectives de l'ensemble des expériences (2). « La science expé- 
rimentale, dit-il, a besoin de maximes d'interprétation, c'est-à- 
dire de principes fondamentaux, d'après lesquels nous complétons 
en un tout expérimental cohérent la suite fragmentaire de 
perceptions particulières, par l'interpolation ou l'insertion des 
éléments intermédiaires manquants ». 

D'après cela il est évident que Volkelt ne se pose pas en adver- 
saire de l'expérience, mais qu'il se borne à en montrer les 
lacunes. 

Les faits d'expérience sont, pour la pensée, l'excitant et l'occa- 
sion de poser des questions; non seulement quelques contacts 
passagers avec l'expérience sont nécessaires à la pensée, mais les 
excitants que forme l'expérience agissent aussi souvent et aussi 
longtemps que la pensée est active. Cependant l'expérience 
n'est pas la cause de l'association des idées ; celles-ci sont le 
résultat des formes suivant lesquelles la pensée fonctionne 
eo-ipso et qui ne peuvent jamais être découvertes nulle part 
dans ce qui est directement expérimenté. L'expérience, comme 

(1) Kritische Grundlegung des transcendentalen Realismus, pp. 8i et suivantes. 

(2) Die Klimax der Theorien, i£8£. 



04 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

telle, ne possède nulle part l'unité, l'ordre, la liaison, etc. (1). 

La connaissance objective se réalise donc par l'action simul- 
tanée de deux facteurs variables, qui ne peuvent être déduits 
l'un de l'autre : la pensée et l'expérience, et entre lesquels 
cependant existe une dépendance unilatérale, en ce sens que les 
.variations qui apparaissent dans les matériaux de l'expérience 
ont une importance considérable pour les variations de la pensée, 
tandis que, par contre, les matières d'expériences données 
restent indépendantes, en tant que données, des variations de 
la pensée. 

La connaissance objective se pose donc partout comme le 
résultat d'une transformation logique d'une base expérimentale, 
suivant des formes et des principes qui, eux, ne peuvent être 
expérimentés directement, mais qui sont inhérents à toute 
activité mentale. Ces formes de la pensée sont les catégories et 
leur caractéristique consiste en ce que les formes qu'elles expri- 
ment existent immédiatement dans la pensée comme des modes 
par lesquels le non-expérimentable ou l'objet transsubjectif de 
la connaissance apparaît. 

La fonction de la pensée est de former quelque chose d'objec- 
tif au moyen de la connaissance subjective, c'est la cause effi- 
ciente de la connaissance objective. Mais pour cela elle a besoin 
de l'expérience comme base constante et comme matière 
exclusive. Quelque pauvre que soit la science que procure l'ex- 
périence pure par elle-même, d'autant plus importante, par 
contre, est la place qu'elle occupe pour la connaissance objec- 
tive, lorsqu'elle est unie à la pensée (2). 

La pensée n'est donc pas autre chose que l'association de 
représentations, à laquelle s'ajoute la conscience de la nécessité 
logique et réelle et, inversement, toute association logiquement 
nécessaire, — ce qui n'est autre chose que le jugement, — né- 
cessite eo-ipso l'acquiescement. 

L'auteur insiste beaucoup sur la signification qu'a l'apriori 
dans sa théorie et les développements qu'il formule à ce sujet 
semblent très importants : « J'ose, dit-il, émettre le principe 
que les fonctions que nous groupons sous l'expression générale 

(i) Erfahrung, pp. 2/I2 à 2^5. 
(3) Erfahrung, p. 2^2. 



NÉO - KANTIENS 



55 



d'activité de l'esprit, sont, par rapport aux autres processus 
conscients, d'une nature originelle et non pas dérivée. La pensée 
consiste en des fonctions qui s'ajoutent comme quelque chose 
de spécial et d'essentiellement nouveau aux sensations et aux 
perceptions, aux reproductions et aux associations, aux sen- 
timents et aux désirs, en résumé, aux autres fonctions psycho- 
logiques. 

On ne peut évidemment supposer qu'il y ait certaines idées 
achevées qui soient innées ». 

En général, cette conception, qui a si souvent été attribuée 
aux aprioristes par leurs adversaires, n'a été que très rare- 
ment leur point de vue réel et Kant lui-même ne l'admettait 
pas. On s'approcherait davantage de la vérité en concevant 
l'apriori comme une disposition. On doit ajouter cependant 
que cette disposition ne se développe que sous l'excitation 
constante de l'impression des sens. L'idée de l'apriori s'accorde 
parfaitement bien avec la conviction que les fonctions dont il 
s'agit n'acquièrent que sous l'action de relations extérieures 
cette détermination parfaite qu'elles ont lorsqu'elles sont des 
fonctions achevées, et que, sans l'influence de l'extérieur, la 
disposition ne sortirait pas de l'état latent et ne deviendrait 
pas une fonction. 

Le point de vue de l'apriorisme peut et doit comprendre ce 
qui est justifié dans la théorie empirique, c'est-à-dire la pensée 
du développement progressif sous l'action de relations externes. 
Cependant cette conception de la disposition doit être précisée 
davantage encore. Ce ne sont pas des propriétés quelconques, 
particulières, non systématisées et éparses qui, dans le cours 
de la vie psychique, sont ajoutées à la conscience, mais les dis- 
positions dont il s'agit se manifestent purement sous la forme 
d'une certaine régularité de la fonction. La pensée a en elle, dès 
le début, certaines directions de fonctionnement, certaines 
normes d'activité, qui à leur tour dépendent l'une de l'autre 
suivant une règle. La pensée, par son côté aprioristique, ne 
consiste en autre chose qu'en ses complexus réguliers originels. 
Les perceptions, etc., sont les relations sans lesquelles se réa- 
lisent les tendances générales régulières. 

Le subjectif et le transsubjectif doivent se rencontrer dans 
la raison dernière ; ils doivent être les apparences, les exprès- 



56 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

sions et les développements d'un principe fondamental idéal, et 
ainsi l'apriorisme mène à un monisme téléologique » (1). 

En somme, sous le rapport de Va priori, Volkelt interprète 
la pensée de Kant et ne s'en éloigne guère quant au fond. On 
trouve, en effet, dans la logique du maître allemand l'explication 
suivante de Va priori et des formes de la pensée : « Si nous 
faisons abstraction de toute connaissance que nous ne pouvons 
acquérir qu'à l'occasion des objets et que nous ne réfléchissions 
qu'à l'usage de l'entendement en général, alors nous découvrons 
ces règles absolument nécessaires sous tous les rapports et sans 
aucun égard aux objets particuliers de la pensée, parce que 
sans elles il n'y aurait pas de pensée. Ces règles peuvent donc 
être considérées a priori, c'est-à-dire indépendamment de toute 
expérience, parce qu'elles contiennent simplement, sans dis- 
tinction d'objets, les conditions de l'usage de l'entendement en 
général, qu'il soit pur ou expérimental. D'où il découle que ces 
règles générales et nécessaires de la pensée n'en peuvent concer- 
ner que la forme et nullement la matière (2) ; Va priori se déduit 
donc de la nature même de notre mentalité ». 

La pensée de Volkelt, bien qu'étant idéaliste, ne correspond 
pourtant pas à l'idéalisme absolu de Hegel, car il n'a,dmet pas 
que les formesdela pensée s'appliquent au monde transsubjectif. 
« Il ne faut pas conclure, dit notre auteur, que la nécessité logique 
signifie qu'elle soit une copie d'une vérité qui contiendrait le 
transsubjectif, et encore moins comprendra-t-on par là, qu'en 
sa nature, la nécessité logique soit identique avec la nécessité de 
l'être. Je me suis tenu, dit-il, soigneusement écarté de cette 
extension trop grande que l'école hégélienne a donnée à cette 
similitude. Mais, lorsque je dis que la nécessité logique a eo-ipso 
une signification transsubjective, tout ce que j'affirme par là, 
c'est que chaque association logique nécessaire cache, en tous 
les cas, une existence transsubjective » (3). La nécessité logique, 
en d'autres termes, nous permet d'affirmer une existence 
transsubjective, mais nous ne pouvons légitimement transposer 
cette nécessité elle-même dans le domaine transsubjectif, 

(1) Erfahrung, pp. £99 à 5o3. 

(2) Logique (traduction française), p. 4. 

(3) Erfahrung, p. 1G0. 



NÉO- KANTIENS 57 

lorsque celui-ci est affirmé. C'est-à-dire, pour reprendre les 
propres termes de Volkelt, en attribuant à la nécessité logique 
une valeur transsubi ective on laisse absolument indéterminée 
la question de savoir dans quelle mesure et à quelle profon- 
deur le transsubjectif peut être reconnu par la nécessité 
logique et en quoi consiste la qualité de l'être transsubjectif. 

Telle est à peu près l'idée de Windelband, selon qui le méca- 
nisme psychologique, non réglé par des lois logiques, unit les 
représentations tout à fait au hasard. 

Par contre, les lois logiques n'exigent que cette seule chose, 
c'est que les représentations à associer, dans la totalité de leurs 
caractères, soient confrontées l'une avec l'autre et puis unies, de 
telle manière que le mode de liaison repose, non sur un caractère 
accentué par le mécanisme psychologique, mais bien plus sur 

les relations d'ensemble de leur contenu et de leur étendue 

Il n'est pas question de ce que cette association existe comme 
liaison en dehors de la conscience au sens réaliste ; cela signifie 
simplement que cette liaison ne peut être déterminée par la 
fantaisie de la subjectivité, mais seulement par le contenu 
même des représentations (1). 

M. Heymans aussi a soutenu une thèse semblable : « Il est vrai, 
dit-il, que la pensée logique semble s'appliquer aux apparences, 
mais de fait elle ne s'applique aux apparences que lorsque la 
pensée les a transformées en jugements et seulement encore 
dans la mesure où l'activité de la pensée détermine leur nature. 
Les lois logiques ne sont pas des lois des choses, mais exclusi- 
vement des lois de la pensée (2) et le facteur subjectif ne manque 
dans aucun des éléments de notre connaissance » (3). 

D'ailleurs cette idée est presque fatalement amenée par le 
point de départ de la théorie kantienne : Puisque l'objet en soi 
est totalement inconnaissable, nous ne pouvons trouver dans 
nos activités mentales que les lois propres de cette activité, et 
rien ne nous autorise à les transporter dans un monde dont 
l'objet, les relations et, par suite, les lois, nous sont étrangères 
et dont, en définitive, la seule chose que nous puissions affirmer 

(1) Ueber die Gewissheit der Erkenntniss, 1873, pp. 83 et suivantes. 

(2) 0. cit., p. 95. 

(3) H et experimenl in de philosophie, 1890, p. fi. 



38 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

est la pure existence en dehors de nous, existence qui est cause 
de nos sensations. Nous affirmons cette objectivité en vertu 
d'une certitude de nature immédiate et irrésistible, mais dont 
la base est purement subjective et c'est une certitude de même 
ordre qui accompagne les associations logiques. 

Windelband, dans ses « Pràludien » formule la même hypo- 
thèse et nous la retrouvons chez Lotze et chez Sigwart. 

La théorie que soutient le professeur hollandais M. J. Heymans 
est très voisine de celle de Volkelt : Pour lui aussi le transsub- 
jectif joue un rôle essentiel en notre connaissance, des éléments 
non expérimentés sillonnent notre science toute entière et le 
principe de causalité lui-même se base sur des éléments extra- 
empiriques (1). 

M. Heymans admet également la valeur de la logique for- 
melle et ces formes de la pensée sont les principes d'identité, de 
contradiction, etc., qui sont des normes, parce qu'elles sont des 
lois naturelles de la pensée (2), parce qu'il nous est impossible 
de considérer comme vrai ce qui est contradictoire. Ces normes 
ou lois sont apodictiques, ce qui signifie uniquement que ces 
lois, lorsqu'elles sont données comme lois psychiques doivent 
être nécessairement valables pour tout ce qui est objet de la 
pensée, mais nullement que ces lois elles-mêmes, considérées 
comme lois psychiques, étaient nécessaires. Celui qui connait 
le moule peut juger apodictiquement de la forme de l'image 
qui doit être coulée, mais il ne sait que par l'expérience, mais 
non comme fait nécessaire, que le moule est conformé de telle 
ou telle façon (3). 

Quelle que soit la valeur des études publiées par les adeptes 
de la théorie néo-kantienne, l'intérêt principal se trouve peut- 
être dans leur défense des -catégories logiques. Kant y attachait 
beaucoup d'importance et nous rappellerons sommairement la 
table qu'il en dressa. Les quatre catégories principales : la quan- 
tité, la qualité, la relation et la modalité, se subdivisent cha- 
cune en trois autres, ce qui, en somme, donne le tableau sui- 
vant : 

(1) Die Gezetze und Elemente, p. 12. 

(2) M., p. C9. 

(3) Id., p. 100. 



NEO - KANTIENS 



59 



1. — Quantité. 
Unité. 
Pluralité. 
Totalité. 



2. — Qualité 
Réalité. 
Négation. 
Limitation. 



3. — Relation. 
Substance et accident. 
Cause et effet. 
Action et réaction. 



4. — Modalité. 
Possibilité. 
Existence. 
Nécessité. 



Ce sont des formes de pensée pure qui organisent la matière 
fournie par les sens. Une catégorie, pour lui, est donc un concept 
par lequel on détermine en quelle forme de jugement les repré- 
sentations doivent être unies (1). Tous les jugements, quels qu'il 
soient, sont des fonctions de notre besoin d'unité et de nos repré- 
sentations. Les divers moments logiques, que l'on appelle caté- 
gories, sont autant de manières d'unir des représentations en 
une conscience. Ces catégories sont des fonctions logiques d'as- 
sociation, comme l'espace et le temps sont des formes de 
perception. 

Windelband comprend également sous le nom de catégories 
les formes synthétiques de la pensée ou les relations dans les- 
quelles les contenus donnés par les sens sont groupés entre eux 
par la conscience. La pensée associative, qui est active en cela, 
se manifeste soit comme processus de connaissance dans le 
jugement ou comme savoir réalisé dans le concept. Dans le 
premier cas, les contenus séparés de la représentation, qui, dans 
le langage, se discernent le plus simplement en sujet et en pré- 
dicat, sont mis en relation par la catégorie, et la valeur de vérité 
de leur relation est exprimée ; sous la seconde forme, la relation 
affirmée du contenu des représentations est posée dans d'autres 
relations comme un tout coordonné et achevé (2). Le jugement 

(1) Du Marchie van Voorthuysen : Nagelaten geschriften, I, p. 2i3. 

(2) Vom System der Kategorien, p. 4G. 



(il) LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

décide si cette association sera valable ; le concept l'utilise soit 
comme valable, soit comme admise momentanément. 

Nous avons vu que, d'après la théorie néo-kantienne, il 
existait dans la pensée une matière immédiatement donnée que 
les formes ou catégories organisaient ; mais les processus chan- 
geants de la pensée synthétique nous enseignent que les contenus 
particuliers peuvent entrer en diverses relations, et que, d'autre 
part, les mêmes relations peuvent exister entre des contenus 
différents ; la fonction et le contenu de la conscience paraissent 
indépendants l'un de l'autre. 

Conformément à cela, l'auteur en arrive à deux genres de caté- 
gories : 1° les catégories constitutives signifiant ces groupements 
matériels qui forment la relation objective des éléments repré- 
sentés ; 2° les rapports de réflexion qui concernent ces relations 
que la conscience peut dégager des contenus par son activité 
combinante. Pour les premières les règles sont invariables et 
fixes (telles que l'inhérence et la causalité); pour les secondes la 
réflexion se meut avec une liberté beaucoup plus grande (i). 

Il est incontestable que certaines formes de jugements ou de 
pensées apparaissent avec une grande prépondérance en notre 
esprit, mais leur multiplicité même n'a guère permis jusqu'ici 
un classement méthodique et complet et la preuve s'en trouve 
dans la diversité des systèmes proposés : Descartes, Spinoza, 
Locke et Wolfï avaient établi certaines notions métaphysiques, 
ayant de la parenté avec les catégories, substance, attribut, 
mode (Descartes et Spinoza); relation (Locke), essence (Wolfï). 

Leibnitz distinguait cinq titres généraux des êtres, qui se 
rapprochaient de la théorie d'Aristote. 

Herbart considérait les formes de l'expérience courante : 
chose, propriété, rapport, négation, etc., ainsi que les catégories 
psychologiques de l'aperception interne : sentir, savoir, vouloir, 
agir. 

Hegel comprenait sous le terme de catégories les entités 
générales dont est tissue toute réalité; Schleiermacher forma 
sa division formelle des concepts en concepts de sujets et de 
prédicats, auxquels Lotze ajouta les concepts de relation (2). 

(1) Vom System der Kategorien, p. /I9. 

(2) Uberweg : System dsrLogik, p. ioô. — Lotze : Logik, p. 77. 



NÉO - KANTIENS 



Wundt classa les concepts en objets, propriétés et états (1). 

Steinthal considéra les catégories comme les formes des 
processus dans lesquelles apparaissent les concepts : tels sont 
le jugement et le syllogisme (2). 

Stuart Mill comprit sous le terme de catégories : l'existence, 
l'ordre dans l'espace, l'ordre dans le temps et la ressemblance. 
Enfin, M. Renouvier transforma assez complètement la table de 
Kant en en faisant une critique serrée (3). 

Yon Hartmann entendit par catégorie une fonction intellec- 
tuelle, inconsciente de nature, et déterminée de forme. Dans la 
mesure où ces fonctions inconscientes pénètrent dans la sphère 
subjective idéale, elles le font par leurs résultats, notamment 
par certains éléments formels du contenu de la conscience. La 
réflexion consciente peut alors, a posteriori, déduire à nouveau, 
par abstraction, du contenu de la conscience les formes de 
relation qui ont agi lors de la formation (4). Il admit aussi des 
catégories des sens et de l'esprit. 

Th. Lipps, enfin, sous le nom de catégories, comprend les 
« Pradicabilien », c'est-à-dire les prédicats de jugements possi- 
bles. Ils sont ou objectifs ou subjectifs. (Ceci rappelle Windel- 
band). Les catégories objectives sont les éléments possibles 
ou des déterminations se rapportant à des objets repré- 
sentés. Les catégories subjectives, par contre, sont des déter- 
minations de notre nature, lorsqu'elle se représente des objets ; 
à celles-ci appartiennent les catégories de l'unité, de la 
pluralité, de la totalité, de l'unique, de la quantité, de l'identité, 
etc. Malgré ces divergences, il reste certain que nous 
avons des modes d'activités usuelles, non seulement personnel- 
lement, mais encore que les autres hommes suivent des processus, 
sinon identiques, du moins approchants, quelle que soit la nature 
des expériences auxquelles ces catégories s'appliquent. Ce que 
nous ne croyons pas pouvoir admettre, c'est que ces formes ou 
catégories aient une rigidité rigoureuse et que les formes de transi- 
tion de l'une à l'autre ne jouent aucun rôle dans notre mentalité. 

(1) Logik, p. 409. 

(2) Einleitung in die Psychologie und Sprachwissenschaft, 1871, p. io5. 

(3) Renouvier : Essai de critique générale, t. III, pp. IX et suiv. — Critique 
de la doctrine de Kant, pp. 7 à 9 et 2 7 3 à 280. (F. Alcan). 

(A) Von Hartmann : Kategorienslehre, 189(3, p. VII. 



6'2 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

C'est d'ailleurs là aussi, à notre avis, le vice fondamental de 
la thèse kantienne ou néo-kantienne en ce qui concerne la 
théorie de la connaissance. Partout cette école pose des formes 
rigoureuses, précises et existantes pour elles-mêmes. Mais 
comment se fait -il. nous demandons-nous, si chaque individu 
pense d'après ces formes rigoureuses, lorsqu'il veut penser d'une 
manière scientifique, comment se fait -il que par les divergences 
qui existent entre chaque individu, on en arrive à des résultats 
différents et même contradictoires. Les donné'es devraient se 
mouler en un ensemble qui ne différerait que par la nature même 
de ces données : or. comme celles-ci sont simples, les résultats 
ne peuvent guère différer que d'une manière peu importante. 
Ces lois elles-mêmes semblent différer, jusqu'à une certaine 
mesure, d'individu à individu. Il y a bien des règles, que la néces- 
site de la vie. — surtout de la vie sociale — a imposées à tous, mais 
les variations mêmes que nous trouvons dans le mode de concep- 
tion de tout individu prouvent que les bases les plus fondamen- 
tales elles-mêmes ne sont pas absolues et que les éléments plus 
contingents répondent à des états assez lâches et assez variables. 

La certitude scientifique revient, en somme, à se baser 
exclusivement sur celles de ces lois que l'expérience a fixées 
dans l'humanité comme étant les plus efficaces, comme les 
plus tenaces dans les sélections nécessaires, tant individuelles 
que sociales. Car. nous le répétons, elles ont une valeur collective, 
parce qu'elles sont le produit de l'adaptation de chacun des 
individus à l'ensemble des autres avec lesquels il est en contact. 

Benno Erdmann a attiré l'attention sur l'existence de ces 
formes de transition (I). 

La question des données immédiates est également, dans la 
théorie, un point très vague. Faut-il entendre par là les sensa- 
tions simples (le rouge, le chaud, etc.) ou des éléments plus 
complexes, tels qu'un objet perçu, ou encore les idées quel- 
conques, telles qu'elles apparaissent spontanément en nous, 
sans avoir encore entre elles une liaison logique consciente ? 
Ce sont là des points essentiels bien obscurs, qui existent 
dans le néo-kantisme. 

(i Théorie der Typen-Eintheilungen, Philos. Monatshefte, i8g&, p. 16. 



THÉORIE DE L'IMMANENCE 



On peut considérer que W. Schuppe en a été le fondateur, 
bien que l'idée originelle n'en fut pas inconnue des philoso- 
phies anciennes et que l'école se rattache assez directement à 
Berkeley. En réalité, la théorie de l'immanence a une base com- 
mune avec rhégélianisme, car, comme lui, en dernière analyse 
elle admet l'identité de l'être et de l'état de conscience ou la 
pensée ; cependant la théorie est peut-être en parenté plus 
étroite encore avec la pensée de Fichte. 

Comme dans toutes les autres écoles d'ailleurs, des différences 
se marquent entre les divers auteurs qui sont partis du même 
point de départ ; mais, néanmoins, il est légitime, croyons-nous, 
de comprendre parmi les théoriciens de l'immanence, outre 
W. Schuppe, von Schubert-Soldern, A. von Leclair. Max Kauiï- 
mann et peut être aussi Th. Ziehen et Rehmke. Mais ces derniers 
n'appartiennent à l'école que d'une manière moins nette. 

Kant appelait immanent ce qui se maintient totalement 
dans les limites de l'expérience, et l'école de l'immanence, que 
nous étudions, admet comme principe fondamental que toute 
connaissance, soit qu'elle se rapporte à notre être propre, soit 
qu'elle se rapporte au monde en dehors de nous, ne peut jamais 
être qu'un fait de conscience. Comme tel, toute connaissance 
renferme d'une part le moi pensant, en tant que sujet, et, d'autre 
part, le contenu des sensations, en tant qu'objet. Ces deux élé- 
ments se déterminent l'un l'autre, car sans sujet il n'existe pas 
d'objet et sans objet pas de sujet. Mais les deux choses ne ré- 
pondent cependant pas, comme l'admettait l'ancienne théorie 
de la connaissance à une autre distinction fondamentale et pri- 
mitive. 

Schuppe, dans sa Logique, publiée en 1878, part de l'idée 
qu'il est contradictoire d'admettre que quelque chose existe en 
dehors de la conscience (1); partant, il rejette l'ancienne erreur, 



(i) Erkenntsnisstheoretische Logik, p. i5. 



ti\ LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

comme il l'appelle, qui pose à côté de notre connaissance une 
soi-disant réalité qui serait l'original de notre pensée (1), il 
n'admet pas d'être transcendental qui puisse devenir objet de 
notre connaissance, et toute réalité, selon lui, se trouve dans les 
phénomènes de conscience (2). Pourtant, dans son ouvrage Das 
mmschliche Denken (1870), auquel appartient une des cita- 
tions ci-dessus, il ne se refusait pas d'admettre une existence 
réelle qui n'est pas perçue, mais la seule connaissance que nous 
en ayons, c'est qu'elle produit des sensations ; la cause méta- 
physique elle-même est inconnue et le développement de notre 
pensée ne peut être appelé une reproduction de la réalité in- 
connue, mais bien plutôt une production (2). Ce monde de réalité 
métaphysique est une espèce d'hypostase, de réalité absolue, 
avec lequel nous n'aurions que des relations lointaines et nulle- 
ment démontrées. Toute concordance avec lui n'est qu'un 
simple postulat. Il ne s'agit donc pas ici d'une thèse réaliste. La 
chose en soi est négligée, ou, si son existence est admise, il ne 
s'agit que d'une hypothèse possible et non pas d'une donnée 
immédiate pouvant servir de point de départ. 

Voyons ce que signifie, dans la théorie de l'immanence, l'oppo- 
sition du subjectif et de l'objectif. Selon Schuppe, von Schubert - 
Soldern et Rehmke, le sujet et l'objet sont des produits de la 
réflexion sur le phénomène de conscience indivisible (3). Donc 
tous deux, sujet et objet, sont phénomènes de conscience. Il est 
du domaine de l'être lui-même de montrer en soi les deux com- 
posants ou moments abstraits, le moi et le monde objectif, et cette 
unité, qui existe entre ces deux composants, montre précisé- 
ment que chacun d'eux, sans l'autre, disparait dans le néant. 
L'activité purement subjective, soit de la pensée, soit de la sen- 
sation, n'a aucun sens (4). Il est évident que, même si l'on reste 
dans le domaine des sensations, telles que la couleur, le son, on 
ne peut les imaginer sans sujet qui les perçoit et que ce n'est que 
leur groupement comme objet que l'on a une tendance à poser 
en lui-même. 

(1) Das menschliche Denken, pp. 8, n et 12. 

(2) Gôttingischen Gelehrte Anzeigen, igoj, p. 656. 

(3) Schuppe : Erkennt. Logik, p. 64. Schubert — Soldera : Grundlagen der 
Erkenntnisstheorie, p. 12. Rehmke : Der Welt als Wahmehmung und Begriff. 

(4) Grundriss der Erkenntnisstheorie und Logik, 1894, p. 29. 



THÉORIE DE L'IMMANENCE 



65 



M. von Schubert-Soldern a très nettement développé son 
point de vue dans une réplique envoyée à M. le professeur 
Wundt. On ne peut imaginer, dit-il, que quelqu'un puisse 
expérimenter quelque chose qui n'appartienne pas à sa con- 
science. La conscience est ce qui peut être pensé dans le sens le 
plus large ; l'expérience est prise dans un sens plus étroit. Je ne 
puis faire une expérience qui n'appartiendrait pas à ma conscience, 
mais, par contre, je puis poser quelque chose qui soit au-delà de 
l'expérience. Je ne nie pas, dit l'auteur un peu plus loin, que les 
choses existent indépendamment de la conscience, si par indé- 
pendamment on entend l'indépendance causale. Mais ceci doit 
être précisé davantage. Les lois d'après lesquelles les choses se 
suivent ou se groupent en simultanéité, sont, notamment, entiè- 
rement indépendantes de ma conscience et encore plus de ma 
volonté, de mon sentiment et de ma représentation : je puis, par 
l'intermédiaire de ma volonté, agir sur mon corps et par là sur 
le monde extérieur ; mais la régularité des événements extérieurs 
n'en est guère troublée et je ne puis qu'avec l'aide de cette ré- 
gularité influencer les événements (le monde) externes. Par ma 
volonté et par les changements qui adviennent dans mon monde 
interne en général, pas la moindre chose ne peut être changée à 
la régularité du monde externe. Inversement, des changements 
du monde externe ne peuvent modifier la régularité de mes évé- 
nements internes ; ils ne peuvent les influencer qu'en changeant 
leurs contenus. Les lois de l'association, celles de la pensée, du 
sentiment et de la volonté, ne peuvent être modifiées par les 
changements du monde externe. Malgré eux toute la régularité 
interne et externe s'accomplit dans la conscience ; aucun de ces 
événements réguliers ne mène au-delà de la conscience. L'objet 
réel, dit encore le même auteur, est une abstraction des données 
(subjectives) immédiates et, par suite, n'est pas cause de l'état 
de conscience, mais est lui-même état de conscience (1). 

Quelles sont, suivant les théories de l'immanence, les éléments 
simples sur lesquels se construit notre activité mentale? Ce n'est 
pas le monde des choses et des événements qui est construit 
par la pensée sur les données premières (2); ce sont les sensations 

(i) Erwiederungau/Prof. Wundïs Aufsalz : Philosophische Studien, 1897, 
pp. 3i2 et 3i3. 

(2 Grundriss, p. A3. 



HEBMANT. 



5 



66 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

qui sont l'origine de toute pensée et de tout langage (1). Notre 
pensée toute entière et toute notre connaissance n'est plus, 
comme le supposent les réalistes, une pénétration dans les 
choses, mais une reconstruction des impressions des sens (2). 

M. von Schubert-Soldern, dans ses Grundlagen einer Erkennt- 
nisstheorie, qui datent de 1884, précise l'idée comme suit : la 
chose est une détermination dans le temps et l'espace, un grou- 
pement d'une certaine nature de modifications régulières ; c'est 
donc, selon lui, non une donnée primitive, mais une construction 
dérivée. Notons toutefois, en passant, que cette définition omet 
un caractère de la notion d'objet : c'est la régularité du groupe- 
ment des données qui la forment. La règle existe non seulement 
dans leur variation successive, mais aussi dans leur liaison si- 
multanée ; celle-ci n'est pas absolument arbitraire. Les im- 
pressions des sens qui primitivement sont données, ne sont 
pas des impressions sensorielles simples, non même des 
objets particuliers, mais des impressions immédiates et non 
analysées. C'est sur ce substratum d'ordre concret que se cons- 
truit le concept, et celui-ci lui-même est réalisé par un travail 
de la pensée s'opérant suivant les principes d'identité et de causa- 
lité, qui établissent des relations entre des données primitive- 
ment indépendantes (3). 

Cependant, déjà ces données premières établissent, dès le 
premier stade, une certaine dualité entre le moi pensant comme 
sujet et le contenu des sensations comme objet ; malgré l'insé- 
parabilité du sujet et de l'objet, leur opposition est la plus 
grossière et la plus irréconciliable qui puisse être pensée, l'un 
ne peut se transformer en l'autre, et en cela l'école s'éloigne 
de Berkeley, qui, lui, écartait purement le monde extérieur, 
sans justifier, la conception que nous en avons. Comme nous 
l'avons vu, l'objet et la sensation ou la pensée n'en forment pas 
moins une unité indivisible. Le rapport d'opposition dans 
la théorie d'immanence s'établit entre le moi et la sensation. 

L'idée de vérité, dans la théorie que nous examinons, a le ca- 
ractère qui lui est spécial dans toute pensée idéaliste. Comme il 

(1) Menschliche Denken, p. ho. 

(2) Id., p. 39. 

(3) Erkenntnisstheoretische Logik, p. i/ia et suiv. 



THÉORIE DE L'IMMANENCE 



67 



n'existe pas de critérium fixe hors de nous, que la conscience est 
le tout, la vérité ne se conçoit que par une relation avec d'autres 
états de conscience et le principe de vérité ne peut être cherché 
que dans le contenu de la n pensée même. Von Schubert-Soldern 
reprend dans un de ses premiers ouvrages cette expression de 
Schuppe : que la vérité est l'association et la concordance uni- 
verselle de tous les actes de la pensée l'un avec l'autre (1) et que, 
comme telle, elle ne se distingue pas de la connaissance. Dans sa 
réplique au professeur Wundt, que nous avons déjà rappelée, il 
revient sur le même sujet et exprime son idée en d'autres termes : 
« le seul critérium de la vérité est que je la puisse penser ; s'il y 
avait une pensée exacte et une pensée fausse, il devrait y avoir 
aussi des critères généraux de la pensée vraie et de la pensée 
fausse. Où sont-ils ? » demande-t-il (2). Et il observe lui-même 
que sa conception exclut toute possibilité de l'hypothèse d'une 
vérité absolue. 

Mais cette concordance est nécessaire,non seulement entre nos 
représentations purement individuelles, mais également avec 
celles que nous avons d'autres, êtres, et cette concordance là 
joue un rôle prépondérant, surtout dans la formation de notre 
conception du réel. 

Celle-ci est une création progressive et n'est pas un absolu, 
comme l'ont affirmé Leibnitz et la plupart des philosophes. 
Schuppe nous dit que ce qui n'est que subjectif est déjà un mode 
du réel ; les représentations reproduites, de même que toute 
production fantaisiste et toute erreur, participent à l'existence, 
mais seulement en tant que processus subjectif. Lorsque les exci- 
tations propres du sentiment ou de la volonté sont objets de la 
pensée, personne ne doute de la réalité de cette existence, 
mais on ne se contente pas de cette réalité (3). Le subjectif suit 
également une régularité déterminée, mais cette régularité est 
celle du sujet individuel, c'est-à-dire celle qui distingue ce sujet 
d'autres sujets et qui constitue sa particularité. Ce fait de con- 
I science, qui est nécessaire à l'essence commune de la conscience 
et qui, par suite, revient à tous, n'est pas par le fait même sub- 

(1) Grundlagen einer Erkenntnisstheorie,\). 182. — Das menschlichs Den/cen,p.263. 

(2) Erwiederung, etc., op., cit., p. 3 10. 

(3) Grundriss, etc., op. cit., p. 



68 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

jectif, mais objectif (1). Il a d'ailleurs exprimé cette idée à 
diverses reprises « les impressions des sens et les lois de la pensée, 
qui peuvent être reliées d'une manière nécessaire au concept de 
la conscience en général, sont par là même objectivement va- 
lables et forment la réalité concrète, en opposition avec les 
tromperies des sens et l'erreur» (2) qui, elle, n'est que l'individuel, 
que l'on considère comme ayant une valeur générale ; le réel, en 
définitive, est quelque chose qui est perçu et qui est en relation 
fondamentale avec toutes les autres choses perçues. Partant de 
là, l'existence objective elle-même, bien qu'elle ne puisse être 
définie, à proprement parler, n'est pas une donnée immédiate, 
mais une déduction ou une construction mentale. Sur les données 
immédiates, c'est-à-dire les impressions des sens, l'être lui-même, 
selon Schuppe, est pensée et le contenu de cette pensée n'est 
formé que d'états de conscience. Tout est état de conscience, le 
monde le plus réel, le soleil, la lune, et les étoiles, et cette terre 
avec ses minéraux et ses animaux. 

von Schubert-So'ldern, dans un article très remarquable, a 
exposé sa conception de Yêtre, en critiquant celle de Beneke. 
Selon lui, — et en cela il se rapproche beaucoup de Kant — 
Yê're n'est pas une propriété d'une chose, mais sa supposition 
logique. Par le fait même que je pose logiquement une chose, 
Yêtre est affirmé dans le même acte ; vouloir lui ajouter Yêtre 
comme propriété, signifie affirmer d'une chose qui n'est pas 
qu'elle existe, c'est-à-dire commettre deux contradictions (3). 
« La question n'est pas, selon lui, desavoir si quelque chose que 
je perçois, que je me représente ou que je pense comme concept 
est, c'est-à-dire existe comme telle, mais seulement si j'attribue à 
ce « quelque chose » le mode d'être exact. Et ce n'est qu'en ce 
sens que je puis dire que quelque chose n'existe pas, c'est-à-dire 
sans ce mode d'être déterminé, bien que par là l'on admette 
qu'un autre mode d'existence lui convient. Un état de conscience 
peut ne pas exister en tant que perception, mais alors il existe 

(1) Die Normen des Denkens. Vierteljahrschrift fur wiss Philosophie, i883, 
p. 3q4. 

(2) Schuppe : Was sind Idéën. — Zeitschrift fur Philosophie, i8S3, p. 2. 

(3) Schuppe : Beijriff und Grenzen d:r Psychologie. — Zeitschrift fur imma- 
nente Philosophie, 1896, p. /iô, — Grundriss, p. 19. 



THÉORIE DE L'IMMANENCE 



69 



certainement en tant que représentation ou concept» (1). 

Von Leclair définit Yêtre comme le plus haut concept d'espèce 
de tout ce qui est ou peut être un phénomène de conscience (2). 
Mais il est un point de départ qui, pour l'analyse de l'existence, 
s'impose; c'est l'existence du moi conscient en tant qu'unité 
absolue, totalement indivisible même, en sujet et objet. 

C'est là le point de départ. Nous n'avons pas, il est vrai, de 
prime abord, une connaissance théorétique de la soi-disant essence 
du moi conscient, mais ce n'est pourtant pas un concept vide : 
pour chacun c'est le plus certain et le plus connu du monde, 
distinct de tout autre chose. L'existence du moi conscient 
est la plus primitive et la plus incontestable ; elle est la mesure 
première à laquelle on rapporte tous les concepts d'existence (3). 

Le moi, chez Schuppe comme chez von Leclair, n'est bien 
entendu pas le moi considéré en tant que sujet, en opposition 
avec l'objet, il n'est qu'un moment abstrait du moi total avec 
toutes ses possibilités d'états de conscience. Quant à la question 
de savoir comment le moi peut faire en sorte d'avoir des états 
et des contenus de conscience différents, comment il peut se 
retrouver en tous ceux-ci et s'y reconnaître, Schuppe avoue ne 
pouvoir le dire, et cela va de soi. Il estime que toute réflexion 
au sujet de l'identité du moi est un phénomène premier auquel 
tous les autres se ramènent, mais ce phénomène appartient 
déjà au concept de conscience même (4). De l'existence du moi 
conscient on infère progressivement l'existence des autres moi, 
qui eux aussi ne sont que des groupements d'états de conscience 
et ces autres moi, comme nous l'avons vu, servent à leur tour à 
former un monde de sensations commun à divers êtres, monde 
qui, comme tel, ne peut appartenir exclusivement ni à la cons- 
cience étrangère, ni à la conscience propre (5) ; ceci précise la 
signification du monde de la réalité qui n'est plus autre 
chose que le système d'éléments communs des états de cons- 

(1) R. von Schubert : Ueber der Begriff des Seins. — Vierteljahrschrift f. 
VViss. Philos., i£8 9 , p. i3 2 . 

(2) von Leclair : Beitrcige zu einer monistische Erkenntnisstheorie, 1882, 
p. 18. 

(3) Schuppe ; Erkenntnisstheorelische Logik, p. 03. 

(4) Id. pp. 74 et 75. 

(5) von Schubert-Soldern : Grundlagen einer Erkenntnisstheorie, p . 27. 



70 LES PRIFCJPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

cience, qui nous sont propres et que nous retrouvons dans la 
représentation que nous avons d'autres êtres semblables à nous- 
mêmes. Les autres éléments, c'est-à-dire ceux qui n'existent 
que pour celui-là seul qui les perçoit, ne sont qu'apparence. 
C'est pour cela qu'il nous importe tant de savoir si d'autres 
pensent comme nous. Au fond, l'homme estime que tous les 
hommes devraient penser de même et que parmi ceux qui sont 
en divergence d'idées, l'un au moins doit être dans l'erreur, 
qu'à proprement parler, la pensée ne devrait être qu'une, indé- 
pendante des différences personnelles, des dispositions et des 
fantaisies de chacun et ainsi absolument nécessaire en soi. 
Mais ceci ne se réalise nullement, car les individus diffèrent 
malgré les efforts qu'ils font pour se comprendre; une sélec- 
tion s'établit en vertu de laquelle on n'accorde pas toute 
garantie au simple nombre de gens qui s'accordent, et qui 
nous porte à dédaigner le grand nombre de ceux qui s'accor- 
dent en des erreurs, facilement reconnaissables et explicables, 
et nous permet de supporter la discorde avec eux (1). Car 
ici intervient l'autre élément, plus essentiel que celui-ci, c'est 
qu'il faut que l'idée s'accorde avec les autres éléments de la 
pensée individuelle, qu'elle élimine toute contradiction fonda- 
mentale entre les éléments de la pensée individuelle, et 
celle-ci, par conséquent, peut être la vérité, qui quelle qu'elle 
soit, n'a jamais qu'une valeur relative. 

Si la vérité, de même que la réalité, n'est que l'unité du monde 
connu des choses et des événements, y compris les détermina- 
tions d'ordre purement logique et si, comme l'admettent les 
théoriciens de l'immanence, le mouvement de la pensée s'opère 
avec une certitude rigoureuse, (les divergences individuelles, 
bien que constatées, n'étant pas expliquées) : dès que les élé- 
ments apparaissent à la conscience, on doit en conclure que 
l'erreur , en tant qu'opposée à la vérité, c'est-à-dire comme 
mouvement faux de la pensée, est impossible, et elle ne peut 
consister qu'en un manque de matériaux, ou, si l'on préfère, 
en une ignorance des faits (2), se manifestant par une contradic- 
tion avec un autre ensemble de phénomènes mentaux, ou 

(1) Schupfe : Erkenntnissth., p G58. 

(2) .Schuppe : Menschliche Denken, p. a3. 



THÉORIE DE L'IMMANENCE 



71 



encore, — ce qui en définitive revient au même, — en l'attribution 
d'une valeur générale à ce qui n'est que d'ordre purement 
individuel. 

Max Kaufmann établit cependant une théorie personnelle de 
l'erreur, très différente de celle de M. Schuppe. L'erreur ne peut 
exister dans le monde de la perception, où toute chose et toutes 
les relations entre les choses sont réelles, puisque la réalité 
n'est que le fait de se trouver dans le monde de la per- 
ception. Celui-ci est le domaine de la certitude immédiate et 
en lui ne peut exister la source de l'erreur. Ce ne sont que les 
syllogismes et le jugement qui peuvent contenir l'erreur. Il 
donne l'exemple suivant : Si j'émets les jugements que les noyers 
sont bleus ou que les chevaux ont deux têtes, ceci sont évidem- 
ment des jugements erronés. Néanmoins la représentation de 
noyers bleus et de chevaux à deux tètes peut réellement exister 
dans la conscience et être ainsi pleinement réelle. Mais, si je 
mets cette représentation en rapport avec les concepts abstraits 
du monde des perceptions « noyer » et « cheval », l'erreur 
apparaît, car les choses contenues dans ces concepts ont la 
caractéristique « vert » et « à une tête ». En leur attribuant, dans 
le jugement, les propriétés «bleu » et « à deux têtes », je m'enlève 
la possibilité d'attribuer aux symboles l'équivalent sensoriel, 
car jamais, dans le monde de la perception, un objet ne peut 
être tout entier simultanément « bleu » et « vert », ou en même 
temps avoir « une » et « deux » têtes (1). 

Revenons-en à la théorie de M. Schuppe : une manifestation 
de la vérité, c'est-à-dire de la concordance consciente des élé- 
ments qui ont servi à la former; est la clarté, qui apparaît 
d'autant plus que la pensée est dégagée de l'erreur. Non pas 
que la clarté de la conscience puisse jamais remplacer l'expé- 
rience absente, mais c'est elle qui, d'abord, nous fait sentir notre 
erreur, nous fait reconnaître l'absolue nécessité de l'expérience et 
fait valoir ce qui est acquis. L'acte de pensée, devenu clairement 
conscient, s'annonce comme vrai (2). 

Mais, bien que l'existence soit fonction des données de la 
conscience, exister et percevoir ne se confondent cependant pas. 

(1) Max Kaufmann : Fundamente der Erkenntnisslheorie und Wissenschafts- 
lehre, i8go, pp. 28 et 29. 

(2) Schuppe : Erkenninisslheoretische Logik, p. 1^7. 



72 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Les choses existent, même lorsque nous ne les percevons pas»' 
mais seulement, ce qui a été une fois état de conscience ne peut 
être né brusquement du néant, ni par suite, disparaître dans 
le néant et ultérieurement reparaître occasionnellement comme 
existant. Il faut que la chose existe , bien que non perçue et 
cependant ces modes d'existence laissent reconnaître leur dépen- 
dance de tout moi individuel qui les perçoit. A ce propos, 
Schuppe se ramène, en définitive, à une pensée que nous retrou- 
verons fréquemment exprimée dans l'école anglaise : c'est que 
l'existence non perçue signifie surtout la possibilité de pouvoir 
être perçue à nouveau, ce qui veut dire, en dernière analyse, la 
certitude absolue du principe de causalité, la conviction que 
chaque perception est liée à certaines déterminations, sous 
lesquelles elle revient certainement. Le concept de l'existence 
réelle ne se résout donc pas dans la sensation, mais inclut l'ab- 
solue régularité suivant laquelle certaines sensations deviennent 
conscientes dans certaines circonstances et sous certaines déter- 
minations (1). Cette nécessité fait partie de l'être et la régularité 
distingue la réalité de l'apparence. 

Selon la théorie de l'immanence, l'existence se résout donc 
dans le phénomène subjectif de la certitude. L'existence réelle 
est un tout concordant sans lacune, la contradiction qui 
apparaît est l'indication d'une erreur (2) et la réalité est 
identique avec la nécessité de la pensée ; l'existence n'est 
donc pas une notion simple, c'est le résultat de réflexions 
très complexes et d'une orientation générale dans le milieu, 
qui inclut la concordance de notre pensée avec celle des 
autres êtres. L'objectif est ce qui est indépendant de l'individu 
en tant que tel. 

Wundt adressa à la théorie de l'immanence certaines objec- 
tions et lui a reproché notamment le manque de précision en ce 
qui concerne la définition de l'objectif. Celui-ci est, en effet, 
construit par des éléments subjectifs. Wundt demande 
ce qui, dans ces conditions, empêche de comprendre les 
êtres étrangers à nous comme de simples événements subjec- 

(1) Grundriss, pp. 29 et 3o. 

(2) Schuppe : Meine Erkenntriisstkeorie und das beslrillene Ich. (Zeitsehrift fur 
Psychol. und Physiol. Jer Sinnesorgane, t. 35, p. 455). 



THÉORIE DE L'IMMANENCE 



7)] 



tifs (1). Mais il semble qu'un partisan de la théorie de l'imma- 
nence pourrait répondre à Wundt qu'il juge la théorie idéa- 
liste en attachant au mot subjectif le sens qu'il a dans la théorie 
réaliste, c'est-à-dire l'opposéde l'objectif. M. von Schubert-Soldern 
fait très bien remarquer que, fatalement, la conscience comprend 
tout ce qui peut être expérimenté ; l'objectif lui-même ne 
s'oppose pas à la perception, mais est une construction ayant 
pour base les données de la conscience, c'est une détermination 
spéciale, ou, si l'on préfère, une catégorie de l'ensemble des 
données subjectives. Il n'est pas étonnant que, dans ces condi- 
tions^, von Schubert-Soldern,après avoir combattu le solipsisme 
dans ses Grundlagen einer Erkenntniss théorie, y ait été ramené plus 
tard en se plaçant au point de vue de la théorie de la con- 
naissance. La tendance semble être fatale, puisque les divers 
objets et êtres ne sont que des moments de la connaissance 
de celui qui pense. 

Dans un article, publié en 1886, il dit, en effet, qu'à ce point 
de vue il est solipsiste, « toute connaissance ayant en moi son 
commencement et sa fin » (2). Il renie cependant le solipsisme 
au point de vue pratique. 

Sous ce rapport, il paraît bien être d'accord de fait avec 
Schuppe, qui écrit : « ce n'est que par notre propre expérience 
que nous connaissons d'abord la relation de sujet et d'inhérence 
(propriété et activité) ; la seule chose qui soit d'une clarté origi- 
nelle et que l'on ne puisse mal comprendre est la manière dont 
je me trouve en un certain état, dont je me sens actif, dont ces 
inhérences apparaissent et disparaissent ; le moi, qui en forme 
le fond et que, malgré tout changement et modification, je 
reconnais comme la même unité, qui, tout en comprenant une 
pluralité considérable, ne devient pas une pluralité elle-même (3). 
Et cet auteur, pour échapper au solipsisme, invoque l'existence 
d'une conscience supérieure à celle du moi individuel, c'est-à- 
dire un moi abstrait, une conscience en général, une simple 
abstraction, sans existence concrète, qui contient cependant le 

(1) Wundt : Ueber naiven und kritischen Realismus, p. 36o et suiv. 

(2) Der Kampf um die Transcendanz. — Viertelj. f. wiss. Philos., 1886, 
p. 471. 

(3) Zcitschrift fur Volkerpsychologie, t. XVJ, p. 272 et suiv. 



74 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

monde des sensations, ce dernier étant indépendant de la cons- 
cience individuelle (I). 

VVundt combat également le caractère social de la vérité. 
Selon lui, le concours des autres n'a pour but que le renforcement 
ultérieur des convictions que nous avons créées précédemment 
de nos propres sensations. Il cite l'exemple du carré que nous 
voyons sous forme de rectangle allongé en hauteur. Nous 
sommes convaincus, dit-il, que la figure est un carré et nous ne 
cherchons pas le témoignage des autres. 

Il est certain que, par raison de facilité ou autre, nous cher- 
chons d'abord un contrôle personnel, c'est-à-dire la concor- 
dance de tous les états d'âme qui s'associent, mais si un 
doute naît, notamment au point de vue de l'exactitude des 
données visuelles, nous ferons appel à d'autres individus, et 
nous exigerons d'eux le même contrôle que celui que nous 
avons exercé nous-mêmes. Il est exact que le témoignage 
d'autrui ne viendra souvent qu'en second ordre, mais il fait 
néanmoins partie intégrante de notre idée de vérité, surtout en 
ce sens que le témoignage d'autrui se réfléchit en nous comme 
état de conscience et que la vérité est précisément l'harmonie 
de tous les états ; cette relation entre divers individus donne 
particulièrement à cette vérité un caractère plus extérieur, 
plus indépendant de nous, en un mot plus objectif. 1 

Schuppe combat l'ancienne tradition de la logique qui suppose 
l'objet particulier donné ; c'est au contraire, selon lui, le problème 
principal de la logique que d'étudier ce concept : il faut qu'elle le 
ramène aux données plus immédiates. Il s'agit, lorsqu'on parle 
d'objet, d'une unité d'un nouveau genre, mais différente de 
l'unité qu'est la simple sensation (2). von Leclair complète 
cette théorie en examinant à son tour, d'une manière très curiese, 
la formation de la notion de chose qu'il explique ainsi : « lorsque 
je juge : le chien aboie, ou le poêle est rouge, il est clair que l'in- 
tégrité du chien ou du poêle ne dépend pas de l'aboiement ou de 
la chaleur actuelle ; en d'autres mots, dans la perception d'une 
unité de ce genre, l'opposé de l'aboiement ou de la chaleur peut 
tout aussi bien être donné, sans que pour cela la'conception que 



(1) Grundriss, p. /12. 

(2) Grundriss, etc., p. 118. 



THÉORIE DE L 'IMMANENCE 



T.) 



nous en avons soit altérée. Ici nous saisissons la nature du concept 
objet,ce groupement qui ne doit pas être décrit davantage, mais qui 
peut être expérimenté, ce groupement de perceptions, stables ou 
variables, que nous pensons l'une en rapport avec l'autre, 
c'est-à-dire en leur coexistence temporelle ou spatiale comme 
propriétés ou états, alors que leur unité, leur permanence ou 
leur groupement régulier, leur interdépendance mutuelle 
régulière dans le changement, — celles-ci considérées en elles- 
mêmes, — forment la «choséité», c'est-à-dire le point de cristalli- 
sation auquel ces données s'ajoutent comme propriétés » (1). 

Nous retrouvons déjà, dans la formation de cette notion, que 
la théorie classique de la connaissance considérait comme une 
donnée immédiate, l'action de la pensée et même un jugement 
d'ordre très simple. Le jugement n'est donc pas une activité qui 
se pose exclusivement dans les fonctions supérieures de notre 
mentalité, et on en trouve le parallèle dans les actes les plus 
simples ; sous cette forme embryonnaire, nous trouvons l'iden- 
tification ou la distinction de simples sensations immédiates. 

D'ailleurs, penser c'est connaître et juger ; le concept, le juge- 
ment et le syllogisme ne diffèrent pas quant au fond : la fonction 
mentale est essentiellement une. Penser et juger signifient assem- 
bler, lierune diversité en une unité; c'est avoir conscience de l'iden- 
tité ou de la différence et des rapports de causalité des données, et 
ce sont exclusivement ces deux conceptions qui permettent 
l'acquisition des connaissances nouvelles et qui réalisent l'unité 
des éléments différents (2). Comme la pensée s'accomplit donc 
exclusivement par la catégorie d'identité ou de différence, ainsi 
que la catégorie de causalité, celles-ci sont aussi les seuls modes 
de l'unité logique et, par suite, les seuls modes de jugement (3). 
Le jugement ne réunit pas ce qui était précédemment séparé, 
mais dénomme le mode de groupement des données, tel qu'il 
se trouve dans l'intuition. Celle-ci précède le jugement et ce 
dernier est donc analytique suivant la thèse kantienne. Les 
concepts sont des jugements,en ce sens qu'ils ont un sujet et des 

(1) Das categoriale Geprâge des Denkens : Vierteljahrschrift fur wiss. Philos., 
i883, p. 258. 

(2) Grundriss, pp. 37 et 38. — Menschliche Denken, p. 241. — Erkenntniss- 
theor. Logik, pp. 1 Zj5 et 619. 

(3) Grundriss, p. 10 1. 



7(3 LES PRINCIPALES THEORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

prédicats. Si le mot cheval, par exemple, n'appelle d'abord 
qu'une seule représentation, on le conçoit cependant comme un 
tout de parties liées et comme une chose avec des propriétés, et, 
si même ces jugements ne pénètrent pas clairement dans la cons- 
cience, en même temps que la dénomination du mot, ils le font 
cependant ensuite d'associations psychologiques avec l'image 
représentée, dès que l'occasion s'en présente, et sont reconnues 
alors comme contenu du concept (1). 

Les jugements sont donc des relations entre concepts, de 
même que les syllogismes sont des relations de jugements. Par 
un jugement on exprime si un concept correspond entièrement, 
partiellement, ou ne correspond pas à un autre concept (2). 
von Leclair s'exprime sous ce rapport d'une manière à peu près 
identique : le jugement, dans sa forme la plus simple, est le pro- 
cessus vivant par lequel un concept entre en relation appro- 
priée avec un second concept ou avec son objet (3). La nature 
pour ainsi dire fluide du jugement se condense finalement en 
un concept déterminé. Par exemple, le jugement « l'homme est 
mortel » conduit au concept « l'homme mortel. » 

Et ce phénomène se marque dans les jugements de perception 
qui classent un phénomène particulier dans un groupe plus général 
et le dénomment en disant «un arbre», c'est-à-dire «ceci est un 
arbre», un rapport s'affirme entre l'objet perçu et les perceptions 
anciennes, puis avec leurs signes verbaux (4). C'est une simple iden- 
tification, dans laquelle le mot sert d'attribut à la chose dési- 
gnée (5). Le sujet lui-même inclut la notion d'existence et le 
concept final « cet arbre », qui résulte de l'opération mentale, 
renferme la même idée d'existence, bien qu'exprimée en un 
seul mot. 

Dans le jugement le sujet a une certaine autonomie, il peut 
exister sans le prédicat, lequel, par contre, a basoin d'un 
support. Ce dernier peut être un objet, dans les jugements qui 
ont pour nature la liaison de deux objets, et des propriétés 

(i) Grundriss, p. 38. 

(■2) M. KVUFMANN, Op. Cit., p. 22. 

(3) Lindner — von LeclaIr : Allgerneine Logik, p. 56. 

(!\) W. Schlppe : Subjectlose Sdtze (Zeitschr. f. Vôlkcrpsychologie, 1886,) 

p. 255. 

(5) Erkenntnissthcor. Logik, § 85. 



THÉORIE DE L'IMMANENCE 



77 



ou des activités peuvent être les sujets d'un jugement. 

« Mais, se demande Schuppe, quelle est la signification de la 
liaison que l'on établit entre sujet et prédicat ? que signifie ce 
terme que le sujet porte ou forme le prédicat ? ce n'est évidem- 
ment pas une simple identification. La chose est le tout ou 
l'unité, dans laquelle sont groupées un nombre de sensations, 
comme étant en relations de causalité, ou encore se déterminant 
l'une l'autre, et le prédicat est un groupe moins important de 
ces moments qui, appartenant également à ce tout, sont affirmés 
l'intégrer, le déterminer ou être déterminés par lui. Ce n'est 
que par notre propre expérience interne que nous connaissons 
d'abord le rapport de sujet et d'inhérence (propriété ou activité). 
Le seul rapport qui soit d'une clarté primitive, et que l'on ne 
peut méconnaître, mais qui est également indescriptible, est la 
manière dont je me trouve en un certain état, dont je me sais actif, 
comment ces inhérences apparaissent et disparaissent, que le 
moi, qui se trouve à la base, malgré tous les changements et les 
modifications, se reconnaît toujours le même; le moment abs- 
trait du concept de liaison ou de groupement et de l'unité se 
trouve dans ces relations du moi» (1). Ce mode de relation du 
moi se transpose à d'autres personnes, puis à des objets. 

Toute pensée consiste en un développement de ce genre, 
c'est-à-dire que ce fait de concevoir toutes les relations possibles, 
dans l'engrenage de leurs liaisons internes, se ramène au dévelop- 
pement continuel des concepts de choses et de propriétés, et 
l'on comprend, par suite, que tout mouvement de pensée se fait 
en jugements de liaison et d'association entre sujet et prédicat. 

Par conséquent, dire qu'un objet est, par exemple, rouge ou 
rond signifie simplement : cette sensation de rouge ou de rond 
est un des éléments dont se compose l'objet, ou appartient au 
groupe de tous les autres éléments qui forment l'objet, et ces 
éléments rouge ou rond ne sont pas du tout en état d'apparaître 
pour eux-mêmes ; mais ils doivent déjà être contenus dans le 
groupe des éléments qui se déterminent mutuellement. Le juge- 
ment ne réunit donc pas ce qui était précédemment séparé, 
mais désigne purement le mode de groupement des données (2). 

(1) Subjôdlose Sâtze, op. cit., p. 272. 

(2) Grundriss, p. 35. 



78 LES PRINCIPALES TIIÉORIER DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Le principe d'identité forme la base du jugement positif. Ce 
principe lui-même se retrouve sous sa forme élémentaire dans les 
phénomènes de reconnaissance qui sont un élément inhérent 
à la vie courante et ce principe inclut, par le fait même, l'idée de 
distinction ou de différence. Le jugement positif est la réflexion 
logique qui discerne, dans les données, les deux éléments qui ne 
peuvent être pensés l'un sans l'autre. L'affirmation et la néga- 
tion sont posées simultanément et s'appellent mutuellement. 
Ce phénomène de reconnaissance n'existe pas seulement pour 
les phénomènes simples, tels que la sensation de rouge, mais 
aussi pour les impressions d'ensemble. Si celles-ci sont affir- 
mées, en tant que telles, le jugement peut faire apparaître que 
ces impressions particulières réunies sont identiques à l'impres- 
sion d'ensemble et, en ce sens, chacune de ces impressions peut 
être affirmée comme partie ou comme propriété de cet ensemble. 
Partie et propriété n'ont naturellement pas la signification 
profonde que les éléments sont réunis en vertu d'une nécessité 
quelconque, mais seulement qu'elles ont été discernées 
dans une impression d'ensemble, sans considération de son 
origine, de sa durée et de ses limites. Le jugement identifie ainsi 
la représentation du prédicat avec un des éléments du sujet (1). 
Mais cette relation ne peut consister simplement en ce fait que le 
sujet et le prédicat se trouvent habituellement réunis. Semblable 
conception ne pourrait créer que des malentendus. Cette union 
implique une relation causale, compréhensible par les lois de 
l'existence physique ou psychique (2). 

Le jugement est donc une relation d'unité (3) et les catégories 
sont les fonctions d'unification; la catégorie de l'identité et de 
la différence donne le premier concept d'une telle unité. Elle 
consiste dans l'acte de comparaison : non seulement l'iden- 
tité qui nous est consciente, c'est-à-dire l'égalité, mais aussi la 
différence crée l'unité ; le jugement négatif ne sépare rien, mais 
permet de penser ce qui est différent en tant que différent (ce 
qui n'amène naturellement pas en une unité réelle ce qui diffère) 
mais par ce jugement les deux membres de la comparaison, la 

(1) Erkenntnisstheor. Logik, p. i5a et suiv. — Grundriss, p. &i. 

(2) Grundriss, p. 162 

(3) Erkenntnisstheor. Logik, p. 250. 



THÉORIE DE L'iMMANENCE 



79 



distinction de l'un d'avec l'autre, devient une unité logique (1). 

Puisque la pensée, au sens propre, consiste à ce que nous 
devenions conscients des relations d'identité, de différence et de 
causalité des données, la question qui se pose est la définition 
de ces données, Schuppe le fait en remontant le processus psy- 
chologique, c'est-à-dire qu'il comprend sous-le nom de données 
les éléments dans lesquels nous ne trouvons pas encore ces 
relations d'identité, de différence ou de causalité (2), en d'autres 
termes, les éléments bruts et non ordonnés encore. Or, ceux-ci 
peuvent être des choses, des propriétés, des activités ou des 
événements très compliqués. 

L'idée de Schuppe, en ce qui concerne la notion d'objet parti- 
culier, nous paraît devoir être rappelée, d'autant plus qu'elle 
est en relation étroite avec ce qui précède. — Comment, se 
demande-t-il, se distingue une chose d'une pure perception ? 
Comment en arrivons-nous à expliquer un complexus de données 
comme une chose ? En quoi consiste l'unité et la totalité, ce 
groupement certain des éléments et des parties ? 

L'objet se distingue de ces choses diverses, sous lesquelles 
peuvent être comprises les propriétés, par le caractère individuel, 
qui manque totalement à la propriété. Ce « rond » et ce « rouge » 
sont abstraitement généraux et ne peuvent se poser ni dans 
un endroit, ni en un moment déterminé. Il n'existe pas de, 
propriétés qui soient des individus, mais seulement des indi- 
vidus qui ont des propriétés (3). 

En somme, le concept d'objet repose : 1° sur la certitude de 
l'existence humaine, 2° sur la notion d'espace et de temps, 3° sur 
l'indestructibilité relative des qualités qui remplissent l'espace 
et le temps, de telle sorte que la disparition ou l'apparition d'une 
qualité n'est possible que sous cette condition que l'une prenne 
la place de l'autre (4) suivant une régularité déterminée et en 
un moment déterminé. 

L'œuvre de Schuppe a eu, sans conteste, une importance très 
grande dans l'histoire de la logique ; elle fut une des premières 

(1) Grundriss, p. 45. 

(2) Grundriss, p. 77. 

(3) Grundriss, p. i3o. 

(A) Erkenntniss. Logik, pp. 5i2 et 5i4. 



80 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

< 1 1 1 î vivifia cette science d'une manière profonde, par son analyse 
philosophique serrée et son sens critique aigu. Son idéalisme 
monistique porta ce penseur à soumettre à l'épreuve les anciennes 
entités, telles que le concept d'objet ou d'existence, bien que, 
malgré tout, une de ces entités survive tout entière et forme la 
base du système : c'est le moi, la conscience indivisible. Peut-être 
faut-il y voir une influence de l'école spiritualiste, car à celle-ci 
la théorie de l'immanence concède l'existence, dans ce moi, 
d'éléments immuables et indestructibles: notamment la sensation 
de notre propre corps. Mais ceci même, à notre avis, est une 
tendance insoutenable, car ces éléments immuables ne le sont 
guère qu'en ce sens que leur évolution est plus lente. La sensa- 
tion de notre corps, notamment, est quelque chose de changeant, 
suivant les divers moments ou les divers états. Schuppe et ses 
disciples partent, comme nous l'avons vu, de l'existence du moi, 
pour étayer l'existence de tout le reste. L'existence du moi est 
évidemment incontestable, puisque le moi, suivant la conception 
que l'on doit s'en faire, est le point du groupement de toutes les 
sensations, un élément qui intervient dans tous les états de 
conscience, lorqu'on les analyse dans un certain sens. Cepen- 
dant ce n'est pas là une donnée primitive, mais due, au contraire, 
à un phénomène d'analyse et d'opposition. Loin que le moi 
suffise à établir l'existence des autres moi, nous croyons bien 
plutôt que les autres individualités servent à poser et à déli- 
miter notre moi propre. 

La théorie de l'immanence a été plus féconde lorsqu'elle a 
insisté sur le caractère collectif de la réalité et de la vérité, et 
surtout lorsque M. Schuppe a formulé sa conception des grada- 
tions dans la réalité ; ceci fut une innovation très audacieuse et, 
à notre avis, profondément exacte. La théorie du jugement est 
d'une psychologie très vivante et d'une analyse fouillée et ce 
que nous avons surtout à en retenir, c'est que le jugement se 
dégage progressivement de fonctions mentales plus simples — 
telles que la perception et l'association — et qu'il est en relation 
étroite avec la formation de notre concept d'objet. M. Schuppe 
a rendu à la logique le service de réduire à de justes proportions 
les barrières que l'école avait élevées entre les différentes fonc- 
tions de notre entendement, telles que percevoir, penser, con- 
naître ou juger. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. 
JUL. BERGMANN. 



Nous examinerons maintenant les œuvres de quelques théori- 
ciens qui n'appartiennent pas d'une manière bien nette à l'une 
ou à l'autre des écoles dont nous venons de parler et qui, tout 
en se basant sur des concepts philosophiques, se sont cependant 
tenus dans le domaine plus strict de la logique proprement dite. 

Nous voulons surtout parler de Lotze, de Chr. Sigwart et 
de Benno Erdmann, et nous traiterons par la même occasion des 
ouvrages de Jul. Bergmann. 

Ils ont entre eux de commun la base idéaliste de leur philo- 
sophie, mais, à part J. Bergmann, la théorie métaphysique de la 
connaissance n'occupe dans leurs œuvres qu'une importance 
assez secondaire. 

Bien que la philosophie fondamentale de Lotze soit assez 
imprécise, il n'est guère difficile de retrouver en son œuvre qu'il 
n'est pas partisan du réalisme. Le monde autour de nous, dit-il, 
n'est ni obscur, ni clair, ni bruyant, ni silencieux, mais il est- com- 
plètement sans rapport avec la lumière et le son ; les choses n'ont 
ni goût, ni odeur ; même ce qui semblait démontrer d'une ma- 
nière irréfutable la réalité des choses extérieures, la dureté, la 
mollesse, la résistance des choses, s'est réduit à des formes de 
perception qui n'amènent à la conscience que nos états intérieurs, 
... dans toute perception, notre conscience ne fait directement 
sienne que ce qu'elle engendre en elle-même... ce qu'il peut y 
avoir de réel dans le monde externe est complètement séparé de 
nous et toute la diversité du monde des sens est une apparition 
en nous-mêmes (1). 

Lotze voit donc le réalisme vulgaire chassé progressivement 
de ses divers retranchements et note que tout point d'appui lui 
est infailliblement enlevé par la critique. 

(i) Mikrokosmus, t. 1, p. 390. 



HEBMANT. 



6 



82 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Aussi, dans son ouvrage « Medizinische Physiologie oder 
Physiologie der Seele » (1852), dont la première partie a été tra-^ 
duite en français par M. Penjon, Lotze dit expressément que 
c'est une conception idéaliste qui servira de principe aux études 
qu'il entreprend ; il admet, en particulier, cette hypothèse de 
l'idéalisme qu'il n'y a rien de réel et de déterminé dans le monde 
que ce qui correspond nécessairement à une idée de quelque 
importance qui en est l'essence (1). 

En résumé, la connaissance des choses en soi est une impossi- 
bilité et renferme une contradiction ; nous ne pouvons dépasser 
notre propre connaissance. La seule objectivité de notre con- 
naissance réside en ce qu'elle n'est pas un jeu des apparences, 
sans aucune signification, mais qu'elle nous présente un monde 
dont la liaison se fait d'après la règle de la seule réalité dans le 
monde, et cette réalité dernière est le bien. 

M. Christian Sigwart, de son côté, s'exprime en ces termes : 
une nécessité psychologique porte l'homme non prévenu à 
objectiver des sensations, ainsi que les idées qui s'appuient sur 
ses sensations, et, en outre, à se représenter un monde .auquel 
il assigne une existence indépendante de ses propres activités 
subjectives. C'est une croyance aveugle que d'admettre qu'à nos 
représentations corresponde une existence parallèle ; le tout ne 
repose que sur une nécessité de notre pensée. Il n'existe en dehors 
de notre pensée aucun moyen de connaître si réellement nous 
avons atteintle but, c'est-à-dire de reconnaître ce qui existe ; 
la possibilité de comparer notre connaissance aux choses elles- 
mêmes, telles qu'elles existent indépendamment de notre con- 
naissance, nous est interdite à jamais, nous devons nous contenter 
simplement de la concordance des idées qui supposent une 
existence (2). L'idéalisme est donc le seul domaine où la question 
doive se cantonner. 

M. Benno Erdmann évite, dans la mesure du possible, 
de pénétrer dans l'examen détaillé de la question. Le pro- 
blème de la distinction du réel et de l'idéal est pourtant, 
selon lui, de grande importance pour la métaphysique. Les , 
objets sont quelque chose de représenté, mais ce qui est repré- 

(i) Principes généraux de psychologie physiologiqhe, p. i5q. 
(a) Sigwart : Logik, 3 m e edit. (190/i), I, pp. Cet 7. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 83 

senté ne peut être réellement indépendant du fait qu'il est re- 
présenté, que si son état est indépendant de sa source, c'est-à-dire 
lorsque la représentation peut copier ce qui existe tel quel. Et, 
pour notre pensée, cette concordance ne peut être affirmée que 
si l'existence, comme telle, peut être révélée, même indépen- 
damment de nos représentations et si le processus de compa- 
raison peut atteindre au-delà de ce qui est représenté, dans l'être 
même, tel qu'il est en tant que non-représenté, c'est-à-dire 
que notre représentation s'étende au-delà de ses propres limites. 
Mais en réalité, là où l'on exprime la réalité d'un objet, le sujet 
réel de ce jugement n'est pas l'objet comme tel, mais bien plus 
le transcendent al qui, lui, peut être atteint parla conception (1). 
Le critérium de la réalité d'un objet repose sur la connaissance 
que nous avons de quelque chose de transcend entai qui lui cor- 
respond. Par la manière même dont nous arrivons à cette con- 
naissance, nous pouvons conclure que l'expérience seule décide 
de l'existence d'un tel élément transcendental, que nous fassions 
cette expérience soit dans le domaine des sens, soit dans celui de 
notre conscience propre. M. B. Erdmann, par le fait même 
qu'il conçoit le transcendental comme seul élément réel qui 
puisse être atteint et ce transcendental comme un pur phé- 
nomène de conscience, se rallie donc à la théorie idéaliste. 

M. Julius Bergmann a exposé son point de vue dans une 
série d'œuvres assez importantes et, bien plus que les auteurs 
précédents, il a nettement insisté sur le caractère idéaliste 
de sa doctrine. Les choses, selon lui, ne nous sont pas données, 
pas plus celles que nous percevons en dehors du moi (les 
corps) que celles qui forment le seul objet de notre percep- 
tion interne : le moi propre. Seules nous sont données les 
déterminations que nous percevons aux choses ; celles-ci, en 
elles-mêmes, sont des produits de notre perception et cette 
dernière est un rapport spontané, une fonction intellectuelle (2). 
M. Bergmann désigne sa philosophié sous le titre d'idéalisme 
objectif. Il comprend par là le point de vue que le monde cor- 
porel, y compris l'espace, n'existe pas en soi, c'est-à-dire indé- 
pendamment de toute représentation, mais qu'il n'est pas non 

(1) Benno Erdmann : Logik, t. I, 1892, pp. 83 et 8/1 . 

(2) Idealistische Differenzen. Vierteljahrsch. i. wiss. Philos. 1880, p. 227. 



84 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

plus purement ajouté par nous aux contenus de nos perceptions 
sensorielles. La théorie de Bergmann correspond donc à l'idéa- 
lisme transcendental de Kant par la concession qu'il fait au réa- 
lisme que les contenus de nos perceptions sensorielles sont grou- 
pées, comme si le monde que nous nous représentons par elles 
existait en soi, tel que le décrivent les sciences naturelles, ou que 
ce monde ait une réalité, sinon transcendentale, au moins empi- 
rique (1). Il n'est d'être que ce qui est phénomène de conscience 
et, en outre, c'est l'intelligence qui forme les lois et les rapports 
qui gouvernent le monde des corps (causalité, substance, né- 
cessité, etc.)- Poursuivons l'exposé de la pensée de cet auteur : 
notre représentation ou notre conscience est la seule chose dont 
nous connaissions immédiatement l'existence; le moi, tout en 
n'étant pas encore une donnée immédiate, est la seule perception 
qui ait l'être pour objet et c'est en fonction du moi, dont l'exis- 
tence n'a pas besoin de preuve, que toute autre existence se pose. 
En disant qu'une chose existe, nous ne disons rien d'autre si ce 
n'est que cette chose existe au monde de notre moi, et s'il n'y 
avait pas de moi il n'y aurait pas d'autre être... ce que nous 
posons dans le monde du moi est la chose avec toutes ses déter- 
minations, aucune d'elles n'étant exclue (2). L'existence en 
elle-même est difficile à atteindre et elle ne peut pas servir de 
prédicat à un jugement. Et pourtant c'est quelque chose qui se 
trouve dans les objets existants, quelque chose qu'un œil péné- 
trant y trouvera ; c'est un élément (non une propriété) qui fait 
partie de chacun de nos concepts, car tout ce que nous pensons, 
nous le pensons comme existant, lorsque nous le considérons 
comme lié à d'autres choses existantes, ainsi qu'un élément 
d'un tout qui comprend en lui toutes choses existantes (3). 
L'existence est donc indiquée par des rapports avec d'autres 
objets et surtout avec notre moi qui se représente cet objet dans 
l'unité du monde (4). Ceci étant admis, l'auteur introduit un 
correctif à son idéalisme rigoureux : tout en n'étant que des 
phénomènes de notre connaissance, l'objet réellement existant. 

(1) Siebert : Geschichteder neuern deutschen Philosophie seit Hegel, 1906, p. 523. 

(2) Die Grundprobleme der Logik, 1882 (a""' édit 1895), p. 43. 

(3) Der Begriff des Daseins und das Ich-Bewusstsein (Arch. f. syst. Philosophie, 
1896, p. 289). 

(/») Reine Logik, 1879, p. t\i. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 85 

pensé par moi, n'existe pas seulement dans ma pensée, mais 
aussi en dehors d'elle ; la chose n'est pas produite par l'idée 
dont elle est l'objet : son existence et sa disparition sont une 
transformation de quelque chose qui précède la pensée et lui 
survit (1). En d'autres termes, l'objet est phénomène de cons- 
seience par sa nature, mais nous devons accorder à notre con- 
ception une base plus solide et plus permanente que le fait seul 
de la représentation accidentelle et fugitive. Partant de ces idées 
sur l'existence, l'auteur analyse comme suit la notion de vérité : 
si la possibilité de pensées vraies et, par suite aussi, si le fait 
qu'une idée, pour qu'elle soit objet de connaissance, doit avant 
tout être vraie, dépend de ce que, parmi les objets des repré- 
sentations que nous avons, un seul au moins soit réel, alors égale- 
ment la possibilité de la connaissance sera déterminée par la 
certitude de l'existence de l'objet d'au moins une de nos repré- 
sentations, c'est-à-dire que nous ayons une garantie pour 
accepter la vérité de son expérience et que cette acceptation soit 
pleinement fondée. Donc pour être certain de l'existence d'un 
objet quelconque que nous nous représentons, nous devons au 
moins être en possession immédiate de cette certitude pour un 
objet. Or, nous ne sommes immédiatement certains de l'exis- 
tence d'une chose que lorsque nous la percevons elle-même, ou, 
ce qui revient au même, lorsqu'elle nous est un fait. La possibi- 
lité de percevoir une chose quelconque est, par conséquent, liée 
à cette nécessité que parmi les objets de notre perception il s'en 
trouve au moins une dont l'existence nous soit un fait (2). Mais 
ce n'est pas dans le monde perçu sensoriellement que nous trou- 
vons ce point d'appui, car, puisque tous les sens nous trompent 
fréquemment, nous devons admettre que la réalité de ce que 
nous percevons par les sens n'est jamais un fait. 

Où trouverons-nous donc cette certitude ? L'auteur, comme 
nous l'avons déjà indiqué, y répond comme suit : même si l'on 
admet qu'il n'existe pas de pluralité des choses, il est cependant 
certain que moi-même j'existe, que je suis moi-même une chose 
variable, ainsi une chose de laquelle à chaque, moment quelque 

(1) Der Begriff des Daseins, op. cit., p. i4i. 

(2) Die Gegensldnde der Wahrnehmung und die Dinge an sich. Zeitschrift fur 
Philos , t. 1 10, p. 



86 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

chose peut être nié et qui pouvait être affirmée d'elle pré- 
cédemment (1). 

En ce qui conecrne la théorie de l'existence, la pensée de 
J. Bergmann, que nous venons de résumer, a des rapports non 
seulement avec celle de M. Schuppe — que nous avons exposée 
précédemment — , mais aussi avec celle de Lotze, dont nous 
parlerons maintenant. 

Falckenberg, qui s'est d'ailleurs spécialement occupé de Lotze, 
a très bien résumé sa pensée, à notre sens : « L'être d'une chose 
n'est ni le fait d'être connue (car, quand nous disons qu'une chose 
est, nous pensons qu'elle continue à être, même lorsque nous ne 
la sentons pas), ni une position pure, sans relation ; la simple 
affirmation d'être signifie se trouver en relation (2). Au surplus 
le quoi ou l'essence des choses qui entre en cette relation ne peut 
être pensée comme qualité invariable, mais ne peut être comprise 
qu'abstraitement comme une loi ou une règle qui détermine la 
liaison et la succession d'une série de qualités » (3). 

Lotze se pose comme adversaire de la chose en soi, essence 
concrète de l'être pur, indépendant des variations que subissent 
ses qualités sensibles, mais l'objet, selon lui, est l'unité persis- 
tante des états changeants. Comme Bergmann l'a fait après lui, 
Lotze met cette existence des objets en relation avec l'existence 
du moi, mais sous une forme un peu autre; si, pour Bergmann, 
l'existence du moi est l'élément déterminant de l'existence des 
objets, pour Lotze c'est le phénomène de conscience qui est 
l'élément de comparaison, l'unique garantie que les divers états 
d'une essence ne soient pas autant de choses différentes, prenant, 
dans la réalité, la place l'une de l'autre. Ce n'est qu'une essence 
consciente qui établit en soi la distinction entre soi-même d'une 
part et entre les différents états qui apparaissent en elle d'autre 
part et ce n'est que cette essence consciente encore qui, dans la 
pensée et dans le souvenir, se sent et se sait être le sujet identique 
de ces divers états et qui, en outre, peut réellement être un 
sujet qui ait des états. C'est pour cela que, dans la pensée de 
Lotze, nous devons attribuer aux choses, si elles existent réelle- 

(1) Die Grundziige des reines Verstandes. Archiv. f. System. Phi'.os., igoi,p.23. 

(2) Mikiokosmus, llïe vol., 1. IX, p. /,o3. 

(3) Falckenberg. Geschichte der neuern Philosoptiie, p. 5o6. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 87 

ment, une âme de nature apparentée à la nôtre. Toutes les 
choses sont spirituelles et ce n'est qu'aux essences spirituelles 
que revient la réalité vraie. Nous voyons qu'en ce sens Lotze 
n'est pas d'un idéalisme absolu, car, selon lui, la pensée et la 
réalité sont différentes par leur essence même, et il critique cette 
théorie (dans sa logique de 1874) en disant que, pour les idéalistes 
logiques, l'essence de tout être ne peut signifier qu'une apparence 
sans contenu réel (1). Et comme, également selon lui, le principe 
de causalité a une valeur, même dans ce domaine, il ne peut 
admettre que de cette existence sans contenu réel A, puisse 
naître, sous l'influence d'une action quelconque, un phénomène 
ou un attribut secondaire a. 

Lotze ne semble pas être ici . absolument conséquent, avec 
sa propre pensée, car si, comme il l'admet, nos représentations 
sont la seule matière donnée à notre connaissance, ce qu'il 
appelle le contenu réel des choses ou, si l'on préfère, leur âme, 
n'est encore qu'une construction de notre mentalité ; sa propre 
théorie, dans ces conditions, ne s'oppose guère à un idéalisme 
absolu et nous pouvons même dire qu'elle s'y ramène. 

Dans la conception que Lotze se fait de l'existence, il est un 
autre point éminemment intéressant, que nous avons déjà 
rappelé et dont nous ne trouvons de parallèle que chez Leibnitz : 
c'est qu'il étudie les choses d'abord par rapport à nous, puis les 
rapports des choses entre elles. Car exister, selon lui, n'est pas 
autre chose qu'être en relation réciproque. Les choses ne com- 
mencent pas par exister, pour entrer ensuite en relations entre 
elles, mais leur existence même suppose comme facteur pri- 
mordial ces relations diverses et la réalité vraie n'est pas autre 
chose que ce jeu complexe d'actions et de réactions, qui, d'ail- 
leurs, ne peuvent être comprises comme extérieures aux choses, 
mais qui sont plutôt leur nature interne. 

Sigwart comprend l'existence comme étant le produit d'un 
jugement qui se forme en vertu d'une nécessité de notre activité 
mentale. « Dès qu'il est reconnu, dit-il, que dans les perceptions 
nous avons d'abord affaire à des événements subjectifs et que 
leur relation avec une chose en dehors de nous n'est qu'un 
second pas, qui se fait souvent d'une manière inconsciente, alors 

(i) Logique, §§ 3o8, 3i2. — Métaphysique, § q5. 



<S8 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

tout jugement portant sur une existence extérieure nécessite 
sa justification en vertu d'une loi, suivant laquelle, d'une 
manière générale, la représentation — au moins dans certaines 
conditions — s'applique nécessairement à un objet existant en 
dehors de nous. » 

Sigwart ajoute que le scepticisme nie qu'une telle nécessité 
existe ou du moins certifie qu'elle est inconnaissable ; l'idéalisme 
subjectif, par contre, affirme cette nécessité, mais il ne lui donne 
pas d'autre signification que celle-ci : ce qui est perçu est néces- 
sairement représenté comme objet réel en dehors de nous, mais 
cette affirmation d'une existence extérieure est elle-même un 
simple acte de représentation et, par le fait de cette nécessité, 
nous arrivons ainsi à un second stade de la représentation, mais 
non à une existence indépendante de nous. La réalité que nous 
affirmons n'est qu'une réalité de perception, non de choses qui 
sont indépendantes de nous (1). 

Sigwart analyse très attentivement le rôle que joue la notion 
du moi dans le phénomène d'existence. Celui-ci s'établit en 
fonction d'une nécessité inhérente à notre pensée, mais cette né- 
cessité, en dernière analyse, n'acquiert son caractère que par 
l'unité même de la conscience du moi. Puisque nous pouvons 
répéter tout jugement spécial en ayant la conscience de l'iden- 
tité du sujet et du prédicat, puisque les mêmes points de départ 
forment toujours la même synthèse et que notre conscience du 
moi ne peut subsister qu'avec cette constance, il s'ensuit que 
notre moi qui juge apparaît par son activité constante comme 
quelque chose de général, qui s'oppose aux actes de jugement 
particuliers, comme étant ce qui reste semblable et permanent 
et qui relie les moments différents de notre pensée séparés dans 
le temps (2). 

Mais ce moi n'est donc guère que l'élément constant de notre 
vie psychique et sa nature, en elle-même, ne se laisse pas attein- 
dre ; le jugement « je vois » a un sujet qui, de la manière dont je 
me le représente, ne peut être conçu par aucun autre individu. 
Ce sujet est toujours compris d'une manière identique dans tous 
les jugements, mais ce qui forme son contenu, ce que je désigne 

(1) Logik, l. p. 4o8. 

(2) Id. T. p. 252. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 89 

par « je », ne se laisse jamais déterminer d'une manière précise et 
nous est donné d'une façon qui est totalement incomparable 
avec tous les autres objets de notre pensée (1). 

Selon Sigwart donc, le moi intervient dans notre notion d'exis- 
tence d'une manière assez différente de celle que nous ont 
exposée Lotze et J. Bergmann. Pour lui c'est un élément inhérent 
à tout jugement d'existence et l'existence du moi s'établit paral- 
lèlement à celle des objets, mais d'une manière absolument 
différente. Notre propre existence n'est pas projetée, comme le 
dit Lotze, dans les choses extérieures à elle et elle n'est pas non 
plus, comme l'a affirmé Bergmann, l'étalon auquel nous repor- 
tons toute autre existence. Elle est une construction séparée, 
bien que nécessaire, mais non pas le point de départ de toute 
construction ultérieure. On pourrait, semble-t-il, objecter à 
Sigwart que si l'existence du moi s'affirme par des voies diffé- 
rentes de celles par lesquelles nous posons l'existence des choses 
externes, l'existence elle-même a deux significations ; en outre, 
l'expérience nous montre que l'existence du moi peut être posée 
objectivement, au même titre que les choses elles-mêmes, (de la 
manière la plus évidente en ce qui concerne les autres hommes). 
Et c'est là précisément la question que Lotze a tenté de résoudre, 
en donnant aux choses une essence spirituelle de nature sem- 
blable à la nôtre, solution qui, malgré l'intérêt qu'elle offre, est 
bien plus une comparaison qu'une pénétration dans l'essence 
même de la matière, puisqu'elle n'en fait guère comprendre la 
diversité. 

En ce qui concerne la pensée de Bergmann sur la donnée 
immédiate de notre propre existence, de sérieuses objections 
peuvent être soulevées. Certes, notre existence propre est un 
fait empiriquement certain. Mais est-il immédiat et primitif ? Le 
concept d'existence de notre moi se construit-il sans poser l'oppo- 
sition du moi et du non-moi ? C'est-à-dire, n'est-ce pas en réalité 
une synthèse obtenue après une expérience très longue et 
qu'une fausse perspective nous fait affirmer comme étant fonda- 
mentale ? Et surtout, n'est-il pas bien plus exact de dire, avec 
Sigwart, que ce qui nous est donné, c'est une succession d'états 
de conscience dont nous dégageons la notion du moi ? Ce que je 

(i) Logik, I. p. /,oi. 



90 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

connais et sens n'est pas en réalité le moi, mais un état d'âme. 

Pour Benno Erdmann, l'être est également produit par le 
jugement, bien que la notion d'existence ne soit ni un caractère, 
ni une détermination du contenu de l'objet. Un objet perçu 
comme existant n'est, dit-il, quant à ses caractères, pas plus 
riche que l'objet identique existant purement dans le souvenir. 
S'il en était autrement, aucun objet de notre souvenir ne pourrait 
exister, car, dès que nous le trouverions existant dans le souvenir, 
il serait enrichi du caractère de l'existence, c'est-à-dire qu'il 
serait modifié. Et tout aussi peu un objet donné comme existant 
pourrait être maintenu dans le souvenir. Nous n'attribuons la 
réalité ou l'existence aux objets de nos perceptions possibles par 
les sens ou aux éléments que nous trouvons en nous-mêmes, que 
pour autant que nous les constations agissants. Le prédicat de 
l'existence concorde ainsi avec celui de l'activité. Exister est, par 
suite, une relation de causalité, et, conséquemment, elle n'est pas 
un caractère, au sens logique du mot, mais peut-être un prédicat 
logique, comme Kant l'a cru. Il concède aux auteurs que nous 
examinons que l'existence du moi est celle qui. a le plus haut 
degré d'évidence, bien qu'elle ne s'étende pas au delà du moment 
où cette pensée est exprimée (1). Cette activité, dont parle 
Erdmann, consiste en l'indépendance des sensations par rapport 
à notre volonté et surtout dans le fait d'apparaître à notre con- 
science et de s'y maintenir, indépendamment de notre vouloir ; 
d'y réapparaître en tant que perception, lorsque les conditions 
psychologiques sont remplies et se modifient sans notre inter- 
vention. Le réel, différent de nous, est par suite ce qui est actif 
indépendamment, de notre volonté. Par nos variations propres 
(nos souffrances par exemple), et la persistance de notre moi, 
nous devenons conscients de notre propre réalité et nous l'oppo- 
sons aux objets dans le sens propre du mot, c'est-à-dire au 
non -moi. 

Le problème, tel que Erdmann l'a schématisé, prend ses 
racines bien loin hors du domaine de la logique ; sa critique 
nécessiterait un examen très long des théories psychologiques 
de la volonté, dont l'auteur paraît encore faire une espèce de 
faculté de l'âme. 11 semble certain que si le problème de la vo- 

(i) Logik, I, pp. 278 et 3 n. 



LOTZE. . — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. B ERG MANN 91 

lonté nous était complètement résolu, il aurait une importance 
primordiale pour la détermination du monde externe ; si la 
volonté, comme le pensent certains auteurs, se réduit pure- 
ment au phénomène plus précis d'action (d'ordre musculaire 
surtout) nous en revenons en grande partie à la création du 
monde externe (c'est-à-dire de la matière) en fonction du sens 
musculaire, thèse qui est courante en psychologie (Reid, Spencer, 
Renouvier, etc.). Mais si, comme M, Ribot l'a l'ait, on ramène le 
phénomène de volonté à une hiérarchisation d'états d'âme, la 
solution qu'Erdmann nous a donnée est peu précise et même 
peu compréhensible. 

Ceci étant exposé, voyons comment ces auteurs définissent 
la notion de vérité. Pour Lotze, la vérité et l'acte par lequel 
nous la connaissons ne consistent que dans ce fait seul que les 
lois générales de l'enchaînement sont confirmées, sans exception, 
en un nombre donné de représentations, chaque fois que ces 
représentations apparaissent en notre conscience (1). Pour com- 
prendre cette pensée de Lotze, il est indispensable de rappeler 
que, selon lui, il existe des lois qui dirigent l'activité de l'enten- 
dement et en vertu desquelles nous établissons notre conception 
du monde et notre notion de vérité. Mais, selon Lotze, le fait 
que ces lois aboutissent à une vérité absolue, c'est-à-dire à une 
liaison qui corresponde à la liaison des choses, est un des pro- 
blèmes les plus troublants et même absolument insoluble. Ces 
lois n'existent pas, mais plutôt elles sont simplement valables, 
et ce fait qu'il y a des vérités générales, qui, elles-mêmes, n'exis- 
tent pas^comme les choses, mais gouvernent néanmoins les 
relations qui existent entre les choses, est, pourl'esprit qui appro- 
fondit, un abîme d'étonnement. Lotze admet donc la nécessité 
de jugements synthétiques à priori et, selon lui, la démonstration 
de la'vérité de nos connaissances est impossible dans l'ensemble, 
si nous ne posons, comme bases décisives, des principes fonda- 
mentaux non démontrés et si, outre ces'jugements a priori, nous 
n'acceptions qu'il est des formes qui doivent être assignées à la 
pensée humaine, à l'activité de l'esprit. Et parmi celles-ci, le 
principe de contradiction a une importance toute spéciale, car 

(i) Drei Bûcher von Denken, von Untersuchen und von Erkennen,\i%ik (a me édit. 
1880), p. 4 9 8. 



\H LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

ce fait que le contraire d'une chose est impossible à admettre, 
est la raison dernière qui nous porte à poser un axiome d'une 
vérité réelle (1). La logique est donc, pour lui, certainement 
formelle, en ce sens qu'elle est la théorie des opérations de la 
pensée à travers lesquelles le sujet transforme la pensée en con- 
naissance ; mais elle n'est certainement pas formelle, en ce sens 
que ces formes de pensée sont des faits d'ordre plutôt psychique 
qui ne se trouveraient pas en relation expresse avec le problème 
de connaître le réel (2). 

Lotze s'explique davantage dans sa Grande Logique : les 
formes logiques et les lois de leur application sont les conditions 
par l'accomplissement desquelles la pensée se satisfait à elle- 
même et qui transforment en vérité la liaison de nos représen- 
tations. Ici encore une question reste obscure : c'est celle de 
savoir dans quelles relations ces formes et ces lois se trouvent 
par rapport à leur contenu, qu'elles n'engendrent pas, mais 
qu'elles trouvent tout fait et par le façonnage duquel seulement 
la vérité pensée acquiert son contenu à elle. Un contenu, se 
demande l'auteur, peut-il être introduit dans des formes qui ne 
lui conviennent pas? et même là où nous introduisons de force 
une matière dans une forme qu'elle ne prend pas spontanément, 
ne doit-il pas exister dans cette matière une propriété qui rende 
cette violence possible ? (3). 

C'est ce doute et ces difficultés — que Lotze a été le premier 
à exposer — qu'un critique anglais, M. Jones, a interprêtés dans 
un sens trop sévère : «Aucune autre route n'était laissée à Lotze, 
dit-il, excepté celle d'attribuer d'abord tout aux sens et après 
d'attribuer tout à la pensée et finalement de l'attribuer exclusi- 
vement à la pensée. Cette balançoire est essentielle à la théorie ; 
les éléments de connaissance, tels qu'il les décrit, ne peuvent 
exister que par l'escamotage alternatif de l'un ou de l'autre » (4). 

En somme, selon Lotze, tout contenu de pensée nous vient 
directement ou indirectement de l'expérience, mais il n'en est 
pas de même des règles d'après lesquelles nous associons et 

(1) Drei Biicher von Denken, p. 272. 

(2) Lotze: Logik, i843, p. i3. 

(3) Deir Biicher, p. 349- 

(4) Jones : The philosophy of Lotze, p. gq. 



LOTZE. — S1GWABT. — BENKO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 93 

séparons, d'après lesquelles nous passons d'une image à une 
autre, suivant les relations, les comparaisons, les jugements et 
les conclusions. La source de ces règles ne doit pas être cherchée 
hors de nous ; notre conscience leur accorde une valeur néces- 
saire et inévitable et nous devons admettre qu'elles proviennent 
d'une chose dont nous ne pouvons nous séparer, c'est-à-dire, de 
la nature propre de notre essence spirituelle (1). Ces formes ne 
sont pas, bien entendu, perçues en elles-mêmes ; la seule chose 
qui nous est donnée est notre habitude inconsciente d'agir con- 
formément à elles. 

Mais ces formes logiques ont cette caractéristique d'être les 
mêmes dans toutes les consciences et, par suite, Lotze a été auto- 
risé à conclure que les liaisons des représentations sont vraies 
lorsqu'elles suivent les rapports du contenu représenté, rapports 
qui sont les mêmes pour toute conscience qui a les représenta- 
tions (2). Il en arrive ainsi, par un détour, à cette idée de l'in- 
fluence que le milieu social exerce sur l'idée de vérité. Mais ce qui 
semble plus intéressant encore à noter, c'est que, selon l'auteur, 
la connaissance purement théorique n'est pas seule juge de la 
vérité. Il exprime la .conviction que, pour qu'une idée soit vraie, 
il faut qu'elle réponde aux besoins pressants de nos tendances 
morales et esthétiques. Ces éléments là peuvent trouver absurde 
ce que la raison purement raisonnante peut considérer comme 
possible, et même plausible (3). Nous avons d'ailleurs signalé 
précédemment le rôle que Lotze accorde à la moralité en ce qui 
concerne la genèse du concept de la réalité. 

Certes, la pensée de Lotze est attirante par sa pénétration et 
par la sincérité de l'auteur, qui découvre et expose lui-même 
les difficultés où elle conduit. Mais cet abîme qui existe entre 
l'activité de la pensée et les matériaux sur lesquels elle opère 
s'atténue fortement, car, dit-il, la pensée est une critique con- 
tinue, exercée par l'esprit sur les matériaux qui forment le cours 
des représentations, en ce sens que l'esprit sépare les représen- 
tations dont la liaison ne se base pas sur un droit qui réside 
dans la nature de leur contenu ; non seulement il laisse unies ces 

(1) Mikrokosmus, t. I. 5 m e édit., p. a5A. 

(2) Logik, § 5. 

(3) G&ttingische Gelehrte Anzeigen, 18/17, P- 3a3. 



9'l LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

représentations, dont le contenu permet ou tend à une liaison, 
mais même il reconstitue leur liaison en une nouvelle forme de 
conception et d'expression (1). 

L'esprit opère donc une sélection entre les groupements des 
matériaux, suivant leur contenu lui-même ; les rapports qui 
existent entre les impressions devenues conscientes entraînent, 
comme par réaction, l'activité de la pensée qui les transforme 
en rapports de contenu. 

Jl n'existe pas dans l'intelligence une série de formes ri- 
gides, mais simplement une mise en œuvre des matériaux, 
suivant leur propre caractère et suivant les modes de compré- 
hension logique de l'esprit et c'est cette mise en œuvre qui nous 
conduit à la vérité, telle qu'elle peut exister pour nous. Quant à 
ces principes de liaison, nous y reviendrons ultérieurement. 

Julius Bergmann a très longuement étudié cette question de 
la vérité. Selon lui, elle a sa base dans la notion de la réalité et 
nous avons vu quelle est l'interprétation que l'auteur donne de 
la réalité. Pour lui un jugement est vrai, lorsqu'il correspond à 
son objet, et il est faux lorsqu'il le contredit ; un jugement dont 
l'objet n'existe pas n'est ni vrai, ni faux ; un jugement ne peut 
être vrai ou faux que s'il y a un objet d'après lequel il puisse se 
diriger, mais notre pensée raisonnable ne peut que se diriger vers 
un objet que nous nous représentons simplement comme étant 
contenu dans le monde réel, le monde des choses existantes. 
Encore faut-il qu'il y soit contenu réellement, c'est-à-dire qu'il 
s'oppose à notre représentation comme autonome et indépen- 
dant d'elle. Nous pouvons toutefois, par rapport à une chose 
non existante, même par rapport à une chose impossible, penser 
du vrai ou du faux, puisque nous nous guidons, non d'après 
elle-même, mais d'après son concept ou sa représentation ; mais 
alors ce concept, et non la chose représentée, est l'objet de notre 
jugement (2). Les pures apparences et les choses imaginaires ne 
sont pas exclues du domaine du connaissable, mais elles y occu- 
pent un domaine distinct. 

Penser quelque chose, ainsi que Hume l'avait déjà dit. équi- 

(1) Grundziigé der Logik, 3 me édit., 1891, p. G. 

(2) Die Grundziigé des reines Verstandes. Archiv. f. System. Philos., 1900, 

p. Û*4; 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — 



JUL. BERGMANN 95 



vaut donc à penser quelque chose comme existant. Même alors 
que nous savons qu'un objet n'existe pas, nous le pensons néan- 
moins comme existant, mais nous pensons simultanément de 
cette pensée qu'elle n'est pas vraie. Par contre, ainsi que nous 
l'avons vu précédemment, le concept de l'être implique un 
rapport avec celui de la pensée. Car l'affirmation qu'une chose 
est, ne signifie que ce fait qu'elle est contenue dans le monde, 
mais le concept du monde est celui du tout, qui est l'objet 
global de notre pensée et de notre conscience et qui appartient 
à notre conscience, à notre moi pensant lui-même (1). Pour 
Bergmann,les concepts de vérité et d'existence se couvrent donc : 
« n'est vrai que ce qui a un objet réel et existant, c'est-à-dire, ce 
qui se trouve dans le monde et qui s'établit par rapport à mon 
moi. » 

C'est ce principe de vérité qui existe à la base de toute 
connaissance ; c'est de lui que doivent dériver les règles et les 
lois de la pensée qui ont pour objet la connaissance. En ceci 
Bergmann s'oppose à l'école de Kant et à celle d'Herbart 
(Drobisch), qui posent d'emblée certains principes logiques, tels 
que ceux de contradiction, d'identité, du milieu exclu, etc. ; pour 
lui ces modes particuliers ne sont que des déterminations du 
concept général de pensée. En ce qui concerne les moyens d'at- 
teindre cette vérité, l'auteur est adversaire de l'empirisme ; le 
témoignage de l'expérience est insuffisant et l'on doit se ramener 
complètement à l'étude des concepts, de la pensée, de la vérité et 
de la connaissance. Cet examen seul peut nous venir en aide. 
Plus encore, l'observation de notre pensée seule ne peut nous 
enseigner comment nous devons penser pour trouver la vérité 
et éviter l'erreur ; même les expériences que nous pouvons avoir 
faites au sujet du succès ou de l'échec de notre pensée, ne nous 
donneraient pas, sous ce rapport, un résultat satisfaisant. Car 
nous ne percevons pas pourquoi des règles empiriques peuvent 
être valables (2). 

Il existe dans la pensée des lois qui la gouvernent, mais le seul 
fait de suivre ces lois ne garantit pas, bien entendu, que les pensées 
ont une vérité matérielle, mais seulement formelle. Ces lois ne 

(1) Die Grundprobleme der Logik,^. 22. 

(2) Id., p. 25. 



96 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

font que donner les moyens de la connaissance, ce sont les formes 
sous lesquelles la vérité s'acquiert, mais il faut, pour qu'elles 
soient exactes et mènent au but, qu'elles correspondent à leur 
contenu, leur objet, c'est-à-dire à Vêtre et la science de Y être 
est la métaphysique. 

Au surplus, il est à noter que la vérité d'une pensée est absolu- 
ment indépendante de la personne dont elle est la pensée, ainsi 
que du moment où elle a été pensée. Il n'est pas possible que la 
même pensée soit vraie pour l'un et fausse pour l'autre, ou qu'une 
pensée vraie perde son objet ensuite du changement de temps. 
Toute vérité, en un mot, a une valeur générale et est immuable. 
Car le fait qu'une pensée soit vraie ou non ne dépend que du 
point de savoir si, dans le temps où elle est pensée, son objet 
existe et possède ou non les déterminations qu'on lui attribue. 
Celui qui pense pouvoir démontrer qu'il existe des pensées de 
valeur purement individuelle ou subjective, ou de valeur pure- 
ment momentanée, considère comme identiques des pensées 
ayant un contenu différent, par cette seule raison qu'elles sont 
exprimées par la même proposition. Ainsi il est vrai, d'après 
l'exemple de Platon, qu'un homme qui dit d'un vin qu'il est 
doux et un malade qui trouve le même vin amer ont raison tous 
deux ; mais que le vin est amer pour le malade, l'homme sain 
devrait également l'admettre et inversement, si chacun d'eux 
pouvait percevoir l'impression du goût de l'autre. Un vin qui 
était clair hier peut être trouble aujourd'hui, ce dernier fait ne 
détruit pas la vérité de mon jugement d'hier, si celui-ci est 
rapporté à hier (1). 

Les théories de Bergmann et de Lotze se correspondent assez 
bien ; toutes deux sont formalistes, bien que ces formes, pour ces 
auteurs, ne soient pas des cadres invariables et rigides sur lesquels 
doive se mouler toute notre activité. Pour les deux théories, 
nous rencontrons cette difficulté que Lotze a mise en lumière : 
c'est de savoir comment le principe métaphysique de l'être 
puisse entrer dans ce cadre logique, malgré le maximum d'élasti- 
cité donné à celui-ci. Bergmann, non plus que son illustre prédé- 
cesseur, n'a donné une solution à cette question. 11 tente bien, 
il est vrai, de superposer les deux phénomènes de vérité et d'exis- 



(i) Die Grundprobleme, p.ioo. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 97 

tence, mais il n'affirme pas, comme Hegel a osé le faire, que 
l'univers lui-même n'est qu'une pensée logique, et la solution 
qu'il donne n'est pas plus satisfaisante que celle de Lotze. 

La valeur générale, qui doit être un des caractères principaux 
de la vérité, offre, elle aussi, des difficultés ; nous admettons 
comme vérités incontestables ce que pourtant d'autres personnes 
contestent et nous ne nous troublons pas de l'avis de certaines 
d'entre elles. Pourquoi ? Il est certain que des conditions 
' spéciales, d'ordre psychologique ou social, doivent être réalisées 
pour qu'une vérité ait réellement une valeur générale, mais 
elles restent à déterminer. Leibnitz considérait le principe de 
contradiction comme la base des vérités de raison, et le principe 
de causalité comme le fondement des vérités de fait. Sigwart a 
combattu cette idée, en affirmant qu'une vérité n'est également 
une vérité de fait que parce qu'il est impossible d'affirmer le 
contraire (1). Hume aussi admettait, avec Leibnitz, que le con- 
traire d'une vérité de fait était possible, mais, suivant la remar- 
que de Sigwart, il posait le fait dans deux temps différents, ce qui 
exclut la contradiction : le soleil se lève aujourd'hui, mais il se 
peut qu'il ne se lève pas demain. Pour Sigwart la vérité est éga- 
lement une pensée nécessaire et ayant une valeur générale. 
Sigwart se maintient sur le territoire purement subjectif et ne 
tache pas de l'appliquer à l'être ; il n'examine que le rapport de 
C3 qui est pensé avec la faculté de connaître. Par sa nature même, 
notre pensée est obligée d'admettre des lois et des règles cons- 
tantes (formation d'idées générales, de l'idée de causalité). 

Quant à Benno Erdmann, savoir signifie émettre un jugement 
qui a une valeur générale, et sous ce terme il entend que l'objet 
du jugement, c'est-à-dire ce qui représente le sujet et le prédicat, 
soit le même pour tous, objectivement ou généralement certain, 
et que l'expression concernant l'objet qui réalise ce jugement, 
soit une pensée nécessaire. Cette nécessité est ainsi objective, 
elle découle des déterminations de notre pensée par rapport à la 
nature de son objet. Mais la valeur générale ne peut être attri- 
buée à tous nos jugements et, parmi ceux qui n'ont pas cette 
valeur, il cite les jugements dont l'objet n'est donné que dans la 
perception propre, qui n'ont qu'une certitude propre à soi-même 

(i) Logik, t. I. p. 23q. 



HERMAXT. 



98 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

et ne peuvent avoir qu'une valeur subjective. Au surplus, non- ne 
sommes pas certains de tous les objets qui peuvent être donnés 
dans toutes les perceptions possibles des sens ou qui apparais- 
sent en nous-mêmes ; une quantité innombrable d'entr'eux 
restent incertains et, dans la mesure où ils ne sont que percep- 
tion possible par les sens, ils n'atteignent qu'à une valeur pro- 
bable (1). En résumé, la valeur générale du jugement est en oppo- 
sition avec les questions non valables, en opposition avec les 
jugements qui ne sont pas clairs, avec les expressions confuses, 
avec les caricatures de jugement dans lesquels nous faisons à 
dessein un mauvais usage du langage pour cacher notre pensée. 
En outre, elle est différente des jugements qui ne sont que sub- 
jectivement certains, ainsi que des expressions de probabilité. 
La valeur générale devient, par suite, un idéal de la pensée et, 
par le fait même, puisqu'elle est cet idéal, elle devient la vérité. 
Car la vérité n'est pas autre chose que le jugement ayant une 
valeur générale (2). 

L'expression valeur générale, suivant la terminologie de B.'Erd- 
mann, comprend donc la certitude personnelle, c'est-à-dire la 
nécessité de la pensée, qui forme un critérium interne de la 
valeur. Elle repose sur l'évidence qui s'offre à celui qui juge et 
elle est indépendante de ce qui existe dans les autres. Ce crité- 
rium individuel est donc formel. De là, l'auteur fait la distinction 
entre jugements qui n'ont qu'une valeur subjective et ceux qui 
ont une valeur objective ; mais la valeur générale détermine 
seule la vérité proprement dite. 

Benno Erdmann a donc présenté une théorie synthétisant les 
thèses exposées précédemment par Lotze et par Sigwart. et 
elle est plus complète. Un point, toutefois, est à noter : il scinde, 
à notre avis, d'une manière trop absolue encore les deux carac- 
tères : subjectif et objectif, bien qu'il reconnaisse expressément 
que le moment de transition est impossible à déterminer. lie fait 
que la pensée d'autrui s'accorde avec nos idées, ne nous est con- 
naissable que comme phénomène subjectif et, dans ces conditions, 
la valeur générale se ramène, en définitive, à l'accord de toutes 
nos représentations, soit qu'elles concernent notre être propre, 

(0 Logik, P . 6. 
(2) Id\, pp. 7 et 8. 



LOTZE. — SIGWXRT. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 99 

soit qu'elles se rapportent au groupe d'images qui constitue la 
notion d'autrui. Notre conscience est le point de centralisation 
de ces éléments d'origines diverses et c'est en elle que se forme la 
notion de vérité. C'est pourquoi celle-ci diffère, comme contenu, 
d'individu à individu, bien que son mode de formation soit iden- 
tique; les éléments qui entrent dans sa formation sont différents 
d'homme à homme, comme, pour le même individu, ils diffèrent 
d'après les époques. 

Ces points fondamentaux étant reconnus, il nous est possible 
de passer à l'étude des formes dans lesquelles se meut la pensée 
logique. Le mode principal est le jugement. 

Celui-ci a reçu les définitions les plus diverses dans le cours de 
l'histoire de la philosophie, car, en réalité, la question qui se pose 
est celle de discerner l'activité logique de toute autre activité 
mentale, telle que la pensée esthétique,' le rêve, la fantaisie, etc. 

La définition que donnait couramment la logique ancienne, 
est que le jugement constitue la liaison de deux représentations. 
On a fait à cette définition le reproche que nous pourrions par- 
faitement associer deux représentations sans former nécessaire- 
ment pour cela un phénomène d'ordre logique, et encore moins 
sans poser un jugement, car rien n'indique que cette liaison 
implique l'idée qu'elle nous donne un résultat vrai. 

Lotze considérait l'ancienne définition comme insuffisante, 
et la raison qu'il en a donnée, c'est que, suivant lui, le jugement 
étend notre connaissance, alors qu'une simple liaison de représen- 
tations ne peut donner ce résultat. Un jugement nécessite donc 
cette condition supplémentaire : que l'ensemble ait une 
valeur plus ou moins étendue dans la réalité (1). 

Harms a émis une idée très semblable : d'après lui un grou- 
pement de concepts et, a fortiori, de représentations, ne donne 
jamais un jugement, — ou, comme dit Kant, un jugement syn- 
thétique, — mais seulement un concept. Le jugement dépasse 
le concept en ce sens qu'il introduit dans la liaison l'idée de 
réalité (2). 

Uéberweg se ramène à la même thèse, car, dit-il, les simples 
concepts ne sont pas des jugements, même les concepts de 

(1) Logik, p. 83. 

(2) Reform der Logik, pp. i5o et 1 55. 



100 LES PRINCIPALES THEORIES DE LA LOGIQUE CONTEM i'ORAINK 

relation et même les simples combinaisons de concepts; ce n'est 
que lorsqu'apparaît la conviction que la pensée est justifiée, que 
le jugement existe. Le jugement donc, selon lui aussi, se distingue 
des combinaisons de représentations purement subjectives, par 
le rapport conscient qu'il a avec la réalité, ou tout au moins 
avec l'apparence objective (1). 

Pour Sigwart, l'élément qui est ajouté à la liaison des représen- 
tations, pour en former un jugement, est au fond très voisin des 
précédents. Pour lui aussi, toutes les définitions du jugement 
qui tendent à le réduire simplement à la liaison purement sub- 
jective de représentations ou de concepts, perdent toutes de vue 
que la signification d'une affirmation n'est jamais de constater 
uniquement le fait subjectif que cette liaison s'opère en moi : 
mais le jugement, par sa forme même, indique que la liaison 
atteint la chose et que, par ce fait, elle a une valeur générale (ce 
qui est un des éléments essentiels de la vérité). Par là le juge- 
ment se sépare des combinaisons purement subjectives qui, elles 
-aussi, prennent la forme de jugement, sans poser pour cela une 
affirmation qui soit objectivement valable, et, d'autre part, le 
jugement se distingue ainsi des simples suppositions ou proba- 
bilités (2). Tout jugement implique donc la conscience de la 
valeur objective de la liaison qui s'est opérée. 

Cette thèse répond en toute évidence à une pensée exacte ; 
mais si nous substituons aux mots employés par Sigwart (la 
même chose se présenterait pour Ueberweg), la signification que 
lui-même leur donne, qu'obtenons-nous ? Que signifie cette ca- 
ractéristique que le jugement atteint la chose ou qu'il a une 
valeur objective ? La chose ou l'objectivité sont des construc- 
tions mentales, l'esprit ne peut sortir de lui-même, et alors, ou 
bien le jugement signifie encore un groupement de représenta- 
tions, ou bien, dans le réalisme, il devrait signifier la liaison avec 
un phénomène inconnu, l'objet en soi. Sigwart nous paraît avoir 
réintroduit ici dans son œuvre une des formules réalistes, et lui- 
même semble en avoir été embarrassé, car il interprète cette 
valeur objective, non en ce sens que les liaisons subjectives cor- 
respondent aux rapports de l'être correspondant, mais en ce 

(1) System de r Locjik, p. i54. 

(2) Logïk, p. io3. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 101 

sens que les liaisons sont nécessaires (1), que cette nécessité soit 
une donnée sensorielle (par exemple ce jugement : ceci est rouge), 
ou qu'elle ait sa source dans les rapports que les concepts ont 
entre eux. Par suite, cette valeur objective, qui sert de critérium, 
se ramène à ce fait que le processus, suivant lequel se sont formés 
la perception et l'acte de jugement, s'est accompli d'une 
manière ayant une valeur générale. 

Une remarque à propos de cette nécessité que Sigwart in- 
voque : Comment la connaissons-nous, si ce n'est par le fait 
même que le jugement a lieu pour tous les êtres p^acés dans les 
mêmes conditions ? Cette nécessité, comme telle, n'ajoute pas 
un caractère nouveau au jugement, mais son seul résultat est 
que le jugement se forme et,en cela,elle n'apporte pas un caractère 
qui distingue le jugement de toute liaison fantaisiste, si ce n'est, 
peut-être, son extension plus grande dans les diverses mentalités 
et sa répétition plus fréquente dans la même mentalité. Si c'est 
la conscience de cette nécessité qui donne le caractère (2), on peut 
se demander si cette conscience se manifeste bien dans tous les 
actes de jugement et si, lorsqu'elle existe, elle est suffisante 
pour déterminer le jugement, par exemple dans certaines liai- 
sons fixes d'ordre pathologique ? Sigwart lui-même fait la dis- 
tinction. Si tout jugement, dit-il, est affirmé être nécessaire, 
cela ne signifie pas une nécessité d'ordre psychologique, mais 
elle signifie la vérité objective qui s'établit sur le fait qu'elle a 
une valeur générale. Sigwart, en réalité, a manqué de précision 
en ce domaine : quelquefois il distingue la vérité de valeur géné- 
rale, de la nécessité, puis il les assimile l'une à l'autre. Mais si 
nécessité et valeur générale sont identifiées, une nouvelle diffi- 
culté apparaît : pour tout jugement dont nous avons la certitude, 
devons-nous faire appel au concours de nos semblables ? 
Devons-nous même faire tacitement appel à leur témoignage ? 
Sigwart répond affirmativement, car, selon lui, la raison pour 
laquelle nous avons la certitude d'un jugement n'est pas indivi- 
duelle, mais un jugement dont nous sommes certains implique 
la valeur générale qui le rendra nécessaire pour tous. Et ceci 
établit la signification de la vérité et sa distinction d'avec la 

(1) Impersonalien, p. 59. 

(2) Id., p. 60. 



102 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

certitude. La vérité d'un jugement s'établit donc par le concours 
des certitudes individuelles. Mais quelle est alors la base de 
celles-ci ? Ici Sigwart se ramène encore à sa thèse de la néces- 
sité : la base de la certitude individuelle est la permanence du 
jugement, que celui-ci ne repose pas sur des motifs momentanés 
qui peuvent varier avec le temps, mais sur quelque chose qui 
restera invariable et qui ne changera pas (1). Celui qui affirme 
un fait nouveau pour lui-même doit pourtant admettre que les 
raisons qui le portent à affirmer sont sujettes au changement, 
puisque précédemment son jugement était autre. En réalité, 
malgré ses efforts très intéressants, Sigwart tourne en un 
cercle : définissant la nécessité par la valeur générale (pour le 
moi individuel, comme pour les autres êtres) et vice-versa. 

Comme nous l'avons vu précédemment, Erdmann définit le 
savoir comme un jugement ayant une valeur générale, c'est-à- 
dire que son objet est objectif ou certain pour tous et que l'ex- 
pression concernant cet objet est nécessaire. La conscience de 
la valeur des jugements consiste donc en ces deux éléments : 
la certitude et la nécessité; mais, notons-le, dès à présent, ces deux 
facteurs ne sont pas identifiés, comme dans la thèse de Sigwart. 
et au surplus leur rôle est différent : l'un s'applique à l'objet, 
l'autre, — la nécessité, — se rapporte au processus par lequel le 
jugement s'opère. La certitude quant à l'objet, s'établi£ par des 
perceptions répétées et concordantes (2). Cette certitude peut 
avoir des caractères divers : immédiate ou médiate, personnelle 
(ou subjective) en ayant une valeur générale (ou objective), et par 
ce dernier terme, l'auteur comprend le cas des aperceptions 
répétées, qui peuvent être reçues, par d'autres comme par nous- 
mêmes, au moyen de la perception sensorielle. Mais, comme 
Erdmann le remarque, ce caract ère de valeur générale se ramène 
à des jugements individuels et toute certitude objective repose, 
en dernière analyse sur des certitudes subjectives. 

En ce qui concerne la nécessité de pensée — nécessité qui est 
en rapport avec l'organisation de la pensée — , elle n'est jamais 
qu'un critérium interne de la valeur, car elle repose sur l'évi- 
dence qui s'offre à celui même qui juge. Elle est indépendante de 

(i) Logik, t. I. p. 3uS. 
(a) Id., t.T, p. 2 7 3. 



LOTZE. — SIGWVRT. — 



BENNO ERDMANN. — 



JUL. BERGMANN 103 



ce qui se trouve en d'autres. C'est un critérium formel, car elle 
a sa valeur indépendamment des qualités particulières ou du 
mode d'existence de l'objet. La valeur subjective ou objective 
d'un jugement lui-même est, par suite, déterminée par la 
certitude subjective ou objective qu'offre l'objet du juge- 
ment (1). 

L'acte du jugement est valable en lui-même, abstraction 
faite de la question de savoir si son objet existe ou non 

Mais à propos de la valeur de l'acte du jugement lui-même, 
pouvons-nous conclure de ce fait qu'il répond à une nécessité 
de la pensée, qu'une vérité nécessaire lui correspond?" Cette 
nécessité de la pensée sign'fie simplement, si l'on reste sur le 
terrain subjectif, l'impossibilité de penser le contraire, elle ne 
répond qu'à une mise en relation des éléments de notre pensée, 
et nous pouvons parfaitement nous imaginer un mode d'or- 
ganisation mentale différent, notamment celui qui nous ferait voir 
d'une manière totalement opposée à celle que nous observons. 
Descartes avait clairement posé le problème et n'y avait trouvé 
d'autre solution que de faire appel à la bonté divine qui ne peut 
nous induire en erreur. La faiblesse de la thèse et de la critique 
sous cette forme, réside, nous semble-t-il, dans l'introduction, 
ou plutôt dans la survivance de l'idée d'une vérité absolue, telle 
que la conçoit le réalisme ; mais si l'on attribue à la vérité, 
comme telle, une puissance d'évolution, la difficulté disparaît. 
Si ce qui est admis comme étant la vérité est simplement la 
vérité actuelle, n'ayant en elle rien d'immuable, mais seulement 
une permanence plus grande que celle que possèdent nos repré- 
sentations quelconques, et si ces vérités marquent l'accord 
fondamental entre nos divers états de conscience, sans qu'on 
exige pour cela une correspondance avec une vérité inconnue, 
c'est-à-dire qu'elles ne soient pas autre chose que ce que nous 
devons penser actuellement, alors nous devons aussi croire que 
cette vérité existe. Lotze, dont la pensée éminemment critique 
a bien sondé ce problème, est arrivé à cette conclusion : « nous 
ne nous contenterons pas de la nécessité de penser, parce que 
nous n'avons pas mieux, mais nous verrons en elle la marque 
évidente de la vérité ; la valeur de la connaissance et l'exactitude 



(i) Logik, t. I, p. 2 7 5. 



104 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

objective ne sont pas inséparables » (1). Ces formes de pensée ne 
sont et ne peuvent être que nos modes d'activité les plus fixés 
et les plus féconds, ceux qui ont trouvé à s'appliquer avec le 
plus de fréquence et avec le plus de rigueur dans nos recherches 
de la vérité ; elles doivent nous donner toute satisfaction., 
lorsqu'elles s'appliquent à des données établies avec certitude, et 
tout absolu que nous voudrions poser au delà, est du domaine 
de la fantaisie. 

Nous passerons rapidement sur la pensée de Bergmann. Pour 
lui, le jugement est la conception d'un objet à laquelle se lie un 
rapport critique envers lui ou encore une représentation à laquelle 
s'associe l'idée de son exactitude (2), mais les deux actes ne sont 
pas séparés ; le jugement lui-même est la croyance ou l'opinion 
que son contenu est tel qu'on le pense (3). Ceci se prête peu à la 
critique, aussi longtemps que l'on ne détermine pas la nature de 
ces idées de « rapport critique » ou « d'exactitude » dans la pré- 
cision desquelles réside toute la difficulté. 

Examinons d'une manjère plus concrète les éléments que la lo- 
gique met en œuvre, les parties de l'ensemble mental qui servent 
de lien. Lotze nous dit que la pensée cherche à trouver ce principe 
de liaison, soit en considérant ce qui se présente d'une manière 
semblable entre différentes représentations (le général) ou ce qui, 
en tous les changements d'un seul et même contenu, reste conti- 
nuellement semblable (le constant) (4). C'est donc la ressem- 
blance qui forme le noyau de notre activité de raison. Il distingue 
la chose de Y abstraction, car, dit-il, la comparaison de plusieurs 
corps produit l'image générale des « corps », non pas parce que si 
l'un est bleu, dur, élastique ou léger, et que l'autre est jaune, 
mou, extensible ou lourd, la comparaison élimine toutes ces 
propriétés, comme si la représentation "de corps avait encore 
un sens, sans aucune considération de couleur, de cohésion 
ou de poids. Elle se contente d'abandonner ce qui diffé- 
rencie tous ces caractères divers, mais conserve ce qui 
leur est commun (la couleur, le poids en général). Lotze 

(1) Gottingische Gelehrte Anzcigen, 1848, p. 83o. 

(2) Reine Logik,pp. 37 et 38. 

(3) Ueber Glaube und Gewisshiit. ' v Zeitschrift fur Philosophie), 1876, p. 179. 

(4) Grundïûge d:r Logik, p. 8. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 105 



distingue donc deux espèces d'idées générales : 1° l'image 
générale (par exemple le corps) ; 2° les caractères généraux qui, 
par leur liaison, forment l'image générale même (par exemple 
la couleur, etc.). Ce mode d'association est important pour la 
formation du concept, car l'essentiel, dans la notion du concept 
est le mode de liaison des images et non leur simple addition(l)- 
Le mode de groupement étant le fait essentiel de la logique et ce 
groupement ayant pour fin la formation d' dées générales, on 
conçoit que tout particulier s'organise en vertu des idées géné- 
rales existantes, que c'est en fonction de celles-ci que notre 
conscience se représente et compare les représentations particu- 
lières correspondantes, et que dans cette comparaison nous 
saisissons ce qui est commun, ce qui, d'après le témoignage de 
notre sensation, est contenu en eux et qui cependant ne se laisse 
pas séparer, quelle que soit notre tension d'esprit, de ce par quoi 
ils sont différents (2). L'abstraction pure n'est guère d'applica- 
tion, et Lotze la distingue nettement de l'idée générale, qui elle, 
est l'élément essentiel de toute opération logique. 

Sigwart remarque, à propos de la formation d'idées générales, 
que la question : « comment se fait-il qu'en partant de percep- 
tions particulières nous arrivions à des idées générales ? « peut 
être posée en deux sens différents : l'un psychologique, l'autre 
logique. Ou bien l'on demande : «comment se fait-il qu'en partant 
de perceptions particulières nous arrivions à des principes géné- 
raux et à des conclusions au sujet de ce qui n'est pas perçu?», ou 
bien l'on demande « quel droit avons-nous de déduire de per- 
ceptions particulières un jugement général, et de quel droit con- 
cluons-nous de faits connus à d'autres inconnus? » (3). Hume, 
ajoute-t-il, a résolu la première question par la théorie de l'as- 
sociation, mais lui-même admet que du fait que des représen- 
tations s'associent, nous n'avons pas le droit de conclure à des 
lois* s'appli quant à des choses réelles et que par ces associations, 
l'on ne peut construire une science, mais reconnaître simplement 
notre impossibilité de savoir. Si nous nous basons simplement 
sur ce que le fait d'avoir vu 99 corbeaux noirs nous permet 

(1) Grundzûge, p. i4. 

(2) Logik, i883, p. 3o. 

(3) Lmjik, p. 



106 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

d'établir que le 100 e sera également noir, puisque ce 100 e est 
aussi bien un cas particulier que le 1 er , nous devons admettre 
que toute addition d'expériences concordantes ne peut avoir 
d'autre résultat que d'augmenter directement la probabilité 
psychologique qui nous porte à attendre du 100 e cas la même 
chose que ce qui arrive dans les 99 autres et que, par suite, 
ainsi que conclut Sigwart, à cette probabilité psychologique ne 
revient aucune signification réelle (1). 

Benno Erdmann fait cette remarque, très judicieuse ànotré 
avis : les objets de la pensée sont ou particuliers, ou généraux, 
suivant l'étendue avec laquelle la représentation s'applique à 
la réalité qui se manifeste en elle. 

Mais c'est une erreur que d'appeler, comme on le fait d'habi- 
tude, les représentations elles-mêmes, soit particulières, soit 
générales. Car une représentation dont l'objet est général, en 
tant qu'état de conscience, n'est pas plus générale qu'une repré- 
sentation n'est réelle parce que son objet est posé comme réel, 
ou qu'un objet, que nous percevons comme doux, brun ou chaud, 
comme triangulaire ou éloigné, ne nous est donné par des repré- 
sentations qui, elles-mêmes sont douces, brunes, chaudes, trian- 
gulaires ou éloignées. M. Erdmann adopte cependant l'ex- 
pression courante : « une représentation particulière est celle 
dont l'objet est particulier ; un objet est particulier lorsque le 
réel, qui se manifeste en lui, ne peut être conçu que comme 
unique. Nous ne pouvons individualiser nos représentations que 
par les rapports d'espace et de temps dans lesquels ils se 
trouvent» (2). Une représentation générale est celle dont l'objet 
contient ce qui est commun à plusieurs objets particuliers, que 
ceux-ci soient des objets avec des propriétés, des propriétés 
conçues pour elles-mêmes, des événements ou des relations. 
De même que pour les représentations particulières, il y a aussi 
des représentations générales de la perception, du souvenir, de 
l'imagination ou de l'abstraction. Analysant les rapports qui 
existent entre les représentations particulières et les représen- 
tations générales, Erdmann dit que le rapport d'origine ne peut 
être exprimé en une formule. Comme Aristote l'avait noté, notre 

(1) Logik, p. /j2i. 

(2) Logik, p. 86. 



LOTZE SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL.' BERGMANN 107 

représentation, au début (chez l'enfant surtout), ne va pas du 
particulier au général, mais bien plutôt du général au parti- 
culier (1). f 

Erdmann se maintient encore ici sur le terrain purement 
subjectif et élude la grande difficulté qui a préoccupé. Sigwart 
et surtout Lotze. Une idée générale ne se transpose pas dans le 
monde de la réalité, et quand Erdmann parle du problème, il 
ne cherche d'ailleurs qu'à schématiser la question d'une manière 
très rapide. « Le problème de la pensée scientifique repose sur 
I l'hypothèse qu'il est possible d'acquérir des jugements valables 
i à propos des objets qui nous sont donnés. L'origine de cette 
hypothèse réside dans la confiance que la pensée a en soi-même, 
confiance qu'amènent déjà nos premiers pas dans le domaine 
de la conception pratique du monde, la croyance naïve en sa 
propre force qui est alimentée par toute confirmation de la 
pensée dans le cours de l'expérience. Quelque involontaire et 
inévitable que soit la manière dont s'impose cette idée, son 
origine ne la justifie pas et même sa conservation par le cours 
de l'expérience donne matière à réflexion » (2). 

Bergmann ne s'est pas avancé davantage que Erdmann dans 
la solution du problème : Il admet que la répétition d'un même 
fait ne nous permet de conclure à la permanence de ce fait que 
si nous admettons qu'il existe une cause qui la produit. Si le 
fait est purement accidentel (un chiffre qui se reproduit aux dés, 
par exemple), on ne trouve pas de raison pour en induire la per- 
manence (3). Ceci transpose simplement le problème :1a perma- 
nence ne pouvant être observée dans le fait, nous la recherchons 
dans la cause, mais celle-ci elle-même est une donnée senso- 
rielle — un fait — ou une déduction de faits. Pour en trouver la 
permanence, devons-nous encore la rechercher dans la cause et 
ainsi à l'infini ? C'est, en réalité, avouer que le problème est 
insoluble en ce sens. La raison qui justifie l'hypothèse d'une 
vérité générale n'est pas donnée, sa légitimité nous échappe. 
Nous constatons simplement en nous une tendance à généraliser 
et, en outre, nous en voyons aisément l'utilité, mais notre 



(1) Logik, p. 96. 

(2) Logik, p. 8. 

(3) Die Grundprobleme der Logik, p. i83 et suiv. 



108 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

analyse ne peut aller au delà, car toute base, tout élément de 
« omparaisonnous fait défaut. Nous ne pouvons chercher un point 
d'appui en dehors de nos représentations et toute justification de 
ces processus mentaux, par rapport à eux-mêmes, constitue en 
réalité un cercle vicieux. 

S'il s'agit de décrire purement le phénomène qui se passe en 
nous, lorsque nous formons une idée générale, sans nous soucier 
de sa légitimité logique, le problème est de toute autre nature, 
mais il devient d'ordre purement psychologique, et nous ne 
poursuivrons pas la question dans ce domaine. Il appert donc 
de ce qui précède que l'expérience, par elle-même, ne peut 
former en nous de lois générales dont la légitimité nous soit 
rigoureusement démontrée et nous obtenons ainsi la critique des 
théories qui veulent créer des lois générales par l'induction. Les 
anciens logiciens, pour échapper à cette difficulté, faisaient 
surtout appel à l'uniformité de la nature, mais celle-ci encore 
est une idée générale extrêmement complexe, que l'expérience 
seule ne peut légitimer d'une manière suffisante. Lotze affirmait 
que l'idée sur laquelle repose l'induction est non pas probable, 
mais certaine et irréfragable. Elle consiste dans la conviction 
qui. elle, est basée sur le principe d'identité que tout phénomène 
déterminé M ne peut dépendre que d'une condition déterminée 
et que là où en des circonstances apparamment différentes ou enj 
des sujets différents P. S, T, Y, le même M arrive, il doit inévi- 
tablement exister en eux quelque élément commun I qui soit 
la condition permanente de M ou le vrai sujet de M. 

Sigwart a fait la critique de cette explication, ainsi que de 
celle de Mill; selon lui la thèse de Lotze n'a qu'une valeur 
purement subjective, et, au lieu de la régularité des lois natu- 
relles qu'invoquaient les anciens logiciens, nous n'obtenons ici" 
qu'une nécessité d'ordre logique, une loi formelle qui nous porte 
à appliquer le principe d'identité (qui, s'il n'est une pure tauto- 
logie, demande lui-même une justification), et à poser sous des 
phénomènes connus une condition permanente ; et ceci est 
encore un phénomène psychologique dont la raison logique est 
à démontrer. Or. comme le remarque Lotze lui-même, dans un 
ouvrage ultérieur, la loi logique est purement hypothétique, 
parce qu'elle ne doit jamais indiquer ce qui arrive, mais seule- 
ment ce qui doit arriver quand des circonstances déterminées 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 109 

sont données, et les lois qui se rapportent à des relations données, 
d'une manière permanente ou supposée permanente, ne font pas 
exception à ce caractère hypothétique (1). 

Sigwart dit de même que toutes les thèses obtenues par l'in- 
duction ne sont jamais démontrées rigoureusement et que, con- 
sidérées du point de vue logique, elles ne sont jamais que des 
hypothèses (2). Si l'on considère le problème de l'opération 
inductive comme l'acquisition de principes généraux, valables 
au moyen de perceptions particulières, on peut montrer que l'in- 
duction, sous ce rapport, est un procédé généralement appliqué 
suivant des lois psychologiques, mais l'on ne peut démontrer sa 
valeur logique en ce sens que les principes auxquels il nous 
amène soient rigoureusement vrais et que l'induction elle-même 
soit un moyen de démonstration rigoureuse de principes géné- 
raux à l'aide de faits particuliers. 

Selon Sigwart donc, le procédé inductif ne repose que sur 
notre tendance de considérer comme nécessaire ce qui nous est 
donné (3). 

Voyons si Benno Erdmann nous conduit plus loin dans la 
solution du problème. La question de la légitimité du processus 
inductif, selon lui, se ramène au problème de savoir si, dans le 
particulier qui nous est donné, il peut être contenu des condi- 
tions qui imposent des témoignages probables au sujet du général 
d'ordre supérieur, et si ces conditions justifient le procédé de 
l'induction. 

En ce qui concerne le premier point, comme les cas qui peu- 
vent confirmer ne nous sont pas donnés, cette certitude ne peut 
rien signifier de plus que, en nous basant sur ce qui est donné, 
nous attendons quelque chose au sujet de ce qui n'est pas donné, 
c'est-à-dire au suj et detous les genres ou les individus d'une espèce, 
pour toutes les parties possibles d'un tout. Il ne s'agit pas ici de 
témoignages, mais d'allégations préalables, dont la nature reste 
incertaine puisqu'elle s'étend à des objets non donnés. En tant 
qu'induction, les objets comprennent ce qui n'est pas donné et 
qui, par suite, n'est qu'incertain. Ce sont des hypothèses que 

(1) Drei Bûcher, etc., p. 391. 

(2) Logik, p. 434. 

(3) Logik, I, p. 407. 



110 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

nous bâtissons, parce que nous nous attendons à ce que la con- 
naissance que nous avons acquise des cas particuliers connus 
soit valable également pour l'inconnu, pour tous les cas parti- 
culiers possibles de même espèce (1). Ce n'est que par ce procédé 
d'extension, d'ordre purement psychologique, et dont la valeur 
logique n'est pas démontrée, que le processus atteint le général. 

Quant à la nature du processus lui-même, Erdmann le ramène 
au principe de substitution et, à celui-ci, comme à toute opération 
intellectuelle, l'évidence fait défaut. Comment, se demande 
l'auteur, notre pensée pourrait-elle avoir une certitude au sujet 
del'inconnu? Il faudrait, pour cela, admettre une harmonie pré- 
établie, qui devrait exister entre l'acquis expérimental de notre 
pensée, en tant qu'idée générale, et le cours de la réalité. Car, en 
elle-même, notre pensée ne trouve pas de garantie d'être dans 
la bonne voie, lorsqu'elle généralise ou complète. Elle ne peut 
contraindre le réel, qu'elle attend, à lui être conforme et à 
concorder avec son attente. Au surplus, le principe de substitu- 
tion lui-même est valable, si l'inconnu est identique ou connu, 
mais la question est précisément de savoir de quel droit nous 
affirmons cette identité. Le principe de substitution ne démontre 
donc pas la valeur du processus inductif, mais présuppose 1 i- 
même cette valeur. 

Le principe de causalité n'est guère plus utile. En réalité, 
l'application de ce principe nous amène à un syllogisme de ce 
genre : 

Ce qui produit les mêmes effets sera donné dans le réel non 
observé. 

Les mêmes causes p oduisent les mêmes effets. 

Les mêmes causes seront données dans le réel non observé. 



Mais il va de soi que la majeure de ce syllogisme n'exprime pas 
autre chose que la conclusion elle-même, et que la démonstration 
tourne en un cercle vicieux. La loi de causalité ne dit pas si des 
processus sont donnés comme causes, mais explique simplement 
ce que nous devons admettre quand elles sont données (2). 

(1) Loglk, p. 5 77 . 

(2) Locjik, p. 582. 



LOTZE. — SIGWXRT. — BENiNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 111 

Ainsi, dit Erdmann, nous sont fermées toutes les voies qui 
pourraient conduire à une démonstration de la prédiction induc- 
tive par l'évidence immédiate des principes de notre pensée ou 
qui pourraient valoir indépendamment de toute expérience, et il 
ne nous reste donc que la route royale de l'expérience elle-même. 
Nous devons admettre que nous supposons données les mêmes 
causes dans les S ou P de même nature (mais qui eux ne sont 
pas donnés) parce que, dans le réel donné S 1 , S 2 ... et P 1 , P 2 ... 
elles se sont montrées d'une manière constante. La pensée 
devient ainsi elle-même une affirmation inductive et même une 
de ces inductions générales que nous avons déjà rencontrées 
antérieurement comme principes fondamentaux matériels de 
notre connaissance empirique. Il n'est même pas un quelconque 
de ces principes fondamentaux, mais le plus général entre eux 
tous, puisque chacun d'eux le présuppose comme base et en 
est déduit (1). 

Donc, à part Lotze, dont la théorie nous a paru peu convain- 
cante, Sigwart et Erdmann renoncent à démontrer rigoureuse- 
ment la valeur absolue du processus inductif. Et ce résultat est 
fatal. En vertu de quoi veut-on légitimer ce processus? En d'au- 
tres termes, pour lui attribuer une valeur absolue, il faut un 
étalon de comparaison, et où trouverons-nous celui-ci? En réalité, 
il y a encore ici dans la question même une sorte de survivance de 
la théorie dualistique qui tentait d'établir l'exactitude d'un 
processus mental en fonction de quelque chose qui n'était pas 
d'ordre mental : l'objet réel indépendant de nous. Mais si cet 
élément de comparaison disparaît, la légitimité d'un processus 
mental ne peut plus s'établir qu'en fonction d'autres données 
psychologiques et le problème prend un tout autre aspect. Le 
procédé inductif a un maximum de vérité, parce que c'est un pro- 
cessus qui a trouvé à s'appliquer au maximum de notre vie men- 
tale; c'est une faculté profondément fixée en nous, parce qu'elle 
s'est toujours montrée féconde et ceci même est sa justification. 
Mais, comme cette fixation n'est jamais absolument définitive, 
le processus lui-même reste sujet à une évolution et à un doute, 
et les applications qu'il trouve sont surtout variables. Une vérité 
n'est générale que dans une certaine mesure; au moins devons- 



(i) Logik, p. 583. 



112 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAIN E 

nous toujours réserver la possibilité d'évolution de cette vérité, 
c'est-à-dire de l'éventualité où elle serait contredite par une . 
expérience nouvelle, et toute idée que l'induction a engendrée 
est valable jusqu'alors, mais pas au-delà. 

Nous en arrivons donc à cette conclusion que la majeure de 
tout syllogisme n'a pas une valeur absolue et que celle-ci ne 
répond qu'à un moment de notre vie mentale. 

Voyons maintenant ce que pensent les auteurs que nous con- 
sidérons en ce moment, du processus syllogistique lui-même. 
Lotze admet — (et étend même à la mineure) — la valeur de cet 
ancien argument qu'invoquait le scepticisme contre la majeure, 
argument suivant lequel c'est plutôt la conclusion qui démontre 
la vérité de la majeure, que l'inverse. La thèse fondamentale de-la 
subordination exige que l'unité subordonnée partage les carac- 
tères du général. Néanmoins, Lotze reconnaît au syllogisme une 
certaine valeur, surtout quand la majeure est une hypothèse : P 
(le prédicat) n'est pas un caractère fixe, constant de M, mais un 
caractère accidentel qui découle de M sous une certaine condi- 
tion, un caractère que M prend ou perd en cette circonstance, un 
état qu'il acquiert ou une action qu'il effectue. Alors, il est juste 
de subordonner à M seul la mineure, pour montrer dans la con- 
clusion que S aussi, lorsque la même condition existe, doit 
montrer la caractéristique P (1). 

En cela Lotze n'exprime pas son jugement quant à la valeur 
du processus. Offre-t-il en lui-même toutes garanties, abstraction 
faite de la certitude que nous accordons aux prémisses, ou bien 
lorsque celle-ci a été préalablement établie ? 

Sigwart reconnaît qu'une fonction spéciale incombe au syllo- 
gisme : celle de subordonner le particulier sous les concepts qui 
sont fermement établis (2). Stuart Mill s'était demandé quelle 
était la nécessité de la thèse générale, et avait posé le problème 
de savoir si on ne pouvait passer directement du particulier au 
particulier. Sigwart n'est pas de cet avis et, selon lui, la vérité de 
la majeure générale est la condition de la vérité de la conclusion 
et celle-ci n'est pas démontrée sans celle-là. Le passage par le 
thème général sert réellement à la sûreté de notre opération. Le 

(1) Drei Bâcher, p. i23. 

(2) Logik, I, p. 489. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMÀNN. — JUL. BERGMANN 113 

rôle du syllogisme, selon Sigwart, est la formation d'idées ou de 
concepts nouveaux et c'est à bon droit que l'on met en doute sa 
valeur, si, avec la logique traditionnelle, on le considère comme 
s' appuyant sur un système de concepts préformés invariables. 
Partant de là, le syllogisme a une valeur primordiale, elle est 
l'unique moyen de démontrer la vérité d'un principe qui n'est 
pas d'emblée reconnu comme certain et nécessaire, c'est-à-dire 
un axiome. — Le problème de la démonstration est résolu 
lorsqu'on peut affirmer que la thèse proposée est la conclusion 
syllogistique de prémisses qui sont vraies et valables sans 
exception et qu'il repose ainsi sur des principes directement 
certains. A part cela, aucune démonstration de la vérité d'un 
principe, qui n'est pas évident par lui-même, n'est possible : 
la preuve telle qu'elle vient d'être indiquée est la seule ad- 
missible (1). 

L'utilité du syllogisme consiste donc, selon Sigwart, à nous 
conduire de principes ayant le caractère de la vérité à des 
conclusions conservant le même caractère. 

La pensée de J.Bergmann est très semblable sous ce rapport: 
Nous pouvons arriver à reconnaître comme vrai un jugement 
B existant en nous, par simple comparaison de son contenu 
avec celui d'un autre A, dont la vérité est déjà établie; de 
même, il est possible, par le simple examen du contenu d'un 
jugement A (reconnu vrai), ou de la liaison de deux ou de 
plusieurs jugements A 1 , A 2 ... d'arriver à un nouveau jugement 
B dont la vérité est garantie, soit par la vérité du jugement 
A, soit par celle des jugements A 1 , A 2 ... En réalité le passage 
de A 1 , A 2 ... à B est une extension de la connaissance (2). Il est 
certain que par le raisonnement nous pouvons arriver à une 
extension de ce que nous connaissons, au moins pour notre 
connaissance consciente, mais peut-on en déduire que la 
conclusion, c'est-à-dire l'élément neuf que nous introduisons, 
présente 'e même degré de certitude que les données ? Ceci est 
un problème essentiel de la logique et Bergmann ne le résout 
point. Ou bien il y a concordance absolue entre le jugement 
nouveau et celui dont nous avons acquis la certitude, et, 

(1) Logik, II, pp. 277 et 290. 

(2) Die Grundprobleme, p. 187. 



HEKMANT. 



114 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

dans ce cas, le rôle du syllogisme est nul de fait, puisque nous 
n'avons posé qu'une tautologie, ou bien il y a divergence et, 
dans ce cas, une chance d'erreur s'introduit précisément par le 
fait de cette divergence. On peut trouver à garantir un jugement 
B par d'autres jugements A, A 1 ..., mais si ces derniers diffèrent 
en quoi que ce soit de B, la certitude que celui-ci inspire est 
hypothétique. 

Erdmann considère la question sous cet aspect : la signification 
des syllogismes ayant des prémisses générales, est analogue à 
celle de l'induction. Ils sont l'outil par lequel nous appliquons 
des jugements généraux originels à des cas toujours nouveaux et 
ils nous servent à étayer ceux-ci. Mais, par suite de l'indépen- 
dance du principe général par rapport au particulier, il manque 
au syllogisme la force coopérante pour la démonstration du géné- 
ral, qui était propre à l'induction. Par là, pense Erdmann, est 
refutée l'objection contre la signification de la pensée syllogis- 
tique et contre sa valeur pour la preuve de la conclusion (1). Mais 
la thèse de Erdmann est encore sujette à critique. La proposition 
générale, qui sert de point de départ, comprend-elle déjà des 
sujets identiques à celui auquel s'applique la mineure ? Si oui, 
la majeure comprend la conclusion et, dans ce cas, le syllogisme 
est un jeu absolument stérile : la conclusion répète ce que la ma- 
j eure disait dé j à ; ou bien le suj et de la maj eure offre quelque diffé- 
rence, c'est-à-dire que nous appliquons le principe général à un 
cas nouveau, et alors la question de la légitimité du processus se 
pose à bon escient. C'est toujours la même difficulté qui infirme 
toute thèse prétendant donner une valeur de certitude au pro- 
cessus syllogistique. 

Cette question de la valeur du syllogisme- pour étendre 
nos connaissances a été bien débattue et les opinions ont 
été bien opposées. Pour nous borner aux penseurs allemands, 
rappelons que Leibnitz, dans ses Nouveaux essais tenait 
l'invention de la forme des syllogismes pour une des plus belles 
de l'esprit humain et même des plus considérables. C'était, 
croyait-il, une espèce de mathématique universelle, car un art 
d'infaillibilité y est contenu. Le jugement d'Ueberweg rappelle 
complètement celui de Leibnitz. Kant, Fries, Herbart et Beneke 



(i) Logik, p. 56 1 



LOTZE. — SIQWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 113 

ne voyaient dans le syllogisme qu'un moyen de rendre plus clair 
ce que nous connaissions déjà. Trendelenburg et Schleiermacher, 
par contre, lui dénient toute valeur : le procédé syllogistique, dit 
ce dernier, n'est d'aucune valeur p#ur a formation du jugement, 
puisque les concepts que l'on substitue ne peuvent être que 
supérieurs ou inférieurs ; dans la conclusion on n'exprime rien 
d'autre que les rapports de deux idées entre elles, lorsqu'elles ont 
un membre commun, et que, par suite, elles ne sont pas l'une en 
dehors de l'autre, mais l'une dans l'autre. Par la conclusion, il 
ne peut apparaître un progrès dans la pensée, une connaissance 
nouvelle, mais la conclusion est simplement une réflexion sur 
le moyen par lequel on est 'arrivé ou par leque on aurait pu 
arriver à un jugement qui est la conclus on, mais jamais une vue- 
nouvelle n'est acquise par là (1). 

Revenons-en à Erdmann. Il donne une analyse intéressante et, 
à notre avis, exacte, du syllogisme classique : « Tous les hommes 
sont mortels », qui signifie : 

Tous les hommes sont morts jusqu'à présent, ainsi tous ceux 
qui vivent à présent ou qui sont à venir mourront. 

X a les caractères du vivant, c'est-à-dire tous les caractères 
des hommes. 

X mourra. 

A ce propos, l'auteur rappelle son point de vue, selon lequel 
la conclusion n'est pas donnée dans les prémisses, mais en dé- 
coule. Elle contient un nouveau jugement, dans la mesure où le 
général acquis par les expériences antécédentes peut-être repor- 
té à un particulier qui n'était pas contenu dans ces expériences. 
Cela est exact, mais à quelles conditions arrivons-nous à une 
déduction de ce genre ? L'une est l'induction ordinaire, dont 
nous avons montré les lacunes, en tant que démonstration dans 
son ensemble d'un phénomène général, la seconde condition, — 
celle qui concerne la mineure, — présuppose une régularité ab- 
solue dans l'association des caractères, en vertu de laquelle nous 
pourrions conclure de certains phénomènes que nous trouvons 
associés (qui forment en leur ensemble le sujet de la mineure), à 
d'autres phénomènes (l'attribut de la mineure), c'est-à-dire un 

(i) Diat., § 327. -Cf. Trendelenburg iLogische Unters.,3 m e édit.,p.3i/i et suiv. 
Ueberweg : System der Logik, pp. 268 et 276. 



1 16 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

principe qui repose encore sur une induction très abstraite, mais 
qui n'est, au surplus, qu'une hypothèse, que l'expérience, il est 
vrai, a confirmée jusqu'à présent. Et la conclusion n'est plus 
qu'une simple probabilité dans ce cas. 

Mais une autre difficulté surgit à propos de la thèse de 
Erdmann en ce qui concerne la mineure. Il est certain que lors- 
que nous disons de X qu'il est homme, nous n'avons pas véri- 
fié s'il en a tous les caractères, et la chose nous serait du reste 
impossible ; nous nous contentons d'un certain nombre d'entre 
eux, et de la présence de ceux-ci nous concluons à la mortalité 
de l'être. C'est donc le processus suivant qui nous mène à cette 
idée : la présence d'un certain nombre de caractères implique 
la présence d'un grand nombre d'autres, dont la mortalité. Mais 
parmi les caractères que nous constatons et qui forment notre 
base pour la formation du concept « homme » il en est qui sont 
différents d'homme à homme ; de quel droit les négligeons-nous 
dans notre raisonnement ? La conclusion n'est donc pas rigou- 
reuse non plus sous ce rapport, mais seulement probable. Il est 
vrai que notre critique ne porte que sur ce que la logique an- 
cienne désignait comme une induction incomplète, mais nos 
sciences n'en utilisent en vérité plus d'autres. 

A propos de ces auteurs, faisons encore rapidement quelques 
remarques concernant les principes fondamentaux de la logique, 
tels que les principes d'identité, de contradiction, du milieu 
exclus. 

Ces questions ont donné lieu à des divergences d'opinion 
extrêmes. Sans passer systématiquement en revue toutes les 
théories émises, rappelons cependant queLeibnitz, en discutant 
la pensée de Locke, affirmait que « les propositions identiques 
sont les plus' pures et paraissent les plus inutiles, que pour- 
tant elles sont d'un usage considérable dans l'abstrait et le 
général et que les conséquences de la logique se démontrent par 
lss principes identiques » (1). J. G. Fichte, à son tour, considère 
le principe logique A = A comme le fait dernier de la conscience 
empirique (2). Par contre, Fries, Beneke, Ueberweg. lui ont dénié 
toute s ; gnification sous cette forme. J G. Fichte. Fries, Ueberweg 

(1) Leibnitz : Philos. Schriften, édit. von Gerhardt V, p. 3^-3^;, t. VII, 22S. 

(2) Fichte : Grundlage der Gesammten Wissenschaftslehre, I, pp. q3 et 95. 



LOTZE. — SIliWAhT. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 117 



ont tenté de démontrer le principe ; Kroman, au contraire, re- 
fuse à la logique tout moyen de démontrer cette affirmation (1). 
C'est, selon lui, un postulat, une hypothèse première avec 
laquelle nous entamons nos recherches sur la réalité, c'est une 
expression de la constance qui doit exister dans le monde et qui 
est la base de l'induction. 

Pour Lotze, le principe d'identité est l'expression générale de 
l'opération logique appelée affirmation, de même que le principe 
de contradiction répond à la distinction, et celui du milieu 
exclus à la comparaison. L'aftjrmation elle-même consiste à dé- 
terminer chaque contenu comme ce qu'il est. Le principe d'iden- 
tité est une loi nécessaire. Lotze précise ce rapport d'identité, en 
disant que c'est en vertu de lui que tout nom comprend comme 
une unité (complexe) le contenu qu'il désigne. Cette unité 
désigne l'objectivité. Mais Erdmann objecte à cela, avec raison, 
que le principe d'identité ne s'applique pas exclusivement à 
une unité complexe, ni à ce qui porte un nom, ni encore, à ce qui 
est objectivé (2). 

Benno Erdman a consacré quelques pages très intéressantes 
à l'étude de ce principe. Selon lui, le jugement : 

« Tout objet est identique à lui-même. » 

exprime l'essence de notre représentation. Il est, en tant que 
principe d'identité, le principe fondamental le plus général de 
notre représentation ; en symbole : A = A. C'est un principe 
fondamental, puisqu'il n'exige ni ne permet une démonstration. 
Il n'en exige pas, parce qu'il se comprend de lui-même, au point 
qu'il peut paraître sans signification. Il ne permet pas de dé- 
monstration, puisque toute démonstration, en chacun de ses 
éléments présuppose l'identité avec soi-même dont l'expression, 
sous forme de jugement, serait à démontrer. Une preuve suffi- 
sante ne peut donc en être donnée, sinon par la confirmation 
immédiate de son expression dans la conscience. — Au surplus 
c'est le principe fondamental le p'us général de notre représen- 
tation, puisqu'il ne contient rien de plus que ce qui forme 
la simple essence de la représentation en général. 

(1) Unsere Naturerkenntniss, p. 252. 

(2) Logische Studien (Vierteljahrschrift fur wissensch. Philos.), 1882, p. 55. 



i\H LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAIN! 

Il est vrai, toutefois, que c'est un principe dont le prédicat 
répète le sujet en une autre relation, c'est un jugement d'iden- 
tification Il est même le modèle des expressions de ce genre. Il né 
faut pas d'explication pour montrer que de là on ne peut dé- 
duire une objection contre sa vérité, ni même un doute à l'égard 
de a valeur de ce principe fondamental. D'après ce qui a été dit, 
il est évident que le principe ne peut contenir autre chose que 
l'expression de l'identité. On peut le traiter de vide et de tauto- 
logique, mais on doit accorder qu'il n'est vide que parce que nous 
ne décomposons pas l'essence simple de notre représentation, 
qu'au-dessus de l'espèce la plus haute, nous ne pouvons pas en 
placer une plus haute encore. Aussi l'évidence du principe 
n'entraîne pas une objection. Il est évident qu'il doit être évident, 
puisqu'il n'exprime rien d'autre que l'essence de notre représen- 
tation, pour autant que celle-ci puisse être atteinte par le point 
de vue logique, et puisse, par là, être rendue compréhensible (1 ). 

L'auteur remarque lui-même qu'il y a quelque chose d'arti- 
ficiel dans ce principe, puisqu'il exprime sous une forme logique 
— en sujet et prédicat — ce qui, dans la représentation, est 
donné comme un et n'y est pas différencié ; le principe de l'iden- 
tité implique simplement l'affirmation d'un sujet. D'autre part, 
tout objet n'est identique (non pas égal) qu'à soi-même. 

Mais la forme logique elle-même A = A présente dans ce cas 
quelque chose de choquant, car un rapport, une identité indique, 
d'après sa signification même, la présence de deux objets, et si 
A = A nous n'en avons plus qu'un et il n'y a plus lieu à iden- 
tité, ni à comparaison. 

Aussi un penseur récent, que la science positive a entraîné 
dans le domaine de la logique, a proposé, avec raison nous 
semble-t-il, de remplacer le principe par la question : « Dans 
quelles conditions peut-on poser A = B, ou dans quelles condi- 
tions dit-on que deux choses sont égales ? » Et il répond : « nous 
disons que deux choses sont égales, lorsque, pour une opération 
quelconque déterminée, l'une peut être remplacée par l'autre, 
sans que quelque chose d'autre arrive. On ne peut parler d'éga- 
lité ou d'inégalité qu'en fonction d'une opération déterminée «(2). 

(1) Logik, p. 172. 

(2) Ostwald : Vorlesungen ïiber Nalurpliilosopfiie, 1902 (i re édit. 1901), pp. 
ii3-n/|. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANM. — JUL. BERGMANN 119 

Le principe d'identité, comme tel, est stérile ; l'idée d'égalité, 
par contre, est une fonction active et féconde. 

Le principe de contradiction n'a pas moins été battu en 
brèche que le principe d'identité. 

Bien qu'il fut en germe dans les œuvres de Platon, et peut être 
même dans ce les de Parménide, Aristote le premier l'exposa 
sous ces formules : il est impossible que la même chose appar- 
tienne au même dans le même rapport et ne lui appartienne 
pas (1); des expressions contradictoires ne peuvent pas être 
simultanément vraies ; personne ne peut admettre que le même 
soit et ne soit pas (2). Il ne prend pas, comme certains 1 ont fait 
depuis, ce principe pour base de la logique. 

Saint Thomas d'Aquin suit Aristote, mais il donne une impor- 
tance plus grande au principe de contradiction (3). Leibnitz le 
considère comme un principe inné, ne procédant pas de l'expé- 
rience, mais qui nous est une norme indispensable pour la con- 
naissance scientifique (4). Kant a exprimé ce principe sous la 
forme : aucune chose n'appartient à un prédicat qui le contre- 
dit (5). Ceci diffère très notablement du sens que lui avait donné 
Aristote, puisqu'ici l'impossibilité provient du rapport entre le 
sujet et le prédicat d'un même jugement, tandis que, chez 
Aristote, c'est un rapport entre l'existence et la non-existence 
d'une seule chose, c'est-à-dire une relation d'impossibilité entre 
deux jugements, l'un affirmatif, l'autre négatif. Enfin, Herbart, 
et plus encore Hegel, lui ont attribué une signification différente 
encore. Ce dernier lui donne la forme: un objet A ne peut avoir 
un prédicat B et en même temps son contraire. 

Sigwart, se ramenant à Aristote, dit que le principe de con- 
tradiction se rapporte à la relation d'un jugement positif à sa 
négation et que ce qu'il y exprime est l'existence et la signification 
de la négation, puisque par lui on affirme que les deux juge- 
ments « A est B et A est non B » ne peuvent être simultanément 
vrais. Il exprime par là quelque chose d'essentiellement autre 

(1) Métaph., IV, 3, § i3. 

(2) Métaph., IV. 6, § 12. 8, § 3. 

(3) Somme théologique, i«, 2 0 , 9. 94, a. 2. 
(lt) Nouveaux essais, IV, 1 § 1. 

(5) Kr. der r.V. (H art.), p. 1C6 etsuiv. 



120 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

que le princ pe généralement appelé principium contradictionis 
(A n'est pas non A) qui, lui, se rapporte à la relation d'un pré- 
dicat avec son sujet et empêche que le prédicat ne soit en oppo- 
sition avec le sujet (1). (Kant). 

Le principe considéré ne dit donc que cette seule chose que le 
vrai et le faux ne sont pas compatibles dans une même propo- 
sition, ou qu'une proposition ne saurait être vraie et fausse à 
la fois ; on n'affirme ni la vérité, ni la fausseté d'aucune pro- 
position. 

Sigwart admet que le principe de contradiction ne peut créer 
aucune idée nouvelle, et que son seul rôle est d'amener une fer- 
meté plus grande dans la conviction, par la négation du con- 
traire (2). 

Benno Erdmann donne six principes fondamentaux de la né- 
gation, parmi lesquels il comprend ceux que les auteurs ont 
désignés sous le nom de principes de contradiction : 

1. Principe de non-identité : A n'est pas non A, qui se déduit 
directement du principe d'identité, puisque chaque objet n'est 
identique avec soi-même que dans la mesure où il est différent 
de tout autre. Lotze considérait que l'affirmation et la négation 
sont une seule pensée indécomposable et sont liées d'une manière 
indécomposable ; en affirmant une chose, nous affirmons en même 
temps sa différence par rapport à d'autres choses et nous ne 
disons pas seulement : il est ce qu'il est, mais aussi il n'est 
pas ce que d'autres sont (3). 

2. Principe de négation : à aucun objet on ne peut attri- 
buer ce qui manque à son contenu prédicatif. 

3. La négation d'une négation est une affirmation (Duplex 
negatio affirmât). 

4. Principe de contradiction, selon Aristote : on ne peut conce- 
voir que le même convienne au même et, dans les circonstances 
identiques, ne lui convienne pas. 

5. Principe de contradiction, selon Sigwart : il est nécessaire 
que le même convienne au même, dans les mêmes circonstances, 
ou ne lui convienne pas. 

(1) Sigwart : Logik, I, p. 188. 

(2) Sigwart : Logik. I, p. 201. 

(3) Dier Biichcr der Logik, pp. a/j et 27. 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 121 

Combinant le principe de contradiction et celui de la double 
négation on obtient le principe du milieu exclus : 

6. Lorsqu'un jugement affirmatif est donné comme vrai, le 
jugement négatif contradictoire est. faux, et inversement (1). 

Ce principe du milieu exclus a reçu des expressions diverses, 
et Aristote lui-même en avait donné plusieurs. Il n'existe pas 
de milieu entre des jugements contradictoires ; de deux juge- 
ments contradictoires l'un doit nécessairement être vrai, S est P 
ou non P ; il n'y a pas de milieu. 

Schopenhauer tenta d'en faire la loi fondamentale de l'esprit, 
qui aurait compris les principes d'identité et de contradiction (2). 
Sigwart, par contre, lui refuse la valeur d'un principe (3). Hegel 
a vivement critiqué ce principe, d'abord en ce qui concerne sa 
valeur, parce que par lui on ne discerne pas entre les cas où la 
négation est totale et les cas où elle ne l'est pas, et, par suite, 
cette négation est sans signification (4) ; par exemple il ne nous 
enseigne pas si des prédicats tels que vert ou non-vert, métal- 
lique ou non-métallique, conviennent à l'âme; mais ceci, toute- 
fois, si l'on y attache quelque importance, ne constitue qu'une 
limitation de la valeur du principe et ne l'annule pas complète- 
ment. Mais Hegel le critique surtout au point de vue de son 
exactitude même et il prétend qu'il y a toujours un 3 e entre + A 
et — A, c'est-à-dire sa valeur absolue, comme 0 est un 3 e entr$ 
+ et — . Kant avait déjà, dans sa critique de la raison pure, 
soulevé une objection de ce genre; mais elle semble peu effective 
et ne reposer que sur une fausse interprétation du principe. 

Entre les deux hypothèses P est ou non coupable, on peut 
supposer que le fait n'est pas jugé; c'est évidemment vrai, mais 
la négation non coupable n'est pas équivalente à innocent ; par 
elle on désigne tout état qui n'est pas la culpabilité, y compris 
donc l'état de n'avoir pas été jugé. 

En réalité, ces principes ne nous servent en aucune façon à 
augmenter nos connaissances, leur seul objet, — en. tant qu'ils 
ont quelque signification, — est d'exprimer certaines impossibi- 

(i) Logik, p. 363 et suiv. 

(?) Die Welt ah Wille and Vorstellang, II 4 chap. IX, n3. 

(3) Sigwart : Logik, I, p. 16/i. 

(A) Encyclopœdie, § 119. 



122 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

lités de notre pensée logique, de nous indiquer quelques erreurs 
de principe, incompatibles avec le raisonnement ; mais elles ne 
nous donnent guère que des négations et jamais, ni du principe 
de contradiction, ni de celui du milieu exclus, nous ne pouvons 
dégager un caractère positif nouveau ; le principe d'iden- 
tité notamment, dans sa forme rigoureuse, n'est d'aucune 
application. 

Les principes qui nous occupent en ce moment sont plutôt 
des règles de sélection, dont le rôle est de fixer en notre menta- 
lité tel élément plutôt que tel autre, de donner une valeur de 
certitude à tel élément plutôt qu'à tel autre, car, notons-le bien, 
le principe de contradiction, par exemple, n'exclut pas la possi- 
bilité qu'il puisse exister en notre pensée deux attributs contra- 
dictoires pour un même objet, ou deux jugements opposés ; nous 
pouvons en avoir la pensée, mais un seul d'entre eux peut se fixer 
définitivement en nous et être fécond pour notre évolution psy- 
chologique ultérieure. Ce ne sont pas des principes d'ordre psy- 
chologique, mais purement logique. Les deux conceptions oppo- 
sées peuvent exister, mais ne peuvent être unies, bien que, d'après 
leur nature même, ils devraient l'être (1). 

En général, la notion de causalité n'a pas attiré beaucoup 
l'attention des logiciens allemands ; Lotze rejette toutes les 
théories de la causalité et fait appel à l'action d'un être unique 
pour expliquer les actions et les réactions entre les éléments ; 
parmi les trois autres auteurs que nous examinons en ce moment. 
Sigwart seul en a fait une étude assez détaillée et nous ne nous 
arrêterons qu'à elle. 

Selon Sigwart, l'analyse de l'idée de causalité, en laissant de 
côté la question d'un principe causal général, doit sortir de la 
représentation de l'action d'une chose sur une autre. 

Une action est admise, en général, partout où l'on perçoit une 
continuité des mouvements dans l'espace ou le temps, ou d'autres 
modifications de divers objets ; ?a simple succession d'événe- 
ments ne crée pas l'idée que nous attachons à l'action, mais 
doit être complétée par cette idée que l'action d'une chose (la 
cause) s'étend à l'autre chose (l'objet de l'action) et produit une 

(i) Cf. Staudinger: Der Widersprucfi in theoretischen und praktischen'Bedeutung. 
Philos. Monatshefte, 18S9, p. a5(). 



LOTZE. — SIGWART. — BEN NO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 123 

modification de celle-ci que cette dernière chose n'aurait pas 
subie d'elle-même. Le motif qui nous porte à créer cette repré- 
sentation de l'action est d'avoir une base unique pour la liaison 
perçue dans les changements et, par là, il est apparenté au motif 
qui conduit à la représentation de l'objet (1). 

Mais n'est-il pas plus légitime, comme l'ont fait Noiré et d'autres, 
de ramener l'idée de causalité, en dernière analyse, à notre pro- 
pre action. Les modifications d'objets nous donnent une conti- 
nuité d'images, mais ne nous donnent pas directement la notion 
de cause ; tandis que nous sentons d'une manière beaucoup plus 
immédiate que notre volonté et notre action modifient le milieu. 
Si nous nous plaçons au point de vue du savant, Sigwart a par- 
faitement raison de dire que le motif de cette représentation est 
d'avoir une base unique pour la liaison des changements que 
nous percevons, mais nous croyons que ce sentiment, très 
abstrait déjà, a des antécédents beaucoup plus immédiats. 

Sigwart met la notion de cause en relation étroite avec celle 
d'objet.Voici comment il définit cette dernière. D'abord, les qua- 
lités sensorielles et leurs modifications sont toujours, dans nos 
représentations habituelles, unies à la représentation des choses 
qui ont des propriétés et qui changent. La tendance à compléter 
logiquement la représentation dune chose et de la fixer dans le 
concept de la substance doit partir d'abord de l'analyse de ce 
qui est contenu dans cette représentation, et de la question de 
ce qui nous porte à l'accomplir. L'auteur s'explique ainsi : si nous 
considérons que le changement est la base de la représentation 
de la chose, nous trouvons d'abord la liaison qui consiste en une 
unité d'une forme permanente, délimitée dans l'espace, ainsi 
qu'une synthèse dans le temps et dans l'espace. En outre, comme 
les perceptions de divers sens se rapportent au même espace, une 
synthèse des diverses perceptions s'accomplit pour que l'on puisse 
penser comme une unité ce que l'on pose au même endroit de 
l'espace, et de là découle la distinction d'une chose et de ses 
diverses propriétés (2). 

L'essentiel en tout cela est la formation de 1 unité et, en effet, 
ce groupement de nos sensations l'est devenue au point qu'elle 

(1) Logik, II, p. 137. 

(2) Op. cit., p. 117. 



124 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

est pour nous presque une entité et qu'en tous cas, dans la vie 
réelle tout au moins, elle nous apparait comme une unité 
presque indécomposable. Mais, comme Sigwart le remarque 
très bien, l'objet n'est pas seulement une unité dans l'espace, 
mais aussi dans le temps, bien qu'il subisse des changements ; 
« mais alors, dit-il, nous avons toujours un changement continu 
qui s'accomplit au même endroit de l'espace : l'unité de la chose 
tient à la délimitation dans l'espace et dans la continuité avec 
laquelle les sensations se succèdent à l'intérieur de ces limites, 
par rapport à la modification incessante de ces limites » (cas de 
fusion, par exemple) (1). 

Un point sur lequel Sigwart n'insiste pas, c'est le cas où 
l'objet est en mouvement. Ici encore la condition requise, pour 
que nous n'ayons affaire qu'à un seul objet, c'est la continuité des 
divers points de l'espace qu'il occupe. Nous ne pouvons, en effet, 
concevoir une interruption dans la trajectoire d'un mobile. 

Un concept qui est en étroite relation avec celui de cause 
est l'idée de but. Il ne peut y avoir de doute, dit Sigwart, que le 
concept de but ne soit sorti surtout de la conscience de notre 
propre activité, conforme à notre volonté. Les idées de but sont 
l'objet de notre volonté et guident notre action arbitraire. D'un 
côté ils participent au rapport avec la réalité, qui prescrit aux 
concepts que nous avons des choses réelles leurs règles fixes de 
la représentation. Ce qui est réellement voulu est représenté 
comme futur, mais lorsqu'il se réalise, il ne peut être réalisé que 
dans la certitude concrète, qui convient à tous les objets du 
monde réel ; ce que notre volonté doit effectuer est une modifi- 
cation des choses réelles, qu', doit être basée sur leurs pro- 
priétés, et conduit à un état qui réalise une partie du monde 
réel et se trouve sous ses lois. Ce n'est que la relation subjective 
avec notre volonté qui fait du concept d'une chose existante 
déterminée un concept de but (2). 

Sigwart attribue dans son œuvre une énorme importance à la 
finalit é et se rallie, comme conclusion, à la pensée de Leibnitz, 
suivant laquelle le système des lois a sa base dans le système des 
fins (3). Les suppositions, dit-il, d'où toutes les méthodes 

(i) Op. cit., p. i3o. 

G.) ii, p. 2 i 7 . 

(3) II, p. 772- 



LOTZE. — SIGWART. — BENNO ERDMANN. — JUL. BERGMANN 125 



doivent partir et qui ne se rapportent pas exclusivement au 
développement de nos représentations d'après des lois subjec- 
tives, contiennent une concordance de ce que cherche ma pensée 
et ma volonté consciente, conduites d'après des buts particuliers, 
avec ce qui est posé par les activités involontaires et par les 
activités déterminées extérieurement. 

Cette concordance des deux domaines qui, si on les considère 
au point de vue de la causalité, paraissent indépendants l'un 
de l'autre, ne peut être comprise que par une pensée téléologique. 
Si en celle-ci il y a une explication réelle, elle ne peut s'achever 
que par l'hypothèse d'une base unique, tant pour la pensée con- 
sciente et ses lois, que pour les objets qui lui sont opposés et qui 
en sont indépendants, une base qui, comme élément dernier 
d'explication, doit être indépendante du rapport du sujet et de 
l'objet. Et Sigwart, comme le firent Descartes et Leibnitz avant 
lui, a recours à l'intervention divine pour expliquer l'harmonie 
des deux domaines (1). 

CONCLUSIONS 

Les quatre auteurs dont nous venons d'exposer succinctement 
les théories, occupent, sans conteste, les places les plus impor- 
tantes parmi les théoriciens de la connaissance en Allemagne. 
Leurs œuvres sont puissantes et leur talent de critique est très 
affiné. Ce que nous aurons de plus intéressant à rappeler ici sera, 
pensons-nous les obstacles auxquels ils se sont heurtés et qui 
les ont amenés à chercher un refuge dans les entités dernières 
de la métaphysique, lorsqu'ils ont tenté de franchir ces obstacles. 

Partant de notre impuissance à connaître les choses en elles- 
mêmes, ils arrivent fatalement à cette déduction qu'il ne nous 
est pas possible de trouver un critérium, hors des états de con- 
science, pour notre conception de vérité. Celle-ci devient donc 
une question de relation, et les quatre écrivains trouvent finale- 
ment comme base à la vérité un caractère de nécessité, l'obli- 
gation pour la pensée de suivre des formes, des lois inhérentes à 
la pensée même, 

Mais ces lois, ou ces formes, selon eux, doivent s'appliquer à 
une vérité donnée dont les autres découlent ; ces formes ne 

(i) Op. cit., p. 770. 



I2G LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

peuvent servir qu'à étendre la vérité et non à créer son point de 
départ. 

Bergmann et Lotze, et même Sigwart, sous des aspects 
différents, pensent trouver ce point de départ dans le moi. Or, 
ce moi, s'il n'est pas une entité métaphysique, est lui-même une 
question de relations, et le problème de l'analyse de son existence 
se pose, pour lui comme pour tout autre objet. 

L'importance de la valeur collective du concept de vérité 
apparaît chez quelques auteurs, surtout chez Sigwart et chez 
B. Erdmann. 

Au fait, les difficultés qui se posent à propos de la définition 
de l'acte du jugement sont de même nature que celles rencontrées 
dans la définition de la vérité. Chacun des auteurs trouve in- 
complète la théorie ancienne qui définissait le jugement comme 
la liaison de représentations, tous sentent que le caractère dis- 
tinctif du jugement est omis. Lotze veut retrouver ce caractère 
dans la valeur que le jugement a dans la réalité, Sigwart dans la 
valeur générale ou la nécessité, surtout dans le temps (invaria- 
bilité). Erdmann considère cette valeur générale comme une 
nécessité pour tous les individus, et Bergmann, enfin, ajoute, 
comme correctif à l'ancienne définition, le caractère de certitude 
que possède le jugement. Tous ces correctifs ont l'inconvénient 
d'être ou inapplicables ou incomplets, ainsi que nous l'avons dit 
précédemment. 

Les auteurs que nous considérons se heurtent encore à la 
même difficulté, lorsqu'il s'agit de déterminer la formation des 
idées générales, ou d'établir une théorie de l'induction. D'un 
côté, ils veulent arriver à atteindre une vérité absolue en partant 
de faits particuliers, et, d'autre part, Sigwart et Erdmann con- 
viennent que nous n'avons affaire ici qu'à un processus d'ordre 
psychologique, lequel, au point de vue logique, ne nous donne 
pas le moyen de dépasser l'hypothèse. Lotze et Bergmann, de 
leur côté, font appel à la théorie de la causalité, mais nous avons 
vu les faiblesses de cette hypothèse, surtout lorsqu'elle nous 
impose comme base l'action d'un Etre unique (Lotze). — Aucun 
des auteurs non plus ne parvient à nous donner une preuve de 
l'exactitude absolue du procédé syllogïstique. 



RÉALISME ÏRANSCENDENTAL 



Bien qu'il ait été constamment miné par la critique, le principe 
du réalisme n'a pas disparu, et le fait que des penseurs de l'en- 
vergure de Wundt ont nettement affirmé leur point de vue réa- 
liste, prouve que cette conception a en nous des bases très pro- 
fondes. Mais ce qui est surtout intéressant à noter, c'est que le 
réalisme ne s'est pas tenu seulement sur la défensive, en mainte- 
nant péniblement les quelques éléments les moins définis de ce 
qu'on a appelé la réalité, mais qu'à son tour il a évolué et qu'il a 
repris l'offensive, en essayant de reconstruire une théorie nou- 
velle, dépassant, sous certains aspects, les théories idéalistes 
elles-mêmes. — Les efforts intenses, autant que hardis, de 
M. Ed. von Hartmann, de M. Paul Natorp, nous en sont des 
exemples très attrayants et pleins d'intérêt. 

Selon M. P. Natorp, la logique, en tant que théorie de la con- 
naissance, a à exposer la conception régulière par laquelle l'en- 
semble de la connaissance forme une unité interne. Cette unité 
de la connaissance n'est pas encore donnée par la simple absence 
de contradiction interne entre les idées et par leur liaison, qu'en 
un sens restreint on appelle la forme de la vraie connaissance, 
mais elle s'approche davantage de l'objet lui-même et comprend 
aussi la relation générale de la connaissance avec l'objet. Natorp 
admet, avec Kant, qu'il n'existe aucune vérité purement for- 
melle qui n'ait sa base dans les lois de la vérité objective (1). 

L'auteur considère le problème de la connaissance comme un 
problème analogue à une équation à résoudre ; l'objet étant 
l'inconnue que l'on cherche, Yx non encore déterminé, mais qui 
doit être déduit des données. Cet x, pas plus que dans une équa- 
tion,' n'est pas totalement inconnu, mais, comme dans les équa- 
tions encore, on en connaît, même avant la résolution du problème, 
les rapports avec les données. S'il en était autrement, la question 
de la connaissance de l'objet serait non seulement totalement 

(i) Paul Natorp : Uebêr objective und subjective Begriinding der Erkenntnîss, 
Philos. Monatshefte, 1887, p. 257. 



128 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

insoluble, mais encore incompréhensible. Il est donc nécessaire 
que la connaissance ait un rapport fondamental avec l'objet. Et, 
de même que par la forme de l'équation le sens général de x esl 
déterminé d'avance, le sens général de l'objet sera également 
prédéterminé par ce que nous appelons la forme de la connais- 
sance et que les rapports mêmes de l'un à l'autre ne doivent pas 
être cherchés en faisant abstraction de tous les objets et de toute 
relation avec eux. 

L'objet est l'objet de l'apparence, l'apparence doit être con- 
sidérée comme apparence de l'objet; en cela nous trouvons déjà 
un rapport fondamental entre l'objet et ce qui nous est donné 
parla connaissance, rapport analogue à celui qui existe entre x et 
les quantités connues de l'équation. Quant au sens de ce rapport, 
nous l'obtiendrons par l'analyse de la mentalité qui, demandant 
l'objet, pense, cherche et pendant qu'il le cherche, le pré- 
suppose (1). 

En résumé, le problème est celui-ci pour Natorp : ce n'est pas 
l'objet, qui n'est pas donné mais qui lui-même est mis en question, 
que l'on peut prendre comme point de départ et ce n'est pas par 
lui, ni par rapport à lui, que l'on peut rendre compréhensible la 
connaissance subjective, mais on doit, au contraire, se placer 
exclusivement au point de vue de la connaissance et se demander 
comment la connaissance elle-même comprend ce qui est objec- 
tif, comment elle le pose et ce qu'il signifie pour elle, lorsqu'elle 
s'oppose l'objet comme quelque chose d'indépendant de la con- 
naissance subjective. Objet signifie avant tout ce que la connais- 
sance s'oppose et s'il s'agit de savoir quel est le sens et le fonde- 
ment de oette opposition, la connaissance elle-même ne pourra 
faire autre chose qu'en rendre compte. Et, néanmoins, c'est de 
son domaine que d'expérimenter et de savoir comment et pour- 
quoi elle le fait (2). L'objet est ce qui doit être reconnu; quel 
qu'il soit, il ne se laissera déduire que des lois de la connaissance. 
En dehors de la connaissance, nous ne connaissons aucun objet, 
même en tant que problème (3). Si même, dans notre connais- 
sance, l'objet est considéré comme étant indépendant de lasub- 

(1) Natorp, op. cit., pp. 258 et 269. 

(2) Op. cit., p. 2G8. 

(3) Quanlitàl und Qualilat,in BegrifffUrtheil und Gêgc'ndstandlicherErkenntniss. 
Philos. Monatshefte, 1891, pp. 2-3. 



RÉALISME TRANSCENDENTAL 



129 



jectivité de la connaissance, ceci ne peut être compris qu'en ce 
sens' seul que l'on fait abstraction de la subjectivité, du 
rapport de ce qui est représenté avec ce qui le représente. L'exis- 
tence en soi de l'objet ne peut, d'une manière compréhensible, 
avoir que cette seule signification. 

Certainement, dit l'auteur, lorsqu'on supprime d'un objet 
tout ce qui, de fait, est purement donné dans la représentation 
subjective — et ceci semble être le sens de l'abstraction, lorsqu'on 
la considère d'une manière purement négative — il ne reste 
rien que ce quelque chose qui ne peut être exprimé. Ceci ne peut 
servir de base à Y être. Mais l'objet signifie positivement la loi, il 
signifie l'unité persistante, dans laquelle la pluralité changeante 
de l'apparence est une et fixe dans la pensée. Depuis Galilée, la 
science ne connaît d'autre apparence que la loi, et la question 
réelle est celle de savoir comment, par le concept de la loi, l'abs- 
traction de la subjectivité est non seulement possible, mais 
même nécessaire. gg 

L'objectivation, selon Natorp, a deux stades ou deux degrés 
de réalisation : 1° la transformation de ce qui est représenté à 
un individu en une valeur générale pour tous les individus ; 
2° le fait qu'un cas particulier acquiert la valeur d'une loi 
générale. 

En somme, le rapport du subjectif à l'objet s'explique généra- 
lement dans la connaissance par le rapport du particulier au 
général. Depuis Galilée, les choses se sont résolues en de simples 
relations, c'est-à-dire qu'on a donné la prédominance à la loi 
sur le cas particulier. Le positivisme, par un retour au nomina- 
lisme ancien, attribue la valeur de vérité au cas particulier 
dernier, au fait concret, et toute vérité s'établit donc en fonction 
de celui-ci. Pour l'idéaliste, au contraire, le particulier n'a de 
signification dans la connaissance, que par le général (1). 

L'auteur considère que la forme primitive de la connaissance 
est l'unité synthétique. La généralité se trouve dans toute con- 
ception déterminée, même dans l'individuel. Chaque concept et 
chaque jugement se pose dès l'abord dans le point de vue du 
général, même quand ce n'est pas un phénomène général, 
d'après la classification logique, et il est, néanmoins, toujours 



(i) Ueber objeclioe, etc., pp. 375-278. 

HERMANT. 



9 



130 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

pensé sub ratione universalis. Kant dit que le jugement parti- 
culier est au jugement général comme l'unité est à l'infinité. 
Par contre Natorppose la multiplicité indéterminée comme sem- 
blable à la pluralité. Ainsi, le délimité tombe bien sous la caté- 
gorie de la totalité. En réalité, dit-il, ce serait une erreur de 
croire que la généralité sans plus soit l'infinité. « Tous les A, » ne 
signifie pas nécessairement « infiniment beaucoup ». — Tous les 
hommes, par exemple, si le genre humain est né et doit périr, ne 
signifie pas un nombre infini, mais un nombre limité, bien que 
non commensurable pour nous, d'individus humains (1). 

La logique j^raite du critérium de vérité et la vérité est la con- 
ception des apparences conformément à la loi. La valeur de ce 
critérium ne peut pas dépendre d'une connaissance psychologique 
qui, elle-même, ne peut être affirmée comme vraie que d'après 
ce critérium logique. Ou bien, ainsi, il n'existe pas de logique, ou 
elle doit exister avec la prétention de bâtir complètement sur 
son propre terra'n,. sans devoir emprunter sa base à une autre 
science. Mais il est possible que cette prétention ne doive pas être 
maintenue. Celui qui réduit la logique à une branche de la psy- 
chologie la considère en effet autrement ; selon lui, la psycho- 
logie est la science fondamentale et la logique est tout au plus une 
application de la psychologie. Le seul fait que cette objection 
puisse être formulée porte Natorp à faire un pas de plus. Il affir- 
me que non seulement le sens de la logique, mais encore le sens 
de toute science objective est méconnu et qu'il y est presque 
substitué le sens contraire, lorsqu'on fait de la vérité objective 
d'une connaissance une dépendance de l'expérience subjective. 
On ne détruit pas seulement la logique, en tant que théorie indé- 
pendante de la valeur object've de la connaissance, mais on 
supprime encore la valeur objective elle-même et ainsi on la 
transforme en une valeur purement subjective, lorsqu'on entre- 
prend de l'étayer sur des bases subjectives ou de la déduire de 
facteurs subjectifs. La valeur objective doit être établie objec- 
tivement. 

En fait, toute science qui a la prétention à l'objectivité part 
de cette donnée : qu'au point de vue de la valeur de ses connais- 
sances, en tant que vraies, elle ne peut dépendre d'autres lois 

(i) Quanlitdl und Quatitàt, etc., pp. 17-19. 



RÉALISME TRANSCENDENTAL 



131 



que de celles-là mêmes auxquelles on peut accorder la certitude 
sous forme intérieure et logique, pour le développement progres- 
sif de la science et indépendamment donc de toute autre hypo- 
thèse qu'on devrait introduire, ce qui revient à dire que la con- 
naissance ne doit être démontrée que par la connaissance et par 
des moyens logiques En particulier, tout recours au sujet lui- 
même et à son pouvoir est absolument étranger à la science 
objective. 

Dans l'objet ou dans la chose qui est affirmée comme vraie, se 
retrouve ce qui fait la vérité de la connaissance et cela tout à fait 
indépendamment de l'existence d'une représentation conforme 
à cette chose, en tant que phénomène subjectif dans telle ou 
telle conscience. On peut également affirmer comme certaine la 
conscience de la vérité dans les sciences telles que la mathéma- 
tique, tout à fait indépendamment de la compréhension des 
forces ou des fonctions par lesquelles cette vérité, suivant sa pro- 
babilité subjective, devient compréhensible en tant que pro- 
priété de la mentalité. Elle nous devient certaine par la liaison 
propre et interne que possède la science, dès que l'on fait les 
hypothèses premières et objectives, telles qu'elles sont formulées 
dans les concepts et les principes fondamentaux de cette science. 
La science non seulement a la prétention, mais encore elle la 
justifie par le fait d'avoir une valeur et une base autonomes, parce 
qu'elle expose ses fondements objectifs sous forme de concepts et 
de principes essentiels (1). 

La critique fondamentale que l'on peut adresser, à notre avis, 
au système de Natorp, est d'ordre mathématique. Nous établis- 
sons, dit-il, une espèce d'équation entre des éléments connus — 
les sensations — et un autre élément inconnu — - l'objet — . Mais 
cette équation, qui d'abord ne peut être exprimée en une for- 
mule concrète, ne peut donner aucune solution et l'auteur lui- 
même se contente d'affirmer que la relation mathématique 
existe, mais il ne tente même pas de la formuler. A-t-elle 
une ou plusieurs inconnues ? On l'ignore, et cependant ce 
serait là un point essentiel à fixer. En outre, trouvons-nous 
quelque part les éléments nécessaires pour l'établir ? Sinon, c'est 
une hypothèse gratuite de dire qu'elle n'a qu'une seuleânconnue, 

(i) Ueber object. etc., p. 265-26G. 



\'M LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE COHTEMPORAUtS 

et si même cela était, qui nous dit que celle-ci est l'objet. Pour- 
quoi pas le moi ou la conscience, par exemple ? — Et cçtte M - 
lution, que nous donnons comme exemple, semblerait mène 
plus légitime au premier abord, puisque l'inconnue s'établit en 
fonction d'états de conscience et que, dans toute équation, l'in- 
connue et l'une des données tout au moins doivent, en définitive, 
être de même espèce, alors que l'objet en soi nous mène sur un 
terrain totalement neuf par rapport aux données. Nous ne' pou- 
vons, en somme, arriver par une équation à déterminer une in- 
connue qui soit qualitativement différente de ce qui est inclus 
dans les données. En réalité, suivant le procédé de Natorp, nous 
pourrons arriver à quelque abstraction des phénomènes de con- 
science, mais l'objet lui-même, malgré la tentative très intéres- 
sante de l'auteur, reste tout aussi intangible que dans l'idéalisme 
le plus rigoureux. 

M. Ed. von Hartmann considère son réalisme transcendental 
comme une synthèse entre le réalisme naïf et l'idéalisme trans- 
cendental qui, l'un et l'autre, ne peuvent être maintenus sépa- 
rément. Il admet avec les réalistes l'existence des choses en soi, 
de leurs propriétés et de leurs actions réciproques. D'autre part, 
il accorde à l'idéalisme transcendental que la chose en soi ne 
peut être connue d'une manière immédiate et que toute la con- 
naissance immédiate se borne nécessairement aux phénomènes 
de conscience. Le réalisme naïf, ainsi que l'idéalisme transcen- 
dental, lorsque celui-ci est conséquent avec lui-même, concordent . 
d'après von Hartmann, parce que leur point de vue à tous deux 
est monistique, alors que celui du réalisme transcendental est 
dualistique. Celui-ci, en effet, prend comme point de départ la 
différence qui existe entre l'objet en soi et l'objet de la percep- 
tion et considère les deux comme les deux bases indispensables 
à toute théorie de 'a connaissance. 

Lorsque nous nous plaçons sur le terrain de la connaissance, 
nous n'avons pas affaire à des principes métaphysiques, d'après 
lesquels, comme résultat dernier, nous devons arriver à résoudre 
tout dualisme en une unité, mais nous avons affaire, au contraire, 
à l'opposition de l'existence et de la conscience, être et connaître, 
chose et pensée, réel et idéal, objet et sujet, le monde et le moi, 
le connu et le connaissant, l'apparence objective de l'essence et 
l'apparence subjective de la chose en soi. 



RÉALISME TRANSCENDENTAL 



133 



Si l'on supprime arbitrairement cette opposition ou si l'on 
s'élève en une région métaphysique où cette opposition perd sa 
valeur, on supprime aussi la possibilité d'un processus de 
connaissance conscient, car celui-ci n'est rien de plus que la ten- 
tative même de résoudre à nouveau l'opposition en laquelle 
s'est décomposée l'unité métaphysique de l'essence. Une connais- 
sance qui n'aurait pas ce dualisme comme base ne serait même 
plus une connaissance, mais constituerait une intuition absolue 
en laquelle seraient identifiés, d'une manière absolue, le suj et et 
l'objet, ainsi que ce qui est vu idéalement et ce qui est réellement 
affirmé. y 

L'objet de la perception se conçoit donc comme étant, d'une 
part, le sujet qui se représente en opposition avec ce qui est re- 
présenté ou chose en soi, et d'autre part, il se conçoit également 
comme étant en opposition avec le sujet qui perçoit, pour lequel 
il représente la chose en soi. Le dualisme de la chose en soi et de 
l'esprit qui connaît, dualisme qui se forme par l'intermédiaire 
de l'état de conscience représentatif, se subdivise ainsi en un 
double dualisme de deux oppositions secondaires, dont chacune 
montre l'opposition primitive suivant une face différente. 

L'opposition fondamentale de la chose en soi et de l'esprit qui 
connaître révèle, du point de vue transcendental,comme oppo- 
sition secondaire de la chose en soi et de l'image perçue (ou, dans 
un langage collectif : le monde réel transcendental et le monde 
subjectif des apparences); du point de vue immanent, comme 
opposition secondaire d'objet et de sujet représenté (ou, dans un 
langage collectif : le monde subjectif des apparences et le moi 
représenté). On ne peut se passer d'aucune de ces oppositions se- 
condaires entre trois membres (deux extrêmes et un intermé- 
diaire), chaque fois qu'il s'agit d'un processus de connaissance 
conscient. Le réalisme naïf, dans la pensée de von Hartmann, ne 
supprime pas le processus de la connaissance, parce qu'il possède 
effectivement tous les trois membres, et il ne confond que les 
membres de l'opposition objective; il est, par suite, faux au 
point de vue théorique, mais n'en est pas moins utilisable en 
pratique. L'idéalisme transcendental conséquent abolit, par con- 
tre, le processus de connaissance, parce qu'il nie l'un des termes 
extrêmes de l'opposition fondamentale et exclut par là effecti- 
vement la possibilité de l'opposition object ve secondaire. Il est, 



434 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

conséquemment, aussi inutilisable pratiquement qu'il est faux 
théoriquement, et montre son exclusion effective de la connais- 
sance en ce qu'il la déprécie en un rêve purement illusoire. Les 
formes intermédiaires de l'idéalisme inconséquent excluent le 
processus de connaissance dans la mesure où elles affirment des 
éléments idéalistiques et le rétablissent partiellement, c'est-à- 
dire dans la mesure où elles ont introduit le réalisme transcen- 
dental, ou encore, où elles sont devenues dualistiques. Le réa- 
lisme transcendental, enfin, d'après l'auteur, rétablit le proces- 
sus de connaissance dans toute son ampleur, sur une base théori- 
quement certaine et en .parfait accord entre ce qu'il veut être 
en principe et ce qu'il est réellement (1). 

Ce réalisme distingue l'expérience pure des additions intellec- 
tuelles que nous y faisons, mais il découvre dans l'expérience pure 
une indication sur la nature de sa cause transcendentale et, par 
suite aussi, i' voit, dans l'obligat : on où nous sommes de faire 
certaines ajoutes intellectuelles déterminées, une indication au 
sujet de la notion logique de la cause transcendentale de l'expé- 
rience pure, et, d'après cela, il pose dans le produit global de 
l'expérience pure et de l'addition intellectuelle une représenta- 
tion consciente adéquate à la chose en .soi qui nous impressionne, 
- Le réalisme transcendental, dont la monadologie interprétée 
dans le sens réalistique peut à peine être distinguée, connaît un 
seul monde transcendental et réel des choses en soi (ou des mo- 
nades, ou des individus) et, à côté de cela, beaucoup de mondes 
qui y correspondent : subjectifs — idéaux, dont le contenu et la 
variation sont déterminés à tout moment dans l'individu con- 
scient par Yinfluxus physicus du seul monde transcendental 
réel. Pour tout individu, le monde subjectif des apparences est 
la copie en perspective, et la représentation adaptée à sa con- 
science, du monde transcendental réel dans son état actuel. Pour 
chaque individu, le monde subjectif des apparences, malgré son 
idéalité subjective ou même à cause d'elle, a en même temps une 
réalité transcendentale, pour autant qu'il soit rapporté au 
seul monde transcendental réel comme la représentation de celui- 
ci dans la conscience. 

Tout objet de perception se conçoit comme objet transcen- 

(i) Das Grundproblem der Erkenntiussiheorie, 1890, pp. n3 et suiv. 



RÉALISME TRANSCENDENTAL - 135 

dental ayant* une réalité transcendentale ; mais cette relation 
transcendentale de l'objet avec une chose en soi transcendentale 
et réelle que l'on suppose n'est plusune basse tricherie due à la 
conformation de nobre raison, mais une fonction intellectuelle 
instinctive de la plus profonde vérité. 

Le réalisme naïf croit qu'en percevant l'objet de sa perception, 
il reconnaît eo-ipso immédiatement le monde transcendental des 
choses en soi. L'idéalisme croit qu'en percevant l'objet de sa 
perception, il ne reconnaît rien, car le rêve d'un rêve illusoire ne 
peut guère être appelé une connaissance. Le réalisme transcen- 
dental croit qu'en percevant les objets de sa perception, il recon- 
naît indirectement quelque chose de l'objet en soi, auquel il 
rapporte d'une manière transcendentale ces objets de perception 
comme à leurs bases transcendentales (1). 

Le réalisme transcendental ne connaît qu'une seule causalité 
transcendentale. Si celle-ci part de choses en soi extérieures, elle 
se réflète dans la conscience comme le cours de perceptions ; si 
elle part de choses en soi internes, ou de l'esprit lui-même avec 
ses fonctions inconscientes, elle se réflète dans la conscience 
comme association de représentations. Les deux réflexions se 
croisent et se supplantent alternativement dans la conscience, 
mais aucune des deux ne contient une causalité immanente. 

En somme, selon nous, le réalisme transcendental de von 
Hartmann diffère du réalisme ordinaire, même de celui de 
Wundt, par exemple, en ce que la causalité, qui rattache la re- 
présentation à l'objet en soi, devient une causalité transcenden- 
tale et tente de répondre à cette objection grave : que la 
causalité, dans son sens habituel, répond à un certain mode 
de liaison de nos représentations, mais qu'elle ne permet pas 
d'inférer de celles-ci à un objet qui ne soit pas objet de la repré- 
sentation. 

L'auteur l'indique d'ailleurs lui-même en ces termes : «Le réa- 
lisme transcendental affirme que je ne perçois quelque chose 
d'autre que mes objets de perception, c'est-à-dire que les pro- 
duits de ma propre activité de l'âme et jamais, par suite, la cau- 
salité transcendentale, qui me conduit d'une manière incon- 
sciente à ces productions inconscientes. Mais il affirme que je 

(i) Op. cit., p. n 7 . 



136 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

suis logiquement obligé d'ajouter la cause transcendentaleetil 
est vrai de concevoir cette cause transcendentale comme F objet 
en soi à laquelle je rapporte d'une manière transcendentale 
l'objet de la perception. — Je me sens dans l'obligation d '.ajouter 
la cause transcendentale à ma sensation, parce que ma sensation 
est quelque chose qui n'est pas voulu par moi, mais qui m'est 
imposé, parce que je la ressens comme le terme final d'une colli- 
sion entre une volonté étrangère et ma volonté propre. 

Je ne sens pas directement la volonté étrangère, ma ; s je ne 
sens directement que la contrainte de ce qui s'est montré en ma 
propre subjectivité ; ce n'est qu'inconsciemment que j'infère une 
influence dynamique étrangère et j'applique ainsi la catégorie 
de causalité en un sens transcendental. Que cette application soit 
vraie ou illusoire, est une question qui reste pendante ; je ne sais 
que.cette seule chose, c'est que par une organisation intellectuelle 
je suis contraint inévitablement à cette application transcen- 
dentale » (1). A l'encontre donc du réalisme ordinaire, qui admet 
une homogénéité entre les choses en soi et les objets de percep- 
tion, et aussi de l'idéalisme, qui pose une hétérogéné té absolue 
entre les deux, la théorie que nous examinons accorde à la fois 
leurs droits à la ressemblance et à la dissemblance. Elle admet 
une ressemblance entre les deux éléments : ressemblance qui va 
exactement jusqu'au point où l'objet de perception peut être 
le représentant adéquat dû la chose en soi, et cette ressemb'ance 
se limite à ce qui est nécessaire à la causalité transcendentale. 
c'est-à-dire à la volonté et à la représentation ou l'énergie dyna- 
mique et la régularité idéale immanente. 

En somme, von Hartmann se ramène en thèse finale à la 
pensée de Schopenhauer que c'est la volonté qui est la chose 
en soi. — Mais un point est à noter, c'est que si le réalisme naïf 
croit atteindre une certaine détermination de l'objet en soi en 
l'appliquant, d'une manière illégitime, il est vrai, à la formation 
de la sensation elle-même, le réalisme transcendental. en trans- 
formant ce principe de causalité, de manière à le rendre appli- 
cable à ce cas, perd, par le fait même, tout moyen d'atteindre 
l'objet en soi, puisque la voie qui est censée nous y conduire., nous 
est elle-même inconnue. Rien ne nous dit encore comment, e-n 

(i) Op. cit., p. 119. 



RÉALISME TRANSCENDENT AL 



137 



modifiant le principe de causalité, nous pouvons atteindre au 
delà d'un rapport de sensations, c'est-à-dire atteindre réellement 
l'objet en soi ; la conception d'une volonté indépendante de la 
nôtre, qui nous impose des sensations, n'est encore qu'une abs- 
traction de sensations, un état de conscience, comme l'est la 
volonté elle-même, lorsque nous l'observons en elle-même, 
plutôt que de la subir. 

Les essais de von Hartmann, ainsi que celles de Natorp, 
constituent des tentatives certainement d 'une ingéniosité remar- 
quable, mais on doit reconnaître qu'en voulant affirmer la chose 
en soi par une voie plus détournée et beaucoup plus savante que 
celle que suit le réalisme naïf, le but final perd tout caractère 
de précision et ne correspond plus qu'aune abstraction lointaine 
et imprécise, répondant à un besoin de la théorie, mais n'exerçant 
plus un rôle psychologique immédiat, von Hartmann dit que 
c'est un besoin de poser l'objet en soi, mais si ce besoin n'est pas 
une réelle illusion, comment comprendre et expliquer cette 
nécessité qui consiste à poser quelque chose que l'esprit ne peut 
concevoir? 

En ce sens là, le réalisme naïf est peut-être plus conséquent, 
car ce qu'il affirme comme cause, il le conçoit, puisqu'il le ra- 
mène à un genre de sensations ; d'autre part, le ramener à la 
volonté est illégitime, puisque celle-ci est, semble-t-il, un simple 
phénomène d'hiérarchisation d'é ats de conscience, et partant un 
phénomène mental dérivé et très complexe, dont seulement par 
un phénomène d'abstraction très savante, en somme, on parvient 
à former une entité. 



L'EMPIRIO -CRITICISME 



L'empirio-criticisme a des rapports étroits avec le positivisme 
français et les auteurs qui ont adopté cette doctrine ne nient nulle- 
ment cette parenté. Le point essentiel que les deux thèses ont 
en commun, c'est d'être toutes deux une espèce de réaction 
contre la métaphysique classique, de ne pas faire de la philoso- 
phie un domaine réservé à des initiés, une connaissance qui ne 
s'acquiert que par la méditation des philosophes de profession, 
mais, au contraire, de ne considérer la philosophie que comme 
le produit du développement progressif de la pensée vulgaire en 
pensée scientifique (1) et d'admettre que la connaissance scien- 
tifique n'a pas de formes ou de moyens essentiellement différents 
de la connaissance non scientifique (2). La pensée scientifique 
ne diffère de celle de l'homme ordinaire qu'en une plus grande 
économie, ou bien par une productivité supérieure comme 
travail ; elle n'est qu'un mode très spécialisé de l'action instinc- 
tive des animaux et des hommes, une correction continuelle de 
la pensée vulgaire et une adaptation progressive d'une idée aux 
autres (3). 

Ma s cependant, l'empirio-criticisme a une allure plus philo- 
sophique et plus analytique que le positivisme français, il s'est 
inspiré davantage des écoles antérieures et, parmi celles-ci, la 
théorie de l'immanence (W. Schuppe) est un prédécesseur 
immédiat de la thèse. Elle 'ui a repris surtout le refus d'admettre 
le dédoublement primitif du sujet et de l'objet, de l'expérience 
interne et externe. Enfin, elle a de commun avec l'hégélia- 
nisme (et aussi avec le positivisme français) qu'elle s'affirme 
comme une philosophie définitive. 

Le nom d'empirio-criticisme est assez récent. L'é oie s'est 
formée autour de deux penseurs originaux : Richard Avenarius 
et Ernst Mach qui, séparément, sont arrivés à des doctrines très 
voisines l une de l'autre. 

(1) Aug. Comte : Cours de philosophie positive, VI, pp. 65o-653. 

(2) Avenarius : Kiitikder reirien Evfahrung, p. VII. — E. Klementich de 
Engelmeyer : Philosophie de la Science de Mach, C. R. Rev. philos., t. 44. 

(3) Mach : Erkennlniss und Irrtum : K)o5, pp. 2 et 3. 



L'EMPIRIO - CRITICISME 



139 



Nous considérons donc que ces doctrines sont des réactions 
contre les théories métaphysiques, si nombreuses et si diverses, 
qui voient le jour en Allemagne ; l'empirio-criticisme veut se 
rattacher à la manière dont un homme non prévenu voit le 
monde, mais surtout il veut prendre comme base les sciences 
concrètes. 

Avenarius soutient que tout homme normal, avant qu'il ait 
commencé à philosopher, possède du monde une conception pri- 
mitive qui se caractérise comme suit : « Je me trouvais avec 
toutes mes pensées et sentiments dans un milieu. Ce milieu était 
composé d'éléments divers, qui avaient entre eux des rapports 
de dépendance divers. A ce milieu appartenait également 
d'autres hommes ayant des apparences .différentes, et ce qu'ils 
disaient était généralement en rapport de dépendance avec le 
milieu. Au surplus, les autres hommes parlaient et agissaient 
comme moi-même ; ils répondaient à mes questions comme je le 
faisais aux leurs ; ils recherchaient ou évitaient diverses parties 
du mi ieu, les modifiaient ou cherchaient à empêcher qu'elles 
ne se modifient ; et ce qu'ils faisaient ou ce qu'ils omettaient, ils 
le désignaient par des mots, et pour l'action ou l'omission, ils 
expliquaient leurs raisons et leurs buts. Tout ce" a, je le fa' sais 
aussi, et ainsi je pensais que les autres hommes étaient les mêmes 
êtres que moi-même et que moi-même j'étais un être comme 
eux (1) ». 

Cette thèse, qui forme le fond d'un des ouvrages d' Avenarius, 
est déjà exprimée dans sa Critique de V expérience pure (p. VII) 
et Mach s'y rallie, sans restrictions, dans son dernier ouvrage. 
Comme le dit M. Willy, l'empirio-criticisme n'est donc autre 
chose que l'expérience naturelle élargie, renforcée, éclairée et 
complétée ; et cela, parce que cette école admet qu'il ne peut 
être question d'un point de vue philosophique que lorsque les 
matériaux de l'expérience, à côté des remaniements nombreux 
et variés qui la permettent, conduisent d'eux-mêmes à une 
valeur générale (2). Le point de départ et la base de l'empirio- 
criticisme ne sont donc pas une théorie métaphysique, mais un 

(0 Der menschliche Weltbegriff (2™ e édit)., 1905, pp. k et 5. 
(2) Der Empiriokriticismus ah einzig ivissenschaftlicher Standpunkt (Viertel- 
jahrschrift fur wissenschaftliche Philosophie), 1896, pp. G2 et 63. 



14Ô LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

ensemble donné et accepté tel quel, dans lequel le moi et le milieu, 
étant en relation indissoluble, ont également leur raison d'être, 
ont égale va'eur et nécessité. La théorie n'est donc ni le maté- 
rialisme, ni l'idéalisme, dont chacun supprime un des deux 
membres : le matérialisme, le moi et l'idéali?me,le milieu (1). Son 
premier point de départ est le réalisme naïf, mais on ne 
peut plus ranger sous ce titre le développement philosophique 
qu'Avenarius et Mach ont donné à cette base primitive, et 
Avenarius lui-même a d'ailleurs protesté contre cette dénomi- 
nation. En effet, ce monde donné n'est pas un monde dans 
lequel se pose une dualité entre l'objet et , la connaissance ; 
même, selon Avenarius, c'est une des questions essentielles 
àrésoudrepar la philosophie, que de savoir en vertu de quel pro- 
cessus illusoire l'expérience naturelle se dédouble et est rendue 
contradictoire. 

L'expérience naturelle n'est donc pas décomposée, il n'est pas 
question d'une perception et d'un objet perçu, et moins encore 
de l'objet en soi. Mach, de même qu'Avenarius, dénie toute 
valeur à la philosophie de l'objet en soi ; c'est, selon lui, une re- 
présentation pleine de contradictions (2). Loin de poser cet objet 
en soi comme une donnée première et inconnaissable, il tente 
d'en découvrir la formation et voici ce à quoi il conclut : «L'image 
obscure de ce qui est permanent, de ce qui ne se modifie pas d'une 
façon sensible, lorsque l'un ou l'autre des éléments est supprimé, 
cette image semble être quelque chose en elle-même ». 

Puisqu'on peut supprimer chacun des éléments individuell?- 
ment sans que l'image restante cesse de représenter l'ensemble, 
on en arrive à penser que l'on pourrait supprimer tous les élé- 
ments et que quelque chose subsisterait encore (3). C'est là, selon 
Mach, une erreur; il va jusqu'à traiter de monstrueux cette 
conception de l'objet en soi, et elle ne peut serv'r de base à la 
notion de corps. 

C'est également une erreur que de poser la matière comme 
primordiale, c'est-à-dire comme génératrice de nos sensations : 
ce ne sont pas les corps qui produisent les sensations, mais c'est 

(1) Max Klein : Richard Avenarius : Naturwissenschaftliche Wochenschrifl, 
1896, p. 419. 

(2) Mechanik, p. 67 3 . 

(3) Analyse der Empfindungen (a" 1 » édit). pp. 5 et 8. 



L'EMPIRIO - CRITICISME 



141 



le complexus des sensations qui constitue le corps (1) et celui-ci 
n'est pas autre chose que le groupement de ces éléments; il ne 
renferme rien d'inconnaissable. La connaissance en progresse à 
chaque observation, à chaque principe scientifique. D'autre part, 
— et c'est en ceci que la théorie s'éloigne surtout du réalisme 
naïf, — les éléments composants de ces données ne sont qu'états de 
conscience et plus encore des sensations : couleurs, sons, contacts, 
etc.; ils ne sont pas plus physiques que psychiques, ce sont des élé- 
ments communs aux deux domaines et, partant, l'antagonisme 
de ceux-ci est loin d'être aussi rigoureux qu'on l'affirme d'habi- 
tude. La base de la philosophie d'Avenarius est l'expérience, 
mais celle-ci, de même que la sensation, n'est ni d'ordre interne, 
ni d'ordre externe « comme entre les choses corporelles et la 
pensée non corporelle il n'existe pas de distinct' on absolue dans lç 
sens métaphysique, il est absolument indifférent (c'est-à-dire que 
cela n'a aucune s : gnification) de ranger ou non les choses cor- 
porelles parmi les psychiques. 

Si on les y comprend, le psychique ne conserve pas de type 
d'expérience propre, facile à distinguerai on ne les y comprend 
pas, les pensées non corporelles ne peuvent que par un acte fantai- 
siste désigner, dans le sens du psychique une espèce d'expérience 
propre et facile à distinguer. L'expérience, notons-le bien, n'est 
pas plus d'ordre psychique que physique et tout ce que le dua- 
lisme métaphysique a tenté d'établir comme une entité du psy- 
chique particulière, autonome, par l'examen critique se perd 
dans le néant (2). M. Carstanjen rapporte qu'Avenarius, dans un 
groupe d'amis, déclara qu'il ne connaissait ni psychique, ni 
physique, mais seulement un 3 e état. Ce 3 e état, il ne l'a pas 
défini (3). M. R. Willy, qui suit les théories d'Avenarius, dit de 
même que l'expérience n'est ni interne, ni externe, elle n'est 
simplement que la donnée complexe, formée de composantes 
diverses et interdépendantes (4). 

La sensation forme la base de nos états de conscience, et tout 
ce qui appartient à l'intelligence est le reflet de ce qui est perçu, 

(1) Analyse der Empfinclungen. (2 m0 édit.), p. 20. 

(2) Bemerkungen :am Begriff des Gegenstandes der Psychologie (Vierleljahrschr. 
fur VViss. Philos.), i8g5, pp. i et / ( . 

(3) Carstanjen : Richard Avenarius (Vicrteljahrsch.), 1896, p. 38 1 . 
(h) Das erkennlnisslheorelische Ich, etc. (Vierteljahrsch.), 189/1, P- 22 



142 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

soit que nous représentions, d'une manière plus perceptible, plus 
fantaisiste et plus vivante, ce que nous avons ressenti un jour, 
ou que, par des moyens abstraits, nous groupions en une unité 
plusieurs choses particulières ou des expériences éparses. La 
sensation et la perception, de m c me que toutes les fantaisies et 
toutes les idées, ont une même essence, et le tout est compris 
dans le terme global d'expérience (1). 

L'on comprend, par suite, cette conclusion que Cornélius 
a tirée de ceci : c'est que le monde externe et le monde interne 
ne sont que des distinctions illusoires d'une philosophie dog- 
matique. Le monde externe, d'après lui, n'est rien d'autre que 
la liaison régulière de nos expériences ; entre le vodtfpfivâv et le 
yaivo^eva il n'y a pas d'abîme, celui-là est simplement l'ordre de 
celui-ci que notre pensée a établi (2). 

Donc, tout ce qui est connu, quelle que soit son origine, est 
donné par une expérience que nous faisons en-notre état de con- 
science, et l'objet lui-même n'est expérimenté ou donné que de 
la manière dont on le trouve dans la conscience (3). Mais cette 
expérience, malgré son unité d'essence et bien qu'elle ne soit et ne 
peut être que phénomène de conscience, se différencie et se pré- 
cise; l'esprit scientifique, notamment, forme progressivement 
un mode d'expérience qui lui est propre : par la distinction de ce 
qui est réellement donné dans l'expérieuce et de ce qui est 
ajouté ainsi aux données par le fait de celui qui expéri- 
mente, ou ce qu'il pense simultanément à l'expérience, on 
obtient d'emblée la distinction qui existe entre l'expérience 
scientifique et l'expérience naïve. Par le fait que la première, 
•c'est-à-dire l'expérience pure, se différencie de la dernière dans 
le développement de la pensée, le contenu de l'expérience se 
précise ou, en abrégé : le concept de l'expérience se ramène de 
plus en plus- à ce qui est donné exclusivement par l'objet, — et 
cela seul est ce qui peut maintenir l'expérience scientifique au 
•sommet de son développement (4). 

Il s'ensuit que nos facultés intellectuelles sont le résultat d'un 

(1) Willy : Das Empiriokriiioismus , op. cit., Vierteljahrsch., 1896, pp. 6a et 63. 

(2) Cornélius : Einleitung indie Philosophie, 1900. 

(3) Avenarius : Philosophie als Denken der Welt, p. 35. 
</i) /</., pp. a5 et 30. 



L'EMPIRIO - CR1TICISME 143 

développement progressif, que nulle part un hiatus n'existe, pas 
plus qu'une faculté ayant une essence réellement particulière. 
La théorie s'inspire donc fortement de la pensée évolutionniste 
et l'idée de vérité elle-même n'est pas quelque chose d'immu- 
able, mais est fonction de notre état actuel ; c'est notre dévelop- 
pement seul qui nous montre quelles sont celles de nos idées qui 
ont de la solidité (parce qu'elles sont utiles) et par là quelles 
sont les idées que nous devons reconnaître comme des véri- 
tés (1). Seules sont vraies les idées qui présentent des avantages 
pour notre conservation; en d'autres termes, celles qui peuvent 
nous servir, celles qui sont utiles, fréquemment applicables et 
souvent employées et, par suite, solides. Les idées les plus utiles 
et les plus solides sont celles qui sont vraies. « Les productions 
de la fantaisie, dit Mach, luttent pour l'existence, parce qu'elles 
cherchent à s'étouffer les unes les autres. Une quantité innom- 
brable de ces bourgeons et de ces fleurs de la fantaisie doivent 
être détruits, eu égard aux faits, par la critique inflexible, avant 
que l'un d'entre eux puisse se développer. La compréhension de 
la fantaisie doit précéder la conception de la nature, pour qu'elle 
puisse former aux conceptions un contenu vivant et percep- 
tible. » Plus loin, parlant de la vérité et de l'erreur, le même 
auteur dit que toutes deux ont la même source psychique; la 
conséquence seule peut les faire discerner l'une de l'autre, et il 
note cette chose, importante, à notre avis, au sujet de l'évolution 
de la mentalité: que l'erreur clairement reconnue est, en tant 
que correctif, aussi productive de connaissance que la connais- 
sance positive (2). L'erreur se découvre par des contrôles répétés, 
par des confrontations continues avec les faits et, par cela même 
qu'on démontre qu'une voie est erronée, on fixe la direction de la 
vérité. Le progrès de la science est l'adaptation progressive de la 
pensée au cercle toujours croissant de l'expérience. 

Puisque la théorie a cette base essentiellement évolutionniste, 
on comprend aisément qu'Avenarius n'admette pas qu'il existe 
une différence essentielle entre le phénomène objectif de la réa- 
lité et les phénomènes subjectifs de la certitude et de la connais- 

(1) Max Klein : Die Philosophie der reinen Erfahrung. — (Naturw Wochen- 
schrifft, 189/I, p. 3. 

(2) Erkennlniss und Irrtum, pp. io5 et i'i/j. 



144 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

sance. Tous trois ont formé primitivement une unité (1). L'ex- 
pression réel, comme ses parentes ou ses contraires, dépend sim- 
plement du degré d'habitude que possède un processus cérébral. 
Existant signifie être donné comme condition complémentaire 
positive. Dans le prédicat réel intervient une nuance de senti- 
ment qui dés'gne et que renforce ce qui est familier, et ce fut là 
la raison pour laquelle Avenarius a réuni en un seul groupe les 
prédicats réel, certain, et connu. « 

Par le prédicat réel on renforce l'expression être dans le sens 
d'une certitude, d'une connaissance, d'une assurance dans le 
temps et d'une durée, et l'on exprime que l'élément du milieu 
se trouve à tel endroit et qu'il ne s'évanouit pas comme une 
fantaisie (2). Mais cependant, nous étendons le mot être à des 
objets qui, au moment considéré, ne sont pas réellement une 
condition complémentaire, lorsque nous affirmons l'existence de 
choses que nous ne percevons pas ; alors, cette extension repose 
sur l'identification de notre existence propre avec l'existence 
étrangère. Comme cette identification se justifie par une simi- 
litude fondamentale qui existe entre les hommes, l'application 
du mot existence à ce qui est affirmé par autrui, est également 
justifiée sans que cette expression désigne pour moi une relation 
complémentaire réelle (3). 

Cornélius explique l'existence des choses matérielles (par 
exemple celles des choses que nous ne percevons pas actuelle- 
ment) comme une abréviation, une expression globale pour les 
attentes de sensations possibles ayant un contenu de l'espèce 
que l'on considère lorsqu'on réalise les conditions déterminées. 
Ces attentes, bien entendu, se développent sur le fond des expé- 
riences antérieures, bien que leur production ne soit pas analysée 
dans chaque cas particulier (4). Ceci rappelle la théorie de Stuart 
Mill. 

Avenarius a introduit dans son exposé divers symboles pour 
désigner les diverses valeurs qu'ont les états de conscience ; il 

(0 Kritik, Nr M3. 

(2) Carstanjen : D(r Empiriokriticisinus, p. 207. 

(3) Carstanjen : op. cit., p. 207. — Cornélius : Psychologie dcr Erfahrung, 
pp. 99 et suiv. 

('1) Op. cit., p. 106. 



L'EMPIRIO - CRITICISME 



désigne par R toute valeur qui peut être décrite et qui est donnée 
comme élément de mon milieu, et par E toute valeur qui peut 
être décrite lorsqu'on l'accepte comme contenu de l'expression 
d'un autre individu humain (1). Maintenant, quand cette valeur 
E est déterminée par la périphérie, alors les individus disent : 
c'est une chose; c'est affirmé comme chose, que ce soit une 
couleur, un son, un arbre, un homme, de la joie, de la beauté. Si, 
contre, cette valeur E est déterminée par l'interne, les indi- 
vidus disent : c'est une idée. Par suite, la réalité a la même signi- 
fication que la choséité (Sachhaftigkeit) ou chose, et le mot réel a, 
le même sens que ce qui a la nature de chose (Sachhaft); alors 
que, d'autre part, idéalité n'a pas d'autre sens que ce qui est 
de la nature de Vidée : (Gedenkenhaftigkeit) (2). Entre les trans- 
formations des valeurs E en chose et en idées, il existe une diffé- 
rence de conditions très notable, par suite de la disparition des 
éléments du milieu et par ce fait que la transformation dépend 
d'un processus cérébral purement central. 

La question qu'Avenarius se pose n'est pas celle de savoir ce 
qui est réel, ce que c'est qu'une chose, mais de déterminer quelles 
sont les relations qui existent quand on emploie la désignafon 
de chose ou de réel. Et il répond comme suit : considéré au point 
de vue formel, chose ou réel est une valeur E, valeur d'expression, 
pour laquelle une valeur E (l'être et l'événement uniques con- 
tenus dans l'expérience comme éléments du milieu et leurs pro- 
cessus de variation) est une condition, alors que le processus de 
variation dans l'organe nerveux central, avec sa valeur d'habi- 
tude spéciale, forme l'autre condition, c'est-à-dire que la notion 
du réel est un phénomène d'expérience personnel e, laquelle se 
complète par une certaine précision que lui donne le degré d'ha- 
bitude. Etre et pensée ne sont donc pas des éléments absolument 
différents, ce ne sont que des caractères déterminés. Même entre 
les deux, Aven arius établit des termes de transition, des moments 
intermédiaires. L'un d'entre ces termes est ce qu'il désigne par 
copie (Nachbild). Celle-ci n'est pas liée à un temps quelconque 
ni à un sens déterminé, et ne se distingue de la pensée que par 
une intensité et une vivacité plus grandes. Elle a quelque simili- 



(1) Kritik, I, N r 26. — Weltbegriff, p. 10. 

(2) Kritik, II, N' 5 17. 

HERMANT. 



10 



146 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

tude avec la vision poétique. Un autre état intermédiaire est 
désigné par Nachgedanken (résidus d'idées), restes faibles et non 
perceptibles d'idées évanouies. La gradation serait donc la 
suivante : 

Chose — Copie — Pensée et résidu de pensée. 

Mais le terme chose n'est pas identique avec élément du milieu; 
chose est la valeur E dépendante (déterminée par quelque chose), 
tandis que l'élément du milieu est une valeur Rindépendante (1). 

Avenarius prend toujours comme point de départ des valeurs 
E, c'est-à-dire celles qui sont dépendantes. 

Etre et pensée sont donc loin d'être des entités indépendantes 
l'une de l'autre, car ils concordent tous deux avec ce qu: est 
perçu et avec les pensées et les représentations qui, elles aussi, 
sont en relation avec ce qui est perçu. 

L'empirio-criticisme a apporté une note intéressante dans la 
théorie de l'abstraction. D'après lui, l'abstraction n'est qu'une 
prépondérance accordée à certains des caractères d'un groupe 
psychique, une espèce de sélection relative qui s'exerce entre 
des parties données, dont certaines ont pour nous un intérêt 
plus grand, et qui sont plus en rapport avec le but à atteindre. 
Ces éléments sélectionnés, on les considère, par un processus 
psychique, comme les seuls agissants. Mach soutient à ce sujet 
le point de vue de Apelt (en opposition avec Whewell), disant 
que les principes généraux ne sont pas obtenus par l'induction, 
mais par l'abstraction ou, si l'on préfère, par une idéalisation 
des phénomènes d'expérience (2). A ce propos, Mach établit 
encore une distinction intéressante entre les concepts et les 
faits. La représentation est une image, à la construction 
de laquelle les besoins de l'individu ont essentiellement 
coopéré, alors que les concepts, influencés par les besoins 
intellectuels de la co lectivité, portent la marque de leur 
époque. Si nous confondons les représentations ou les concepts 
avec les faits, nous identifions ce qui sert à des buts pauvres et 
déterminés avec ce qui sert à des buts plus riches, voire même 
inépuisables. Les deux ne peuvent se recouvrir. L'idée contient 
d'habitude moins que l'expérience, qui ne la représente que 

(1) Kritik, N r 4a. 

(2) Apclt : Die Théorie der Induktion, i854, p. Go. 



i/EMPIRIO - CRITICISME 



147 



d'une façon schématique et qui renferme, au surplus, des ajoutes 
non préméditées. Les déductions logiques de nos concepts restent 
debout aussi longtemps que nous maintenons ces concepts, mais 
les concepts eux-mêmes doivent toujours être susceptibles de 
correction par les faits (1). L'auteur fait, à ce sujet, un large 
emprunt au bel ouvrage de Stallo : Les théories de la physique 
moderne. Tous nos concepts partent de la sensation et tout con- 
cept qui est acquis organise les sensations nouvelles. 

Il y a donc un processus double: l'adaptation des représenta- 
tions ou des idées aux faits et l'adaptation des représentations 
ou des idées entre elles. 

Toutes nos idées ne peuvent être nées que par l'expérience 
acquise jusqu'ici et n'être développées que par les expériences 
ultérieures. Les pensées qui dépassent l'expérience et l'attente 
que l'expérience prépare ne peuvent être que des concordances 
ou des distinctions du nouveau et du connu (2). A propos de la 
question de ressemblance, Mach fait cette remarque importante 
que lorsqu'un objet M, que l'on considère, a les caractères A. B. G. 
D. E., et qu'un autre objet N concorde avec le premier par les 
caractères A. B. C, on est fortement tenté de supposer que le 
dernier montrera aussi les caractères D. E., c'est-à-dire qu'en 
ceux-là également il concordera avec M. Cette attente n'est pas 
logiquement justifiée, car le processus logique ne garantit que 
la concordance avec ce qui a été établi, la conservation de ceci 
exclut la contradiction. Mais notre attente ou tendance est 
fondée sur notre organisation psychologique-physiologique. Des 
conclusions, suivant la ressemblance et l'analogie, ne sont pas à 
proprement parler du domaine de la logique, tout au moins de 
la logique formelle, mais seulement de la psychologie. Si l'objet, 
avec la combinaison de ses caractères A. B. C. D. E. nous est 
familier lorsque nous considérons N, à côté des caractères A. B. G., 
les autres, D et E, sont également réveillés dans le souvenir par 
association et le processus s'achève par ce fait que les caractères 
D et E sont indifférents. Il en est autrement dès que D et E, par 
leur propriété utile ou nuisible, ont un grand intérêt biologique 
ou qu'ils ont une valeur particulière pour un but purement scien- 

(1) Mach, op. cit., p. 1/40. 

(2) Mach, op. cit., p. 211. 



148 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

tifique ou intellectuel ; alors nous nous sentons forcés de chercher 
D et E. Que ces caractères D, E, de l'objet N, soient trouvés en 
concordance ou non avec N, dans les deux cas, notre connaissance 
de l'objet s'est élargie, puisque nous avons obtenu une nouvelle 
concordance ou une nouvelle d'stinction par rapport à M. Les 
deux cas ont égale importance, car tous deux impliquent une 
découverte. Le fa t de la concordance signifie, en outre, l'exten- 
sion économique d'une conception similaire à un domaine plus 
étendu, en vertu de quoi nous cherchons de préférence des cas 
du même genre (1). Les représentations que nous nous sommes 
formées sur la base de l'expér'ence, entraînent des attentes, agis- 
sent activement et constructivement, nous poussent à de nou- 
velles observations et expériences. Chaque pensée a pour but de 
prédire des faits, et sa base est l'analogie. Les éléments solides 
de ces représentations sont renforcés par ces expériences nou- 
velles, ceux qui sont insoutenables sont renversés ou modifiés et 
occasionnel ement aussi, remplacés par d'autres (2). Il n'y a 
peut-être pas de stabilité absolue, mais celle-ci s'étend assez loin 
pour qu'elle suffise a établir pour une science un idéal utile (3). 

Les règles de la logique n'ont pas pour but de découvrir de 
nouvelles sources de connaissance. Mais il est plus exact de dire 
qu'elles ne peuvent servir qu'à éprouver les connaissances 
acquises par d'autres sources, quant à leur concordance ou à 
leur non-concordance, et, dans ce dernier cas, d'indiquer la né- 
cessité de rétablir la concordance. Les syllogismes se bornent à 
mettre en pleine conscience la dépendance des jugements les uns 
par rapport aux autres. 

Mach distingue l'induction complète de l'induction incom- 
plète. Supposons que C\ C 2 , C 3 soient les individus d'une classe 
B. Nous constatons que C 1 tombe sous le concept A, C 2 sous le 
concept A C 3 également sous le concept A, etc. Au cas où les C 1 , 
C 2 , C 3 , épuisent l'étendue du concept B et tombent également 
dans la sphère de A, B tombe auss' complètement dans la sphère 
A ; ceci est l'induction complète. Si pour tous les C 1 . C 2 , C 3 , nous 
ne pouvons démontrer qu'ils sont A, et si nous concluons sans 

(i) Mach, op. cit., pp. 222-223. 
{2) Mach, op. cit., p. 2/42. 

(3) Mach, op. cit., p. 279. — Petzoldt : Das GesetzderE ndeuliykeit (Vicrtelj. 
f. Wissens. Philos.), XIX, p. 1*6. 



L'EMPIRIO - GRITICISME 



149 



avoir épuisé l'étendue de B, que cependant : B est A, nous avons 
une induction incomplète. Mais dans ce dernier cas la conclu- 
sion n'a pas de justification logique. Nous pouvons bien, par la 
force de l'association, de l'habitude, nous trouver déterminés 
psychologiquement à l'attente que tous les G se montreront A, 
et, par suite, les B comme A. Nous pouvons souhaiter, (dans 
l'intérêt de i'utilité intellectuelle, des conséquences scientifiques 
ou pratiques), qu'il en soit ainsi, et nous pouvons admettre, par 
manière d'essai, instinctivement, ou aussi intentionnellement par 
méthode, la conséquence possible ou probable : B soit A. 

Dans l'induction complète aussi peu que dans le syllogisme, 
se trouve une extension de la connaissance. L'induction in- 
complète, par contre, anticipe, il est vrai, une extension de la 
connaissance mais inclut par là le danger de l'erreur et est des- 
tinée dès l'abord à être vérifiée, corrigée ou complètement re- 
jetée (1) La conclusion de ceci c'est que, par un raisonnement 
logique rigoureux, nous ne pouvons étendre nos connaissances. 
Ni le syllogisme, ni l'induction ne créent, par suite, de connais- 
santes nouvelles, et la source de connaissances doit se trouver 
ailleurs. Il est étrange, remarque Mach, que la plupart des natu- 
ralistes qui se sont occupés des questions de méthode ont 
cependant considéré l'induction comme le moyen principal des 
recherches, comme si les sciences naturelles n'avaient d'autre 
but que de classer des faits particuliers. 

C'est l'abstraction seule qui conduit à des résultats nouveaux 
et, comme nous l'avons vu, elle n'est que la concentration de 
l'attention sur les caractères dépendants l'un de l'autre et l'élé- 
m'nation de ceux qui ont le moins d'importance (2)- 

L'extension qu'acquiert notre connaissance résulte donc de 
l'observation, qui peut concerner les représentations tant ex- 
ternes qu'internes. La disposition de l'attention montre tantôt 
tel ou tel groupement d'é éments, dont l'état fixé en concepts 
représente une connaissance, c'est-à-dire une vérité, quand il se 
montre solide par rapport à d'autres états ; dans le cas contraire, 
ce groupement est une erreur. 

(i) Mach, op. cit., p. 3o4. 
{2) Mach. op. cit., p. 3o8. 



150 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 



CONCLUSIONS 



Au point de vue de la philosophie générale, Fempirio-criticisme 
a une réelle importance. Sa tendance d'établir un lien intime entre 
la vie humaine et la philosophie, entre le concept de l'homme 
vulgaire et celui du savant le plus abstrait, nous paraît intéres- 
sante et féconde. En outre, l'application des théories darwi- 
niennes de l'adaptation et de la sélection au phénomène de l'évo- 
lut' on intellectuelle a été une tentative assez novatrice, malgré 
le précédent de l'école hégélienne, qui, elle, tout en admettant 
l'évolution, n'avait pas découvert les moyens par lesquels l'évo- 
lution s'opère. 

La chose la plus criticable nous semble être le point de départ 
de la théorie : le fait d'admettre comme un élément qui n'a pas 
besoin d'analyse, les données de la conception de l'homme vul- 
gaire, non imbu de philosophie. Il est certain qu'à ce moment 
déjà nous philosophions d'une manière ou d'autre, que nous 
avions construit ou organisé des éléments plus simples, que notre 
propre caractère faisait de nous des idéalistes ou des réalistes et 
que notre philosophie ultérieure n'a fait que dégager de l'ombre 
nos processus mentaux habituels, dont nos raisonnements 
philosophiques n'ont été que le développement. C'est précisé- 
ment ce noyau, que nous avions déjà construit, qui doit tenter 
l'effort des philosophes, parce que c'est lui qui contient le germe 
de notre activité mentale et ici l'empirio-criticisme pose une 
espèce d'entité nouvelle qu'il ne cherche pas à réduire. 

Jusqu'ici la théorie n'a donné que peu de résultats en logique 
proprement dite, à part toutefois ce que nous avons extrait du 
dernier ouvrage de M. Mach. Ceci n'est cependant encore qu'une 
esquisse trop rapide de quelques solutions que l'empirio-criti- 
cisme pourrait présenter aux problèmes qui sont du domaine de 
la théorie de la connaissance. 



ÉCOLE ANGLAISE 

RÉALISME 



Si l'idéalisme est le caractère fondamental de la philosophie 
allemande, le réalisme, par contre, a eu une grande prépondé- 
rance en Angleterre, où, anciennement, ses défenseurs furent sur- 
tout Locke et Reid. Beaucoup de penseurs de cette nation, — cer- 
tainement sous l'influence de la pensée allemande, ajoutée à la 
tradition de quelques anciens maîtres dont le plus caractéris- 
tique fut Berkeley, — ont tenté de rompre la voie, mais beaucoup 
sont retombés partiellement, comme malgré eux, dans le do- 
maine du réalisme. Le cas le plus intéressant est peut être celui 
de Stuart-Mill, dont l'œuvre, malgré sa haute valeur, comprend 
un singulier mélange de réalisme et d'idéalisme. Le réalisme de 
G. Hamilton et de Herbert Spencer n'est pas douteux, et tous 
deux, d'ailleurs le reconnaissent expressément ; d'autres, tels 
que M. John Veitch et M. A. Sidgwick, tout en évitant inten- 
tionnellement de faire des incursions dans le domaine méta- 
physique, se placent d'emblée sur le terrain du réalisme. M. John 
Venn affirme le réalisme comme un postulat nécessaire. Nous 
rangerons encore dans le groupe des réalistes le cardinal New- 
mann et M. Ed. R. Clay. 

Suivons d'abord l'argumentation de Stuart-Mill : Tout ce que 
nous connaissons de l'objet, dit-il, consiste dans les sensations 
qu'il nous donne et l'ordre dans lequel ces sensations se pro- 
duisent, mais il n'y a pas la moindre raison de croire que ce que 
nous appelons les qualités sensibles de l'objet soit le type de 
quelque chose d'inhérent à l'objet ou qui ait quelque affinité 
avec sa nature propre. Une cause, en tant que cause, ne ressem- 
ble pas à ses effets (1). 

Selon lui, le corps est la cause extérieure ou, suivant l'opinion 
la plus raisonnable, la cause extérieure inconnue à laquelle nous 

(i) Système de logique inductive et déductivé., trad. franç., 1. 1, l.f, ch. ,111, § 7. 
Paris, F. Alcan, 



LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CO.N TEMPORAIRE 

rapportons nos sensations qui sont les équivalents ou les appro- 
ximations les plus exactes que nous ayons des choses elles- 
mêmes. Les choses existent à part de toute perception, ce sont 
elles qui nous donnent la connaissance que nous en avons 

Tout en se déclarant idéaliste, Stuart-Mill, de fait, admet donù 
ici une sorte de noumène, un inconnu, qui est la cause du connu, 
bien qu'ailleurs il considère ce substratum ou !a cause concrète 
comme une pure création de l'esprit. 

Cette théorie se retrouve d'ailleurs très semblable dans l'œu- 
vre de son père James Mill, selon lequel aussi les sensations 
éveillent l'idée d'une cause, d'un antécédent ou d'un subs- 
tratum aux diverses qualités, différant de l'association même 
des sensations (1). 

D'autre pari, la matière et la sensation ne diffèrent pas qua- 
litativement, selon Stuart-Mill : le corps ou l'objet matériel, en 
tant que percept, est un groupe de sensations intimement liées 
et^ayant une permanence plus grande. Mais le principe même du 
concept de matière c'est d'être une possibilité permanente de 
sensations que nous détachons de nous-mêmes et auxquelles 
nous attribuons une existence distincte et indépendante de nous. 
Et ici Stuart-Mill prend une position nettement idéaliste, comme 
d'ailleurs dans toute sa critique de Hamilton : « La matière, 
dit-il, peut donc être définie : une possibilité permanente de 
sensations. Si l'on me demande si je crois à la matière, je deman- 
derai si l'on accepte cette définition. Si on l'accepte, je crois à la 
matière, et ainsi font tous les Berkeleyens. Dans tout autre sens, 
je n'y crois pas et j'affirme avec confiance que cette idée de la 
matière renferme toute la signification qu'on y rattache en 
général, à part les théories philosophiques ou théologiques (2). 
Cette possibilité de sensations, sur laquelle Mill se base, est un 
phénomène purement mental ; d'après son système, 1 univers 
serait donc composé de deux sortes de sensations, les unes réelles 
et les autres possibles, et ainsi, sans s'en douter, Mill se ramène- 
rait à un subjectivisme absolu ; car, en dernière analyse, cette 
possibilité ne se définit qu'en fonction d'états d'âmes actuels et, 
comme il le dit lui-même dans sa Philosophie de Hamilton, il n'y 

(1) Analyse de l'esprit humain, t. II, p. ioo. 

(2) An exami nation, etc., p. 227. 



RÉALISME 



153 



a de réel dans le phénomène d'objectivation que les sensations. 

Quant à Hamilton, de la philosophie de qui Stuart-Mill a fait 
une belle crit que, son réalisme est évident et lui-même dé- 
nommait son système : Réalisme naturel. Voici quelques pas- 
sages convaincants : « Dans l'acte de la perception sensible, dit-il, 
j'ai conscience de deux choses : du moi, en tant que sujet qui 
perçoit, et d'une réalité extérieure, en tant qu'objet perçu. Je 
suis convaincu de l'existence de ces deux choses, parce que j'ai 
conscience de connaître chacune d'elles, non pas d'une manière 
médiate dans quelque autre chose, en tant que représentée, mais 
d'une façon immédiate, en elle-même, en tant qu'existante (1). 
Cette conscience ou perception immédiate de l'existence objec- 
tive comprend certains attributs essentiels de la matière, mais 
non pas tous ; d'autres propriétés de la matière sont en effet 
inconnues en elles-mêmes et elles ne sont que des causes supposées, 
pour expliquer certaines impressions subjectives dont nous 
prenons connaissance en nous-mêmes » (2). Malgré cette base d'un 
réalisme très étendu, on trouve parfois dans les œuvres de 
Hamilton des tendances vers un certain idéalisme. 

Pour Herbert Spencer la réalité du monde externe n'est pas 
l'objet d'un doute, et dans ses Premiers principes il tend à 
prouver que la subdivision de toutes les manifestations de l'exis- 
tence en deux grandes catégories — le moi et le non-moi, — est 
un préliminaire nécessaire. Il y a donc deux ordres de phéno- 
mènes : l'interne et l'externe, et entre eux existe une correspon- 
dance qui implique que la relation entre deux états de conscience, 
que's qu'ils soient, réponde à la relation qui existe entre les deux 
phénomènes externes qui les produisent. Mais,sedemandeSpencer, 
comment cette correspondance se produit-elle ? Et ici l'ampleur 
de son réalisme se marque. Cette correspondance, dit-il, con- 
siste en ceci : « C'est que la persistance de la connexion entre les 
deux états de conscience est proportionnée à la connex'on entre 
les phénomènes externes auquels ils répondent. Les relations 
entre les phénomènes externes sont de tous les d grés depuis 
l'absolument nécessaire, jusqu'au purement fortuit. Les rela- 
t ons entre les états de conscience correspondants doivent sem- 

(1) Edition des œuvres de Reid, 7/47. — Lectures on Metaphysics, II, p. 106. 

(2) Dissertation après les œuvres de Reid, p. 826. — Lectures, I, p. 137. — 
Discussions, p. 89. 



134 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

blablement être de tous les degrés, depuis l'absolument néces- 
saire jusqu'au purement fortuit » (1). Spencer, de même que 
Hamilton dont il a subi l'influence est certes d'un réalisme 
( xtrême ; bien peu de philosophes ont été, comme eux, jusqu'à 
attribuer les caractères de nécessité ou de possibilité aux phé- 
nomènes externes mêmes et non y voir un phénomène purement 
subjectif. Il s'élève cependant au-dessus du réalisme naïf, car 
l'existence de l'objet et les conditions sous lesquelles il existe 
ne sont que des corrélatifs inconnus de nos sensations et des 
relations qui les unissent. Aucun mode d'existence n'est tel 
qu'il apparaît (2). 

M. John Venn ne le cède en rien à Spencer sous ce rapport. 
Si, comme Sidgwick, il est d'avis de rejeter dans la méta- 
physique la question de la réalité du monde externe, il ne 
se tient pas, comme ce dernier auteur, sur le terrain d'une ré- 
serve prudente. Il affirme que nous devons postuler à la fois des 
objets et nos sensations et non simplement deux séries de sen- 
sations ; il part donc, comme il le dit lui-même, en admettant 
d'emblée une dualité d'existences (3). Il n'est pas étonnant par 
suite, qu'il en arrive immédiatement après à des déductions 
comme celles-ci : « Le monde doit être supposé pénétré par la 
même caractéristique uniforme de certitude objective, existant 
sans limites dans toutes les directions de l'espace et du temps, 
c'est-à dire que l'on ne doit pas supposer que son caractère soit 
affecté en quelque manière par notre attitude à son sujet ». « C'est 
un postulat nécessaire que les objets sont les mêmes pour toutes 
les intelligences, c'est-à-dire, bien entendu, pour toutes les intel- 
ligences humaines, les seules dont nous nous occupons. Mais 
cependant, par là nous ne voulons pas dire que nous devons 
supposer que les sensations ultimes et immédiates, que moi et 
d'autres personnes expérimentons sous un même stimulus, 
doivent concorder, mais seulement que les divers groupes dans 
lesquels je combine les phénomènes doivent correspondre à des 
groupes similaires d'autres observateurs et raisonneurs ». 
Ceci demande un correctif, car l'expérience la plus élémentaire 
montre que les perceptions de deux individus par rapport au 

(1) Principes de Psychologie, trad. franç. I, p. 432 (Paris, F. Alcan). 

(2) Id,, trad. franc. II, p. 53a. 

(3) The principtes of empirical or indue tive Logic, 1889, p. 3. 



RÉALISME 



même objet, ont des éléments de différence, souvent même très 
notables. Quel est le point de vue que le logicien doit adopter ? 
M. Venu donne d'abord au logicien ce conseil excellent de tenter 
d'atteindre l'attitude de l'observateur ou du juge qui contemple 
le monde ,pour en tirer des inférences. — Mais, il le remarque 
lui-même, aucun être humain ne peut être considéré comme 
occupant cette position purement spéculative qui est exigée du 
logicien. Chacun de nous a sa propre position parmi les objets 
qui composent le monde, il a sa propre petite sphère d'activité, 
qu'il ne peut changer qu'en en prenant une autre. Aucun de nous 
ne peut être considéré comme occupant le siège idéal du logicien 
et, s'il essayait de le faire, il trouverait qu'il abandonne ce siège 
à tout instant et se mêle de manière ou d'autre à ce qui 
aurait dû être pour lui un monde totalement extérieur. A cause 
de cela, ce que nous avons à faire semble être ceci : nous avons 
à prendre une sorte d'esprit représentatif, distinct de nous- 
mêmes, mais pourvu des mêmes conceptions que celles que nous 
possédons à ce moment. Pour un esprit comme celui-ci, la posi- 
tion idéale de la non-interférence absolue, avec l'objet devant 
lui, position qui est impossible à chacun de nous, pourrait être 
rigoureusement préservée. Et lorsque le logicien prétend, comme 
il le fait quelquefois explicitement, qu'il n'a d'autre fonction 
que d'observer, de juger et d'inférer, il doit, en substance, créer 
pour lui-même un poste fictif de ce genre (1). Très bien, mais on 
pourrait demander à M. Venn ce qu'il faut adopter ou rejeter 
dans les différences nombreuses et profondes qui sont perçues 
par chacun de nous, différences inévitables, puisque nous occu- 
pons des sièges différents. Ou bien, devons-nous ne considérer le 
monde que de notre point de vue purement individuel, même 
modifié comme il l'indique ? L'observation de nous-mêmes et 
de nos semblables montre à l'évidence que nos conceptions des 
choses, les plus simples mêmes, renferment des différences con- 
sidérables : le savant, l'artiste, l'esprit religieux, observent tous, 
mais tous forment leurs mondes d'éléments différents et accor- 
dent à ceux-ci des valeurs diverses. Quelle est la norme qui nous 
indique le point de vue qu'il faut choisir pour que nous nous 
rapprochions du siège idéal du logicien ? 

(i) Op. cit , p, 21. 



156 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Si M. Venn est réaliste en principe, il éprouve cependant de 
temps à autre quelques hésitations, surtout au point de vue de 
la théorie de la connaissance. On lit, en effet, dans un de ses ou- 
vrages, que « nous sommes uniformément certains de l'existence 
de l'idée ou du concept en nos esprits et uniformément incer- 
tains (d'un point de vue logique) de ce qu'un phénomène y cor- 
responde» (1). Mais alors, de quel droit affirmer comme postulat 
nécessaire une dualité primitive, comme le fait l'auteur lui- 
même ; comment admettre, si ce n'est en hypothèse purement 
gratuite, que le logicien est environné d'un monde de phéno- 
mènes objectifs ? (2). 

L'hésitation, dans le réalisme même, semble être un phéno- 
mène assez général parmi les philosophes anglais qui ont suivi 
cette voie, et leur horreur de la métaphysique semble bien être 
la cause de leur manque de décision et d'unité. Il n'est pas diffi- 
cile cependant de trouver le réalisme naïf, dans toute sa pureté, 
chez certains auteurs anglais contemporains. M. Abbott, no- 
tamment, n'hésite pas à affirmer que nous pouvons connaître 
les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, bien qu'incomplè- 
tement, et que notre connaissance est une synthèse objective de 
relations réelles existant dans un univers indépendant de notre 
connaissance (3). 

Le Rev. Johnston Estep. Walter reprend purement la thèse de 
Locke (4). 

Le cardinal Newmann soutient qu'il existe des choses qui 
nous sont purement externes et dont nous prenons connaissance 
par les expériences et les informations que nous en recevons (5). 

M. Clay se base surtout sur la notion de causalité pour 
affirmer l'existence des choses (6). 

M. Veitch a véritablement l'idéalisme en horreur et il est 
nettement dualiste (7). 

(1) Symbolic Logic, 2 m e édit. 189/4 (i re 1881). p, i5o. 

(2) Logic of Chance, p, 273. 

(3) Abbott : Scientific Theism, i885, p. iii. 

(4) The principles of Knowlegde, 1905. 

(5) Grammar of Assent, p. 9. 

(6) L'alternative (trad. française), p. 188 (Paris, F. Alcan). 

(7) Knowing and being, 1890. 



RÉALISME 



157 



Passons maintenant à l'examen des théories de la vérité 
que l'école réaliste a proposées. 

Si l'on s'en rapporte au passage suivant, Mill se pose encore 
sur le terrain du réalisme : «Déterminer ce qui a lieu dans le cas où, 
outre la mise en présence de deux idées, il y a assentiment ou 
dissentiment, est un des problèmes les plus embarrassants de la 
métaphysique. Mais quelle que soit la solution que l'on y donne, 
nous oserons dire qu'il n'y a absolument rien à faire avec la nature 
des propositions, vu que les propositions, sauf le cas où c'est 
l'esprit lui-même qui en est le sujet, ne sont pas des assertions 
relatives à nos idées des choses, mais des assertions relatives aux 
choses mêmes. Pour croire que l'or est jaune, il faut sans doute 
que j'aie l'idée de l'or et l'idée du jaune et quelque chose de re- 
latif à ces idées doit se passer dans mon esprit, mais ma croyance 
ne se rapporte pas à ces idées, elle se rapporte aux choses. Ce que je 
crois, c'est un fait relatif à une chose extérieure, l'or, et à l'im- 
pression faite par cette chose extérieure sur mes organes ; ce 
n'est pas un fait relatif à ma conception de l'or, laquelle n'est 
qu'un incident de mon histoire mentale et non un fait extérieur 
de la nature. Sans doute, pour que la croyance à ce fait extérieur 
se produise, il faut qu'un autre fait ait lieu dans mon esprit et 
que mes idées subissent un travail particulier)) (1). 

Chose assez étrange, Spencer, à l'encontre de Stuart Mill, suit 
sur ce domaine une voie-idéaliste : Finconcevabilité du contraire 
est selon lui le critérium de la certitude, si la négation d'une 
idée est inconcevable, nous sommes obligés d'accepter cette 
idée. Et une connaissance, que nous sommes ainsi obligés 
d'accepter, nous la regardons comme ayant le plus haut degré 
de certitude. Je prétends, dit M. Spencer, que l'inconcevabilité 
de sa négative fournit une garantie bien plus haute d'une 
connaissance que ne le fait une énumération d'expériences, 
même exacte et complète, parce qu'elle représente des expé- 
riences presque infinies en nombre (2). 

La thèse du cardinal Newmann semble être une réplique 
exagérée de celle de Spencer : personne, selon lui, ne peut 
être certain d'une proposition dont l'e-prit ne rejette spontané- 

(1) Logique, t. 1, pp. g5 et 96. 

(2) Principes de psychologie, t. II, pp. ^2 5 et 438. 



LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

ment et promptement, à leur première suggestion, comme 
vaines, impertinentes, sophistiques, toutes les objections qui 
sont dirigées contre sa vérité (1). Selon lui donc, une certitude 
devrait exclure l'examen des thèses contradictoires, qui doivent 
être rejetées sans examen . 

Une polémique assez mémorable s'est engagée sur ce point 
entre Stuart Mill et H. Spencer. Mil! affirme que l'uniformité de 
l'expérience est loin d'être universellement un critère de la vérité 
et que l'inconcevabilité est encore moins un critère de ce 
critère. Nous nous bornons à ce dernier cas. Analysant donc le 
principe de contradiction, Mill l'interprète en ce sens que la pro- 
position affirmative et la négative correspondante ne peuvent 
pas être toutes deux vraies, ce qui a toujours semblé d'une 
évidence intuitive. 

Sir W. Hamilton, ainsi que les idéalistes allemands, considère 
ce principe comme l'énoncé d'une forme ou d'une loi de la 
pensée. Pour d'autres philosophes, non moins autorisés, il est 
une proposition identique, une assertion impliquée dans la 
signification des termes, une manière de définir la négation et 
le mot non, 

Mill se dit disposé à faire un pas en compagnie de ces derniers 
logiciens. Une assertion affirmative et sa négative, selon lui, ne 
sont pas deux assertions indépendantes et simplement lié\es 
l'une à l'autre par leur mutuelle incompatibilité. Dire que si la 
négative est vraie, l'affirmative doit être fausse, c'est réellement 
une simple proposition identique, car la négative n'affirme que 
la fausseté de l'affirmative, elle n'a pas d'autre sens. Par consé- 
quent, le prificipiam contrculiclionis, extrait de l'ambitieuse 
phraséologie qui lui donne l'air d'une antithèse fondamentale 
embrassant la nature entière, devrait être énoncé sous cette 
forme plus simple: qu'une proposition ne peut pas être en même 
temps vraie et fausse. Mais il déclare ne pas pouvoir suivre plus 
loin les nominalistes, car il ne peut pas considérer cette dernière 
formule comme une propos tion purement verbale. Elle lui 
paraît être, comme les autres axiomes, une des premières et des 
plus familières généralisations de l'expérience. Elle est fondée 
sur ce fait que la croyance et la non-croyance sont deux états 



(i) Grammar of assent, p. 197 



RÉALISME 



159 



de l'esprit différents l'un de l'autre et qui s'excluent mutuelle- 
ment. C'est ce que nous apprend la plus simple observation sur 
nous-mêmes. 

La principale objection de Mill au critérium adopté par 
Spencer, c'est que des propositions, autrefois acceptées comme 
vraies parce qu'elles avaient résisté à ce critérium, ont depuis 
été démontrées fausses. « Il y eut un temps, dit-il, où des hommes 
de l'intelligence la plus cultivée et les plus libres des premiers 
préjugés, ne pouvaient croire à l'existence des antipodes. Ils 
étaient incapables de concevoir, en opposition avec d'anciennes 
associations, la force de la gravité agissant vers en haut au lieu 
d'agir vers en bas ». Spencer répond à cet argument, que les 
propositions acceptées par erreur, sous prétexte qu'elles sem- 
blent résister à ce critérium, sont des propositions complexes 
auxquelles le critérium est inapplicable, et qu'aucune des 
erreurs qui résultent d'une application illégitime du critérium 
ne peut permettre de récuser son application légitime. 

Si l'on me demande, continue Spencer, comment nous pou- 
vons reconnaître quelle est l'application légitime du critérium, 
je réponds, que déjà en restreignant son application aux pro- 
positions qui ne peuvent être décomposées, j'ai indiqué une dis- 
tinction nécessaire. Pour exposer son idée d'une manière plus 
complète, il prend des exemples concrets : Soient deux lignes 
A et B. Comment décider si elles sont égales ou inégales ? 
^ g II n'y a pas d'autre moyen que de comparer 
les deux impressions qu'elles font sur la cons- 
cience. Je sais immédiatement qu'elles sont 
inégales, si la différence est grande, ou si, quoique 
la différence soit relativement petite, elles sont 
rapprochées. Mais quand la différence est très 
faible, je décide de la question en superposant 
les deux lignes quand elles sont mobiles, ou en 
portant une 3 m3 ligne de l'une à l'autre, si 
elles sont fixes. Dans un cas, j'obtiens dans la 
conscience le témoignage que l'impression produite par l'une 
des lignes diffère de l'impression produite par l'autre. Je ne 
puis donner d'autre- preuve de cette différence, sinon que j'en 
ai conscience et que je trouve impossible, en considérant ces 
lignes, de n'en pas avoir conscience. La proposition que les 



160 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

lignes sont inégales est une proposition dont la négative est 
inconcevable (1). 

Mais pourquoi Spencer fait-il appel ici au principe de contra- 
diction ? Une seule chose, en effet, est certaine, c'est que les 
lignes, dans les conditions indiquées, sont égales ; cela est d'ex- 
périence immédiate, l'impossibilité du contraire ne s'établit 
qu'ensuite de cette dernière affirmation qui, elle, est en même 
temps et la donnée première et la conclusion. Si cette donnée 
première n'existait pas, le principe de contradiction ne pourrait 
nous empêcher d'affirmer l'égalité des deux lignes. L'inégalité 
des deux lignes ne nous est affirmée que par la seule impression 
qu'elles nous donnent ; le critérium de Spencer nous semble 
donc être superflu et sans aucune application dans les cas 
simples auxquels l'auteur limite son application. S'ensuit-il 
que ce critérium soit de nulle valeur en logique ? Nullement, 
selon nous, et nous trouverions, au contraire, son application 
dans les cas complexes où il a pour effet de renforcer l'affirma- 
tion, d'établir une vérité de valeur simplement relative, mais non 
absolue comme tente de le faire Spencer. 

L'emploi de ce principe peut fixer une vérité individuelle ou 
momentanée, mais Spencer nous paraît être dans l'erreur en 
voulant appliquer un critère idéaliste à une conception réaliste, 
telle que l'absolu de la vérité. Notre croyance touchant les 
vérités des nombres, qui semble, entre toutes, la plus fixe, peut 
se transformer et évoluer, et il ne suffit pas de dire que les Grecs 
y ont cru comme nous pour affirmer qu'elles soient immuables; 
il est même étrange qu'un théoricien de l'évolution n'ait 
pas tenté d'étendre plus largement son principe à nos concep- 
tions fondamentales. Il est vrai que lui-même attribue notre 
impuissance à concevoir le contraire des vérités nécessaires, 
aux expériences accumulées et transmises par les générations 
humaines. Mais notre héritage n'est pas seulement agrandi, 
il est travaillé et reconstruit à nouveau d'une manière conti- 
nuelle et jusque dans ses fondements, et rien ne nous auto- 
rise à affirmer qu'il est en notre acquis des éléments qui, par 
suite de l'expérience ultérieure, ne devront plus subir de nou- 
velles transformations. L'expérience personnelle, d'ailleurs, 

(i) Principes de psychologie, II, p. /|28.,trad. franç. (Paris, F. Alcan). 



RÉALISME 



161 



nous montre que si j'affirme d'une couleur que je perçois qu'elle 
est bleue, la croyance ne s'établit pas parce que j'ai tenté d'affir- 
mer le contraire, mais par ce seul fait que je l'ai vue ainsi : 
l'acte de perception est celui qui entraîne directement avec lui 
le maximum de certitude. 

M. Sidgwick, d'ailleurs, fait cette observation très juste au 
sujet de l'application du principe de contradiction aux états 
d'âme les plus simples, que si, par exemple, je sens que j'ai 
froid, je puis néanmoins concevoir le contraire (1), ce qui 
semble rendre la théorie de Spencer insoutenable au point de 
vue psychologique. 

M. John Veitch reprend la formule traditionnelle que la 
vérité est l'harmonie ou la conformité entre le fait ou la réalité 
et la connaissance que nous en avons (2). Il adopte donc un dua- 
lisme entre les deux, sans résoudre cette question primordiale 
de savoir comment une harmonie peut s'établir entre la con- 
naissance de la réalité et la réalité elle-même — dont nous 
n'aurions pas connaissance ? Il ne s'explique pas davantage, 
lorsqu'il nous dit que la connaissance vraie est la connaissance 
de ce qui est. A moins que de rechercher ce que signifie l'être 
au point de vue métaphysique — ce que l'auteur évite soigneu- 
sement — , ceci semble bien près d'être une pure tautologie. 
Ce thème est évidemment stérile, car l'auteur lui-même l'aban- 
donne et fait immédiatement appel aux principes d'identité, 
de contradiction et du milieu exclus, qui sont des conditions 
ou des règles de la connaissance s'exerçant sur une matière 
donnée qui, elle, est objet d'intuition immédiate. 

M. Venn aussi abandonne à la métaphysique la question du 
critérium ultime de la vérité ; la distinction entre le vrai et le 
faux, entre ce qui doit et ce qui ne doit pas être admis, ne fait 
pas partie de la logique. Il entend par vérité la concordance 
entre les notions et le témoignage des sens. Selon lui, le logicien 
a la latitude de décider du test ou de l'étalon de vérité et il 
n'est pas nécessairement lié à l'un plutôt qu'à l'autre des trois 
tests suivants : le test de la pure concevabilité, souvent admis 
par les logiciens conceptualistes ; le test de la concordance 



(1) Criteria of truth and error (Minci, 1900, p. 23). 

(2) Instituies of logic, i885, pp. 1 et 2. 

HERMANT. 



Il 



lo2 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LU LOGIQUE CONTEMPORAINE 

avec l'expérience générale, universellement adopté en science 
et dans la vie ordinaire ; enfin, le test de l'adhésion à l'autorité 
ou au précédent, tel qu'il est adopté en héraldique, dans la 
fiction, etc. Le premier test, comme Stuart Mill l'a dit dans sa 
« Philosophie de Hamilton », est simplement un test négatif ; il 
exclut des notions, des jugements et des raisonnements, que, 
sans expérience scientifique, nous savons devoir être faux ; 
pour le second, la plus simple relation des concepts réels, 
ainsi que des jugements vrais, est donnée en disant que 
ce sont ceux qui se justifient dans l'expérience. Une telle preuve 
est naturellement dans beaucoup de cas longue et difficile à 
réaliser (1). M. Venn ne nous apporte que bien peu de neuf en 
ce domaine, et il serait surtout intéressant de connaître lequel 
des trois tests a la prépondérance lorsqu'ils entrent en conflit, et, 
éventuellement, pour quelle raison logique on peut lui attribuer 
cette prépondérance. 

La crainte de la métaphysique n'a pas permis à M. Venn de 
faire autre chose que de juxtaposer les principes de ses prédé- 
cesseurs, sans y chercher ni une hiérarchie, ni une unité. 

L'œuvre de Stuart Mill a été sans conteste très féconde en ce 
qui concerne l'analyse du jugement. Il commence par rejeter 
la théorie du concept, non seulement du domaine de la logique, 
mais encore il lui dénie toute valeur au point de vue de la pensée. 
Il combat ensuite la théorie ancienne d'après laquelle le juge- 
ment serait le groupement de concepts. A rencontre de cette 
hypothèse, suivant la citation que nous avons déjà rapportée 
plus haut, Mill se maintient sur le terrain du réalisme, et con- 
sidère que le jugement porte non pas sur les concepts, mais sur 
les faits, qu'il est non pas un accord entre nos idées, mais une 
relation entre des phénomènes. Les propositions, dit-il, ne sont 
pas des assertions relatives à nos idées des choses, mais des asser- 
tions relatives aux choses elles-mêmes (2). «La logique ne perd 
jamais de vue le réel. Cette conception que le monde lui-même 
nous donne a pour résultat immédiat que la croyance n'est plus 
comprise dans le sens qu'elle a, lorsqu'on considère le jugement 
comme le groupement de deux concepts ; ce n'est plus un état 

(1) Principle of empirical, etc., j>p. 28 à 07. 

(2) Logique, t. I, 1. I, chap. V, § t. 



RÉALISME 



163 



ajouté à ce groupement, mais, par contre, elle devient un élé- 
ment essentiel de tout jugement, alors qu'elle peut être ou 
absente ou présente, lorsqu'il s'agit d'un concept. La reconnais- 
sance de la vérité est indispensable au jugement ; ôtez cette 
reconnaissance, il ne reste plus qu'un jeu de pensée par lequel 
nul jugement n'est porté. Il est impossible de séparer l'idée 
d'un jugement de l'idée de la vérité d'un jugement ; car tout 
jugement consiste à juger que quelque chose est vrai » (1). La 
logique n'a pas à s'occuper de la nature de l'acte de juger ou 
de croire ; l'étude de cette opération, en tant que phénomène de 
l'esprit, appartient, d'après Mill, à une autre science ; mais, en 
réalité, il laisse complètement dans l'ombre ce que nous devons 
concevoir par la croyance même et ceci constitue certes un des 
points faibles de sa doctrine. 

Spencer, revenant au réalisme, ne s'éloigne guère de la théorie 
de Mill. Selon lui aussi, les propositions de la logique expriment 
des dépendances nécessaires entre les choses et non entre les 
pensées, et en tant qu'elles expriment des dépendances néces- 
saires entre les pensées, elles ne le font que secondairement : elles 
le font en tant que les dépendances entre les pensées sont 
moulées par correspondance sur les dépendances qui existent 
entre les choses (2). Spencer, comme Mill d'ailleurs, admet 
que la logique est une science objective; tous deux combattent 
la théorie suivant laquelle elle serait une science des lois de la 
pensée et tous deux sont, par suite, adversaires du formalisme. 
Ceci n'empêche pas Spencer de se ramener ultérieurement à 
nouveau vers son critère idéaliste : le principe de contra- 
diction qui sert d'épreuve à la force d'association des états 
de conscience. Le raisonnement est la formation d'une série 
cohérente d'états de conscience, et la raison d'être de la 
logique est de vérifier soigneusement à chaque pas d'un rai- 
sonnement la force de toutes les connexions affirmées et 
impliquées (3). 

Un de ses disciples récents, M. Richard Hodgson, a soutenu 
une thèse identique en des termes à peu près semblables. 

(1) Philosophie de Hamilton, pp. 397-398., trad. franc., (Paris, F. Alcan). 

(2) Principes de psychologie, II, p. 98. 

(3) Principes de psychologie, II, pp. 468-Z170. 



164 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Pour Spencer, comme pour Mill, une ligne de démarcation se 
pose entre l'acte de la découverte et celle de la preuve, cette 
dernière étant seule du domaine de la logique. Mais cette force 
de cohésion à laquelle on fait appel n'est pas telle cependant 
que nous ne puissions la violer quand bon nous semble. Et alors, 
se demande-t-on, par quoi se manifeste cette cohésion ? cette 
nécessité d'association ? Nous sentons même, dans certains cas, 
comme dans le rêve ou l'imagination poétique, qu'il y a une joie 
à rompre ces liaisons, même celles qui dans la veille semblent 
les plus fortes. 

D'ailleurs, Hamilton s'était très clairement exprimé à ce 
propos : « Lorsque je parle de lois et de leur nécessité ab- 
solue par rapport à la pensée, il ne faut pas supposer que ces 
lois et cette nécessité soient les mêmes dans le monde de l'esprit 
que dans celui de la matière. Pour des intelligences libres, une 
loi est une nécessité idéale donnée sous la forme d'un précepte 
que nous devons suivre, mais que nous pouvons également 
violer quand il nous plaît ; quand il s'agit des existences qui 
constituent la matière, la loi n'est qu'un autre nom pour ces 
causes qui agissent aveuglement et inévitablement en produi- 
sant certains résultats inévitables. Par loi de la pensée ou par 
nécessité logique,' nous ne pensons pas, par conséquent, une 
loi physique, telle que la loi de gravitation, mais un précepte 
général que certainement nous sommes en mesure de violer, 
mais qui, si nous ne le suivons pas, rend tout notre pro- 
cessus ? de pensée absolument nul » (1). Hamilton a fait en 
ceci une observation importante que Spencer a négligée : 
celle que nous sommes en mesure de ne pas suivre ces lois. 
Mais alors, si l'on admet cela, une autre objection se pose : 
que signifie cette nécessité, quelle est la sanction de la violation 
de ces préceptes ? Les deux auteurs sentent très bien que les 
phénomènes logiques ont une valeur spéciale que n'ont pas 
nos autres groupements mentaux, mais ils ne savent pas définir 
le caractère de cette valeur et se bornent à analyser ce groupe- 
ment en lui-même. 

Hamilton reprend encore, bien qu'en la modifiant, la théorie 
ancienne, suivant laquelle le jugement serait la comparaison de 

(i) Logic, L. V, p. 78. 



RÉALISME 



165 



deux concepts, théorie qui se trouve aussi, non modifiée, chez 
maints auteurs récents (1). 

Juger, selon Hamilton, c'est reconnaître la relation de congru- 
ence ou de conflit, dans lequel deux concepts, ou deux choses 
individuelles, ou un concept ou un individu sont comparés l'un 
à l'autre, se trouvent l'un par rapport à l'autre (2). Sans nous 
arrêter au sens vague des mots congruence ou conflit, notons 
cependant que d'après la définition donnée, rien ne nous obli- 
gerait à examiner si le résultat d'un jugement a quelque valeur 
dans le monde objectif, c'est-à-dire qu'aucune raison ne nous porte 
à croire qu'il aura par la suite quelque concordance avec l'expé- 
rience ; il est purement le résultat d'une nécessité de la pensée. 
C'est de la logique formelle encore, au sens où Kant l'entendait. 

La réaction de Stuart Mill contre ce système fut énergique et 
féconde : il tenta, comme nous l'avons vu, de faire sortir la 
logique de l'ancienne ornière formelle et tâcha d'en faire une 
logique de la vérité, dont la logique formelle ne constitue plus 
qu'une des parties de moindre importance. Selon lui aussi, le 
jugement n'est pas un phénomène nouveau, qui apparaît brus- 
quement à un moment de notre évolution mentale, mais, au 
contraire, il admet que, dès les premières lueurs de l'intelligence, 
nous tirons des conclusions. Toutes nos inférences primitives 
sont faites du particulier au particulier et ce n'est que plus tard 
que nous apprenons l'usage des termes généraux (3). L'enfant 
qui s'est brûlé le doigt applique directement son expérience 
passée à un cas nouveau, et dans l'âge adulte c'est encore là 
la voie que nous suivons d'ordinaire. Mais comment, de l'infé- 
rence du particulier au particulier, peut sortir l'inférence du par- 
ticulier au général ? L'induction savante consiste en cette con- 
clusion que ce qui est vrai dans un cas particulier sera trouvé 
vrai dans tous les cas qui ressemblent au premier et elle s'accom- 
plit par l'intermédiaire du principe de l'uniformité de la na- 
ture (4). Cette thèse a été reprise récemment par M. Morgan (5). 

(1) Ex. dans la Logique du professeur de l'université d'Oxford. M. St. 
George Stock, 1903, p. 54. 

(2) Logique, L. XIII, p. 225. 

(3) Logique, p, i5. 

(4) Logique, L. III, ch. 3 et 5. 

(5) Comparative psychology, p. 276. 



166 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Ce principe, Mill l'appelle encore la loi de causalité univer- 
selle. Mais comme on l'a remarqué, ce principe d'uniformité de La 
nature est une des idées les plus générales que notre esprit peut 
concevoir et elle est une des dernières et des plus hautes induc- 
tions que peuvent donner les expériences antécédentes. 

L'objection que l'on a, avec certaines raisons, adressée à la 
théorie de Mill est celle-ci : si nous passons du particulier au 
particulier, c'est par l'intermédiaire de l'élément semblable — ou 
commun — qui se trouve dans les deux cas. Mais la connais- 
sance de cette similarité — et cette connaissance est nécessaire 
lorsqu'il s'agit de preuve — , si elle n'est pas encore l'idée géné- 
rale, est déjà une base bien voisine de l'idée générale. Le passage 
direct d'un cas particulier à un autre cas particulier ne se réalise 
donc pas en pratique. 

L'école philosophique anglaise s'est surtout posé comme 
objectif de battre en brèche la valeur du syllogisme classique. 
R. Bacon refusa toute valeur au syllogisme et tenta de le rem- 
placer par l'induction méthodique (1). Locke, sous ce rapport, 
partagea la manière de voir de Bacon, et les principaux de ses 
arguments sont : 1° que ce n'est point par les règles du syllo- 
gisme que l'esprit humain apprend à raisonner ; 2° que le syllo- 
gisme n'est pas même utile pour découvrir la fausseté d'un argu- 
ment, et 3° qu'il ne sert point à augmenter nos connaissances (2). 
Mais la critique que Stuart Mill fit du syllogisme fut la première 
qui fut rigoureusement conduite. Reprenant et développant 
la critique émise par les sceptiques de l'antiquité, il analyse les 
bases sur lesquelles tout syllogisme repose. Il trouve comme base 
le principe célèbre : Dictum de omni et nullo, ce qui peut être 
affirmé ou nié d'une classe, peut être affirmé ou nié de tout ce qui 
est renfermé dans la classe. Tout syllogisme, affirme-t-il, est une 
pétition de principe. Son argumentation est la suivante : la con- 
clusion que l'on veut présenter comme un nouveau jugement 
est déjà incluse dans les deux prémisses. Prenons l'exemple 
classique et banal : tous les hommes sont mortels, Caïus etc. Il est 
évident que la conclusion n'est valable que si l'on peut affirmer 
qu'à Caïus reviennent tous les attributs qui forment la nature 

(1) Novum organum. Aphor. XIII, XIV. 

(2) An essay concening luiman underslanding, IV, 17, 4-6. 



RÉALISME 



167 



de l'homme. Parmi ces attributs est compris celui d'être mortel ; 
il s'ensuit que la mineure affirme déjà la conclusion. De même 
que la mineure renferme la conclusion par le sens même de 
son prédicat, de même la majeure contient déjà la même con- 
clusion par le sens de son sujet, car cette affirmation que tous 
les hommes sont mortels (Mill n'admett ant pour base que l'expé- 
rience) n'est valable que si Caïus l'est également. Et cet argu- 
ment s'applique à tout syllogisme, au moins si on le conçoit 
suivant la signification classique. Par suite, on ne peut, par le 
syllogisme, acquérir aucune vérité nouvelle ; il ne consiste qu'en 
l'analyse de l'une ou l'autre des deux prémisses, en prenant 
pour base de cette analyse l'élément auquel l'autre prémisse se 
rapporte. Cette analyse est l'unique opération qui soit utile. 

Cette critique de Mill porte, à notre avis, au cœur même de la 
question, et elle semble d'autant plus exacte que constamment 
nous posons directement des actes de raisonnement dont le ré- 
sultat est semblable à la fonction syllogistique, sans que cepen- 
dant nous posions le syllogisme classique. On pourrait objecter 
que ces actes ne sont que des syllogismes abrégés, mais Mill a 
répondu d'avance à cette argumentation, en disant que l'enfant 
lui-même raisonne toujours du particulier au particulier, sans 
jamais passer par l'intermédiaire du cas général, et il note, en 
outre, que lorsque nous introduisons ce dernier, il ne nous sert 
jfue comme une formule abrégée pour rappeler les expériences 
particulières antérieures. Mill, pensons-nous, a incontesta- 
blement raison dans le fait lui-même, mais cependant autre 
chose est de savoir si nous raisonnons fréquemment du parti- 
culier au particulier et si ce procédé a une valeur logique rigou- 
reuse. En ce sens là, la théorie de Mill, est plutôt faible. 

La forme syllogistique peut cependant, selon cet auteur 
présenter quelque utilité, car elle met un fait particulier en 
relation avec une expression abrégée des expériences anté- 
cédentes, sans que, du fait même de l'emploi de cette expression, 
on ajoute quelque chose à la preuve. 

Spencer n'est pas moins ardent dans sa critique du syllogisme 
que ne le fut Stuart Mill. Dans tout syllogisme, dit-il, (et la re- 
marque a de l'importance) nous groupons dans la majeure toute 
une série de concepts qui, tout en se ressemblant par un certain 
nombre d'éléments, se distinguent cependant entre eux par 



168 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

d'autres qualités qui ne sont pas communes à tous. Dans les cas 
où les sujets groupés ensemble ont tant de .points de différence, 
la probabilité de la conclusion dépend de l'établissement préala- 
ble du rapport affirmé, qui doit l'être au moyen, non seulement 
d'une ou de quelques unes des sous-classes ainsi groupées, mais 
au moyen d'une grande quantité de sous-classes. Dans tous les 
cas, tant que le fait général n'a pas été établi, le raisonnement 
reste purement analogique et est reconnu tel. D'ailleurs, comme 
Spencer le remarque lui-même, nous ne pouvons parler que 
de « tous les X » que nous connaissons et, partant, les déductions 
syllogistiques ordinaires ne diffèrent des déductions analo- 
giques qu'en degré tout simplement. Si le sujet de la majeure et 
celui de la mineure sont très dissemblables, la conclusion que 
le rapport observé dans la première se trouve dans la dernière 
n'est fondée que sur une analogie, qui est d'autant plus faible 
que cette dissemblance est plus grande ; mais si, sans rien 
changer par ailleurs à la classe nommée la majeure, on a ajouté, 
classe par classe un grand nombre d'autres qui ont avec celle-ci 
et la mineure un certain groupe d'attributs communs, quoique, 
par ailleurs, elles diffèrent beaucoup, alors, plus le nombre de ces 
classes devient grand, plus la conclusion qu'un rapport subsis- 
tant entre elles subsiste aussi dans le sujet de la mineure, se 
rapproche de ce que nous appelons une déduction (1). Non seule- 
ment le syllogisme est un outil défectueux, mais, comme 
Martineau -l'écrivait déjà en 1852 (2), son champ d'application 
est limité et les affirmations les plus simples, comme les plus 
complexes, ont une forme que le syllogisme ne peut exprimer, 
par exemple certains axiomes, tel que : deux choses égales à 
une même troisième sont égales entre elles (3). 

M. John Veitch, un disciple de Hamilton, reconnaît une va- 
leur réelle au syllogisme et traite de futiles et de superficielles 
les objections qui ont été soulevées. Selon lui, tout raisonne- 
ment est analytique et tout jugement consiste à avancer 
qu'une partie de ce qu'on connaît appartient au sujet, ou est. en 
d'autres mots, une décomposition de celui-ci. 

(1) Pr. de psychologie, II, p. 7G. 

(2) The theory of reasoniiuj, p. fiai, 

(3) Pr. de psychologie, II. p 9G. 



RÉALISME 



169 



Le syllogisme, lui aussi, est surtout analytique et M. John 
Veitch utilise l'exemple suivant pour montrer que l'objection 
de Mill ne porte pas : « Je suis en doute et me demande si 
l'homme est un être responsable ? Je raisonne comme suit : 

L'homme est un être responsable. 

Car l'homme est un être intelligent et libre. 

Et tous les êtres intelligents et libres sont responsables. 

La difficulté réelle, au dire de l'auteur, consiste à montrer que 
l'homme est intelligent et libre. Dès que je sais cela, je sais qu'il* 
est responsable. La loi générale que ce qui est intelligent et libre 
équivaut à être responsable, n'impliquait pas cette vérité : que 
l'homme est responsable, puisque je pouvais bien savoir cela 
et ignorer que l'homme est intelligent et libre (1). En admettant 
même ceci, il nous semble inexact de dire que tel est le type de 
notre raisonnement. Pour quelle raison en effet, amenons-nous 
la seconde proposition, si ce n'est parce qu'il y a un 
rapport entre intelligent, libre et responsable. — Il est certain 
que, dans le syllogisme classique, lorsque nous posons les pré- 
misses nous sommes toujours guidés par la conclusion, mais 
celle-ci sert simplement de guide. 

En réalité, nous n'obtenons qu'une substitution de semblables 
dans l'exemple proposé. Exprimons la chose sous une forme 
un peu schématique : Homme = responsable ? Si je sais que 
intelligent-libre = responsable, il me suffit évidemment de 
montrer que l'homme est intelligent-libre et le processus n'est 
vrai que dans la mesure où cette identité existe : il faut donc, 
pour qu'il soit rigoureux, que les deux'choses soient identiques. 
Si je démontre que l'homme est intelligent-libre, j'aurai 
démontré par le fait même qu'il est responsable, puisque ceci 
ne signifie pas autre chose. Le processus de M. Veitch n'en arrive 
donc qu'à un changement de termes et non de signification, 
processus assez stérile d'ailleurs. 

En ce qui concerne le jugement synthétique, celui dont la con- 
clusion est reconnue vraie et dont on cherche les raisons, M.Veitch 
fait appel aux vérités universelles a priori. 

M. John Venn admet, en son ensemble, la théorie de Mill sur 
le syllogisme, mais donne les raisons suivantes pour accepter 



(i) The theory of reasoning, p. 385. 



170 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

la valeur du processus : 1° la théorie empirique de l'acquisition 
de nos connaissances ; 2° Mill dit que celui qui affirme que tout 
M est Q, doit croire que P est Q, parce que le fait que P est Q, 
est simplement une partie du fait général que tout M est Q. Ceci 
semble impliquer quelque défaut d'appréciation de la distinction 
entre les faits objectifs et la connaissance subjective que nous 
en avons. Il est absolument vrai que lorsque nous regardons les 
faits en dehors de leur relation avec le processus par lequel nous 
les acquérons, lorsque notre pensée se rapporte à leur existence 
dans la nature et non à la manière dont ils arrivent dans le syllo- 
gisme, nous voyons que le fait que P est Q n'est ni plus ni moins 
qu'une partie du fait plus large que M est Q ; mais il y a une 
grande différence entre dire ceci et admettre que notre connais- 
sance du premier est nécessairement donnée dans celle du second ; 
3° ceci nous conduit au seul point qui puisse donner lieu à 
difficulté. Pouvons-nous supposer une intelligence qui ait 
accepté les deux prémisses et qui n'a pas encore accepté la 
conclusion? S'il y a là un progrès réel dans le raisonnement, 
nous devons être à même de le saisir, car quelque court, 
et en apparence instantané qu'il puisse être, nous pouvons nous 
imaginer, si nous sommes assez lestes, que nous saisissons 
l'esprit précisément au moment qui précède celui où nous 
faisons ce dernier pas. C'est, je pense, dit M. Venn, l'impossibi- 
lité de réaliser cet état de choses qui a toujours constitué la 
principale difficulté pour accepter le syllogisme. Dugald Stevrart 
avait clairement exposé cette difficulté. (1) Mais M. Venn 
déclare qu'il ne peut accepter cette critique, dont toute la 
force apparente semble résulter de l'extrême simplicité et du 
caractère familier des exemples choisis, ainsi que du manque 
d'attention que l'on prête à la distinction entre les phénomènes 
considérés comme faisant partie de la nature en dehors de nous 
et les sélections et appropriations de ces phénomènes, entrant 
dans nos jugements (2). L'auteur ne croit pas qu'il soit tout à 
fait impossible d'avoir admis que le concept M soit une part de 
Q, et P une part de M, sans pour cela avoir admis simultanément 
que P est une part de Q. Mais il admet que la chose est difficile- 



(1) Works, Edit. Ilamilton t. HT, p. - t \. 

(2) The principles, etc., p. 3;j. 



RÉALISME 



171 



Après avoir rejeté cet argument de Dugald Stewart, M. Venn 
tente de réfuter celui qui soutient que le jugement implique néces- 
sairement une pétition de principe et n'affirme en conclusion que 
ce que nous devons connaître dans les prémisses. Il admet, au 
contraire, qu'il est parfaitement possible de supposer que 
quelqu'un prenne deux prémisses comme point de départ réel 
et arrive à une conclusion qui, en tant que jugement ou proposi- 
tion émis par lui, peut être quelque chose de distinctement 
neuf (1). 

Mais M. Venn ne fait que transporter la difficulté relative à la 
valeur du syllogisme, lorsqu'il dit que nous sommes convaincus 
ae la vérité d'une affirmation générale, sans avoir,en cet instant, 
le moindre souvenir des données qui, à un moment ou l'autre, 
ont servi à nous convaincre. C'est toujours la même diffi- 
culté qui se rencontre. Sommes-nous en mesure d'affirmer ce 
que nous n'avons pas expérimenté ? L'idée générale dépasse-t-elle 
les cas particuliers, sans qu'on doive recourir à un principe très 
général ? Certes, nos suppositions et nos hypothèses peuvent 
aller au delà des faits que nous connaissons, mais ces hypothèses 
peuvent-elles être affirmées en tant qu'elles dépassent les expé- 
riences ? M. Venn reconnaît d'ailleurs franchement la difficulté 
et exprime lui-même l'impossibilité d'affirmer la légitimité de la 
croyance en une uniformité gouvernant le domaine de la nature. 

C'est d'ailleurs là le véritable problème de la théorie de l'induc- 
tion, qui a pris la place prépondérante dans la logique anglaise 
contemporaine, depuis que Bacon de Verulam a formulé en 
toute son étendue le rôle, de l'induction, et que Locke l'a suivi 
dans cette voie. Pour Stuart Mill, l'induction peut être définie : 
le moyen de découvrir et de prouver des propositions générales. 
L'induction est l'opération de l'esprit par laquelle nous inférons- 
que ce que nous savons être vrai dans un ou plusieurs cas par- 
ticuliers sera également vrai dans tous les cas qui ressemblent 
aux premiers sous certains rapports assignables. En d'autres 
termes, l'induction est le procédé par lequel nous concluons que 
ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de la 
classe entière, ou ce qui est vrai certaines fois, le sera toujours 
dans des circonstances semblables. L'induction, ainsi définie, 

(i) Op. cit., p. 377. 



172 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

est un procédé d'inférence ; elle va du connu à l'inconnu, et 
toute opération qui n'implique pas une inférence, tout procédé 
dans lequel ce qui semble être la conclusion ne s'étend pas au- 
delà des prémisses dont elle a été tirée, ne saurait, à proprement 
parler, être désigné par le terme d'induction. On trouve cepen- 
dant, dit Mill, dans les traités usuels de logique que c'est là la 
forme d'induction la plus parfaite et même la seule parfaite (1). 
Mill attache très peu d'importance à l'induction parfaite, qui 
n'est autre que ce que Locke et Bacon ont appelé abstraction, 
suivant d'ailleurs, sous ce rapport, la pensée scolastique : ce 
n'est, selon Mill, qu'une simple description et il reprend, pour la 
désigner, le mot de colligation que le D r Whewell a utilisé pour 
la distinguer nettement de l'induction. Celle-ci est, au contraire, 
une généralisation de l'expérience, ayant pour base cette propo- 
sition que le cours de la nature est uniforme, proposition qui 
n'est elle-même qu'un exemple d'induction et non des plus 
faciles et des plus évidents. Cependant, Mill le remarque lui- 
même, le cours de la nature n'est pas seulement uniforme, mais 
il est extrêmement varié (2). Mais ce cours régulier de la nature 
se manifeste surtout sous la forme de loi de causalité, c'est-à-dire 
l'uniformité dans la succession des faits, la l re des uniformités et 
aussi la l re en certitude. Et cette loi doit être acceptée, non 
comme une loi de l'univers, mais seulement de cette partie de 
l'univers ouverte pour nous à des investigations sûres, avec 
extension, à un degré raisonnable, aux cas adjacents. L'étendre 
plus loin, c'est faire une supposition sans preuve et dont il serait 
oiseux, en l'absence de toute base expérimentale, de vouloir 
évaluer la probabilité. 

M.Fowler a suivi Mill dans cette voie et il admet aussi ce 
postulat de la causalité universelle, qu'il définit ainsi : aucun 
changement ne peut avoir lieu, sans qu'il soit précédé ou 
accompagné d'autres circonstances qui, si nous les connaissions 
complètement, rendraient absolument compte du changement. 
A ce principe il en ajoute un 2 m3 , qui correspond à l'idée 
d'uniformité de la nature : c'est que la même cause doit avoir 
le même effet, lorsque les mêmes conditions sont remplies (3). 

(1) Logique, L. lit, p. 35i. 

(2) M., L. III, p. 35a 

(3) Inductive Logic, pp. ZI à 6. 



RÉALISME 



173 



M. Venn décompose ce postulat premier de l'uniformité en 
deux parties, l'un objectif : l'uniformité de la nature ; l'autre 
subjectif : notre croyance en cette uniformité, qui doivent être 
admis comme deux choses distinctes (1). Mais cette théorie 
n'apporte avec elle aucun caractère de fécondité. 

Stuart Mill et M. Fowler se heurtent encore à la difficulté 
fondamentale du problème : l'extension de la loi de causalité 
aux faits nouveaux, (et c'est surtout à ce point de vue qu'ils se 
placent) n'est qu'une présomption ou une hypothèse qui, essen- 
tiellement, n'a pas d'autre degré de certitude que celui que pré- 
sente le passage d'un certain nombre de cas assez limité à un cas 
nouveau. Le point en litige est toujours de savoir quelle est la 
valeur d'un principe général et la question devient d'autant plus 
difficile à résoudre dans la mesure où, précisément, le principe 
est plus général. 

Green, entre autres, au sujet de la ressemblance du futur et 
du passé — tout en admettant le principe du raisonnement 
inductif — a fait cette objection à Mill : que le futur peut être 
profondément différent du passé, si l'on s'en rapporte à divers 
moments du passé lui-même qui présentent entre eux des diffé- 
rences profondes (2). 

M. Case, de son côté, objecte à Mill que beaucoup de gens 
font des inductions et ne sont pas capables d'arriver à une 
thèse aussi générale que l'uniformité de la nature. Mais il nous 
semble peu probable que Mill, dans son idée, ait limité cette 
thèse à la forme rationnelle qu'en a l'homme de science. 
C'est, en quelque sorte, une direction que l'expérience accumulée 
impose de fait à notre pensée ; pas plus que l'ignorant ne doit 
avoir une notion scientifique ou même consciente de la pesanteur, 
pour en tenir compte dans ses actions et son raisonnement, pas 
plus, également, il ne faut la connaissance rationnelle du prin- 
cipe de l'uniformité de la nature pour qu'on en tienne compte 
dans l'activité logique (3). 

La théorie de Mill, comme, au reste, celle de M. Venn, présente 
d'ailleurs un caractère de superficialité en ce qu'elle ne se base 

• (i) Op. cit., pp. 119, 120 et i32. 

(2) Lectures on the logic of J. S. Mill. (Philosoph. works, v. If, p. 282). 

(3) Case : Art. «Logic » (in Encycl. britann.). 



174 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

pas sur une analyse du phénomène de croyance qui, d'après 
ces auteurs, doit être rejeté hors du domaine de la logique. Si, 
comme le fait Mill, on se refuse à voir dans le phénomène autre 
chose qu'une association irrésistible, on perd toute base pour 
admettre sa théorie. Nous savons que la généralisation s'opère 
en notre esprit, mais nous ne savons pas y rattacher une valeur 
autre que celle d'un phénomène psychologique. Et Mill reste 
dans le domaine purement descriptif et y est même très vague, 
attendu qu'il ne sait pas déterminer jusqu'à quel degré d'ex- 
tension cette généralisation est légitime. 

Hamilton avait conclu avec une grande prudence que, puisque 
toute induction est nécessairement imparfaite, la logique ne peut 
pas inculquer quelque chose de plus important aux investiga- 
teurs de la nature que cette sobriété d'esprit qui ne regarde 
toutes ses observations passées que comme hypothétiquement 
vraies, que comme relativement complètes et qui, par consé- 
quent, tient l'esprit ouvert à toute observation nouvelle qui 
puisse corriger et limiter des jugements antérieurs (1). Il est 
•certainement légitime d'appliquer cette sage parole de Hamilton 
aux productions de notre activité inductive, et lui-même, à ren- 
contre de Mill, considérait d'ailleurs que celle-ci n'avait d'autre 
fonction que d'exprimer dans la proposition finale ce qui était 
virtuellement contenu dans les jugements antécédents. 

M. Stock essaye d'établir une conciliation en accordant la 
fécondité aux deux modes d'induction, et il reproduit à ce 
propos cette thèse de Stanley Jevons : l'induction |par faite crée 
un outil plus aisé à manier, puisqu'elle substitue une affirmation 
concise à une proposition plus étendue (2). Mais en cela il ne 
s'éloigne guère, en fait, de la théorie de Mill, pas plus qu'il ne le 
fait dans sa théorie de l'induction imparfaite. 

Nous n'avons que bien peu de choses à dire de la logique 
déductive. Presque toute l'école anglaise, et tout particulière- 
ment les réalistes, n'y ont attaché qu'une importance très 
minime. Le réalisme n'a fait que suivre sous ce rapport les 
idées de Locke et de Dugald Stewart. Voici une phrase de 
Mill, qui résume d'une manière très claire son idée à ce sujet : 

(1) Logique, IV , p. 170. 

(2) Logique, p. . 



REALISME 



175 



Le mode d'investigation qui, par suite de l'inapplicabilité 
constatée des méthodes directes d'observation et d'expé- 
rimentation, reste comme principal instrument de la con- 
naissance acquise ou à acquérir relativement aux conditions et 
aux lois de réapparition des phénomènes les plus complexes, 
s'appelle, au sens le plus général, la méthode déductive et con- 
siste en trois opérations : 1° une induction directe ; 2° un rai- 
sonnement ; 3° une vérification. Le premier pas est une opé- 
ration inductive, parce que c'est une induction directe qui doit 
être la base de tout, bien que, dans beaucoup de recherches par- 
ticulières, l'induction puisse être remplacée par une déduction 
antérieure, mais les prémisses de cette déduction préalable 
doivent toujours avoir été établies par l'induction (1). 

M. Sidgwick, qui appartient aussi à l'école réaliste, à ren- 
contre des autres auteurs de cette école, dénie toute valeur de 
preuve à l'induction. Celle-ci n'est, d'après lui, qu'un mode 
d'inférence, car une preuve est toujours déductive ; il faut, pour 
qu'une chose soit prouvée, que nous puissions la ramener à une 
généralisation plus large et mieux expérimentée (2). 

Pour terminer ce paragraphe, il nous paraît intéressant de 
rappeler une pensée du même écrivain réaliste et qui se rapporte 
directement à la matière que nous venons de traiter. La question 
de savoir si, uniquement par l'analyse, nous pouvons accroître 
nos connaissances, est aussi ambiguë que celle de savoir si, par 
la digestion, nous pouvons augmenter la nourriture que nous 
avalons. Nous n'en augmentons ni la somme, ni le poids, mais 
nous augmentons son utilité. Nous acquérons une organisation 
nouvelle et plus solide d'anciens matériaux (3). Selon lui, l'in- 
dication matérielle est le seul moyen de passer réellement du 
connu à la théorie et de la théorie à l'inconnu. 

Il est assez difficile d'émettre un jugement d'ensemble sur 
le réalisme anglais, car il ne s'agit pas ici d'une école philosophi- 
que, au sens rigoureux du mot. Certes, l'influence de Mill a été 
considérable sur la pensée anglaise contemporaine, mais sa 

(1) Livre III, p. 5og. 

(2) Fallacies, p. 21 3. 

(3) Fallacies, p. 61 (note), 



176 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

propre indécision et son manque de système, en ce qui concerne 
la solution à donner aux problèmes métaphysiques fondamen- 
taux, ne permettent pas de le considérer comme le chef d'une 
école réaliste. 

En somme, en Angleterre comme partout ailleurs, le réalisme 
naïf n'a conservé que peu ou point d'adhérents parmi les écri- 
vains ayant une profonde culture philosophique. Le réalisme 
de ceux-ci devient moins précis et tente de s'incorporer par 
fragments des critiques et des résultats divers de l'idéalisme. 
Mais la difficulté qu'aucun de ces auteurs n'est parvenue à ré- 
soudre, même si l'on accorde l'existence d'une réalité en dehors 
de notre conscience, c'est l'accord inconcevable qui cependant 
devrait exister entre l'entité objet et les divergences qui se mani- 
festent dans les visions qu'en ont les divers observateurs. 

Le problème du jugement a été l'une des pierres d'achoppe- 
ment du réalisme. Voulant retrouver, conformément à son 
point de départ, un critérium de vérité dans la réalité^des choses, 
il sent, en poussant l'analyse, qu'il ne peut dépasser le phéno- 
mène d'ordre psychologique et il prend, par suite, comme 
critère, soit la croyance, soit le principe de contradiction, soit 
encore la nécessité d'association, tous phénomènes qui n'attei- 
gnent en rien le monde des choses en soi. Mais, néanmoins, 
l'école qui nous a préoccupé a reconnu, au sujet du problème du 
jugement, le caractère évolutif des phénomènes psychiques et 
surtout elle a tenté de retrouver les antécédents psychologiques 
simples des fonctions logiques. 

En ce qui concerne le problème de l'induction, le réalisme 
s'est heurté à des difficultés très semblables à celles qu'il avait 
rencontrées pour le jugement ; toutes les bases qu'il a tenté de 
prendre sont également précaires ou peu satisfaisantes. 



IDÉALISME 



Sous ce titre très général, nous groupons un assez grand 
nombre d'auteurs dont les théories sont souvent fort divergen- 
tes, mais on ne peut les scinder en groupes, car l'Angleterre n'a 
pas formé d'écoles dans le genre de celles qu'a produites l'Alle- 
magne. Chaque auteur est bien plus autonome en ce pays. 

Historiquement, l'idéalisme anglais remonte déjà fort haut, 
bien qu'il se soit transmis, en ce siècle surtout, avec moins de 
continuité et de rigueur qu'en Allemagne ; cependant nous ne 
trouverons guère ailleurs d'auteurs qui furent plus rigoureu- 
sement idéalistes que Berkeley. 

Si nous nous reportons à l'époque contemporaine, un des 
principaux rénovateurs de la philosophie idéaliste en Angle- 
terre est M. Th. Green, qui subit une forte influence hégélienne. 
Il définit notamment Vobjet en soi : « la base transcendentale 
de l'unité de notre conscience dans la synthèse de la pluralité 
qui se rencontre dans l'objet de l'expérience » (1), définition qui 
rappelle immédiatement les théories idéalistes allemandes. Nous 
trouvons, dit-il plus loin, que l'objet disparaît quand nous de- 
mandons ce qui reste d'un objet d'intuition, après abstraction 
de tout ce qui lui appartient en tant que représentation (2). 

La théorie de Green présente ce caractère très intéressant de 
ne considérer le réel que comme un phénomène de relation 
d'idées. Un fait tout seul, à part des relations qui ne sont pas 
sensibles, ne serait pas un fait, n'aurait pas de nature et on ne 
pourrait admettre que l'on puisse en dire quelque chose. Ce 
livre est un objet d'intuition, mais toutes les qualités en vertu 
desquelles je reconnais l'objet comme un livre, dépendent de ses 
relations avec des objets qui ne sont pas actuellement présentes 
à l'intuition et dont les relations et, par suite, la connaissance 
sont représentatives et non présentatwes. En l'absence de celles-ci, 
rien ne reste comme purement présent. Si ce n'est le ici et le là, 

(1) Works, II, p. 2h. 

(2) Id., p. 168. 



178 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

maintenant et alors, ceci ou cela et même ce ceci ou ce cela, peu- 
vent-ils être dits, être présents ? (1). 

En somme, quand nous excluons de ce que nous avons con- 
sidéré comme réel toutes les qualités constituées par des rela- 
tions, nous voyons que rien ne subsiste (2). 

On pourrait objecter à Green que la couleur rouge que je vois 
n'est pas une relation. Il répond à cela que la sensation est in- 
connaissable et que même elle est la vraie négation de la con- 
naissance (3). Mais à ceci une dernière difficulté peut être oppo- 
sée, c'est que la sensation de rouge, tout inconnaissable qu'elle 
est, doit amener d'emblée à notre idée une qualité qui -la dis- 
tingue du bleu ou du vert, et qui, par suite, détermine des rela- 
tions différentes de ces deux dernières couleurs. M. Green, 
croyons-nous, n'a pas examiné ce point. 

L'école écossaise a trouvé un défenseur enthousiaste de l'idéa- 
lisme en M. Alex. Bain. Selon lui, nulle connaissance d'un 
monde n'est possible si ce n'est par rapport à l'esprit. Connais- 
sance signifie un état de l'esprit ; la notion des choses maté- 
rielles est un fait mental. Nous sommes incapables de discuter 
l'existence d'un monde matériel ; l'acte même est une contra- 
diction.... C'est dans la conscience de dépense de force que nous 
devons chercher le sentiment particulier de l'extériorité des 
objets, ou la distinction que nous faisons entre ce qui nous 
affecte du dehors et les impressions que nous ne reconnaissons 
pas comme extérieures. La principale considération, dont on 
doit tenir compte dans cette grande question, est donc que la 
totalité de notre esprit se compose de deux genres d'états de 
conscience. La conscience- objet et la conscience -sujet : la 
première est le monde extérieur, le non-moi ; la deuxième est 
le moi, l'esprit proprement dit. Il est parfaitement vrai que la 
conscience-objet est encore un mode du moi dans le sens le 
plus compréhensif, mais non dans le sens usuellement restreint 
de moi et d'esprit, qui sont les synonymes du sujet, à l'exclusion 
de l'objet. Un monde possible implique un esprit possible 
qui le perçoive, exactement comme un monde actuel implique un 

(1) Works, H, pp. 168 et 3oi. 

(2) Proleyomena to ethics, p. 23. 

(3) Introduction to Hume. 



IDÉALISME 



179 



esprit actuel. Les abstractions de l'esprit, (telles que la matière 
par exemple), n'ont pas une existence indépendante (1). 

Un des penseurs les plus intéressants de la philosophie an- 
glaise contemporaine est certainement M. Bradley, qui a forte- 
ment subi l'influence de Hegel ; son œuvre peut être considérée 
comme une vigoureuse, réaction contre cette tendance, trop 
générale en Angleterre, de se montrer adversaire de toute étude 
métaphysique, tendance qui, selon son expression, « par peur 
de la métaphysique, s'attache à des superstitions et à des 
mythes » (2). Au point de vue de la réalité du monde, sa théorie 
est assez compliquée. Il accepte comme impossible que quelque 
chose puisse exister complètement en dehors de l'idée, qu'il y 
ait une réalité en dehors de l'esprit, mais, par contre, il rejette 
ce corollaire qu'en a déduit le pragmatisme, que rien que l'idée 
existe (3). En d'autres termes, il ne nie pas que la réalité soit 
un objet de la pensée, mais il nie qu'elle soit purement et simple- 
ment cela. Affirmer que la réalité tombe dans la pensée et, 
partant, admettre qu'en réalité il n'y a rien derrière la pensée 
qui soit objet de la pensée, est une position intenable (4). Ce qui 
est derrière la pensée n'est cependant pas ce que les Kantiens 
ont appelé V objet en soi et que M. Bradley traite de misérable 
fantôme. La réalité qui est offerte, dit-il, est ramassée par la 
pensée en une forme non adéquate à sa nature propre, et derrière 
cette forme là cette nature doit apparaître comme une autre 
chose, et si cette autre chose devait être atteinte, la pensée, 
en tant que pensée, n'existerait plus. Elle serait devenue une 
avec la réalité et serait passée dans un genre d'expérience plus 
élevée et plus immédiate ; elle aurait atteint l'absolu. L'auteur 
en conclut que la science et la pensée ne sont qu'apparence et 
non pas réalité (5). M. Bradley pose en quelque sorte côte à côte 
l'idéalisme et un certain réalisme, et sa théorie offre quelque 
similitude avec le réalisme transcendental allemand, dont nous 
avons parlé précédemment. De fait, il admet deux sortes de 
réalités : 1° celle basée sur le principe formel de la non-contra- 

(1) Les sens et l'intelligence (Trad. franc), pp. 325, 337 et 34 1 . (Paris, F. Alcan). 

(2) Principles of logic, i883, p. 3o4. 

(3) Reality and thought. (Mind, 1888), p. 370. — Appearance and reality, p. 552. 

(4) Appearance and reality, p. 169. 

(5) Id., pp. 179, 181 et 006. 



180 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

diction avec elle-même ; ce principe est le critérium absolu de 
la réalité dernière ; 2° celle qui se base sur le principe matériel 
de l'expérience des sens. Cependant cette dernière est plutôt 
encore une apparence que la réalité, mais une apparence pos- 
sédant un certain degré de réalité. Ces apparences ne sont pas 
irréelles, elles existent, et tout ce qui existe doit appartenir à la 
réalité ; elles ne sont irréelles que comparées à la réalité to- 
tale (1). Cette théorie des degrés de réalité a certainement pour 
antécédent les vérités de raison et les vérités de fait de Leibnitz, 
en notant, toutefois, que Leibnitz accordait aux deux genres 
de vérité un seul et même plan, rejetant en ce domaine toute 
notion de degré. 

M. Hobhouse, dans son bel ouvrage sur la théorie de la 
connaissance, a certainement ressenti l'influence de Bradley, 
et, comme lui, il tend à ne pas prendre une position bien 
nette en ce qui concerne la question de l'idéalisme ou du 
réalisme, bien qu'il se rapproche certes du premier, tout en 
l'interprétant d'une manière assez personnelle. Selon lui, 
l'erreur du réalisme naturel ou intuitif est de partir de cette 
idée que l'indépendance du percept est immédiatement donnée, 
et l'erreur de l'idéalisme subjectif est d'affirmer que l'objet est 
d'abord donné comme interne. A son point de vue, il n'est donné, 
en fait, d'aucune de ces manières. Il apparaît comme un con- 
tenu présent à un état intérieur (2). 

M. Hobhouse déclare s'opposer à Kant en ce que, selon lui, 
la sensation n'est pas formée par la pensée. Il peut bien y avoir 
des cas où son contenu est déterminé complètement ou par- 
tiellement, en concordance avec les lois psychologiques spéciales, 
par la direction que l'esprit prend ou qu'il a prise ; mais dans 
le sens où les idéalistes l'ont entendu, l'auteur déclare ne pas 
avoir de raisons pour considérer la perception (appréhension) 
comme dépendant de la pensée ou de la conception (3). 

Mais déduire de là que M. Hobhouse est réaliste, au sens 
courant du mot, serait une erreur profonde. Il suit, au contraire' 
la trace de Berkeley, en soutenant que nous devons abandonner 

(1) Appedrance and reality, pp. i32 et ikk- 

(2) Theiheory of knowledge, a me édit. [i r « édit. 1896), p. 537. 

(3) Éd., a m e édit. p. 5q5. 



IDÉALISME 



181 



la notion qu'un monde extérieur à l'esprit puisse être connu 
pas l'inférence seule, puisque la perception directe est limitée 
aux propres états internes de l'esprit. Si nous saisissons exacte- 
ment la pensée de M. Hobhouse, elle peut se résumer ainsi : un 
monde indépendant de notre perception est construit, sous 
certaines conditions mentales déterminées ; notre perception 
peut ou bien avoir pour objet sa propre qualité, et, dans ce cas, 
cet objet-ci n'a d'autre réalité que celle d'être un état de con- 
science, ou bien elle peut avoir pour objet un fait existant d'une 
manière indépendante. Mais la perception elle-même n'affirme 
pas que ceci réponde à un ordre externe ; au contraire, celui-ci 
est inféré par l'ensemble de notre mentalité. Cet ordre externe 
persiste ou change, suivant une loi uniforme, conçue par notre 
mentalité, mais rien n'autorise à poser quelque chose qui soit 
absolument indépendant de notre mentalité et rompant cette 
uniformité, — comme le noumène de Kant (1). Donc, suivant 
l'auteur, la réalité du monde externe n'est pas une donnée 
immédiate, mais seulement consécutive, et ceci le reporte très 
loin du réalisme. 

M. Hobhouse note très exactement que ce sont trois anti- 
thèses différentes que le moi et le non-moi, le sujet et l'objet, 
l'esprit et la matière. Le moi peut être objet, comme c'est le cas 
lorsque je me rends compte de mes propres sentiments, de 
ma propre existence, etc., et le non-moi peut être esprit (par 
exemple : vous) autant que matière (une plume). Des contenus 
de conscience, — qui forment une seule catégorie avec nos 
peines et nos douleurs, qui sont considérées comme en étant 
dépendantes ou que je situe sur mon corps, sans égard à la 
partie de l'espace dans laquelle je me trouve, — sont classés en 
un tout que l'on appelle le moi ; alors que, inversement, ceux 
des contenus qui sont donnés en des relations spatiales perma- 
nentes, ou qui changent leurs relations suivant certaines lois 
uniformes de mouvement, sont classés à leur tour comme dé- 
pendants, non du cours des sentiments, etc., mais d'eux-mêmes, 
ou de quelque autre contenu (2). Le moi et le non-moi sont tous 
deux des modes de groupements de nos états de conscience. 

(i) Cf. Hobhouse, op. cit., p. 627 a 687. 
{2) ld.,ojj. cit., pp. 519 et 522. 



J82 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

M. Bernard Bosanquet, qui, lui aussi, a subi l'influence de 
Hegel, considère que l'objet de la logique est la construction 
de la réalité. Comment, se demande-t-il, le cours de mes propres 
idées et sentiments contient-il pour moi un monde de choses et 
de personnes qui ne sont pas purement en mon esprit ? Il est 
d'avis que l'on ne peut contester cette phrase de Schopenhauer : 
« que le monde est mon idée ». Si une vérité peut être affirmée 
a priori, c'est bien celle-là, car elle est l'expression de la forme 
la plus générale de toute expérience possible et imaginable. Ce 
monde est une sorte de construction dont les matériaux sont 
nos idées et nos perceptions. Le « monde comme idée » ne signifie 
pas autre chose que ceci : c'est que le système de choses et de 
personnes qui nous environne tous, dont chacun parle et 
auquel il se réfère comme une identité pour tous les hommes, 
existe pour chacun d'entre nous comme construit en sa propre 
idée et avec les matériaux de sa propre intelligence (1). 

Il est agréable de rappeler l'argumentation claire et précise 
de M. Bosanquet : «Nous avons donc, dit-il, acquis l'idée d'un 
m onde répondant à un système de choses et de personnes en 
relation les unes avec les autres, système que l'on doit considérer 
comme étant le même pour un même individu à des moments 
différents, et pour des intelligences différentes au même moment, 
et qui n'existe pour un individu qu'au moyen de sa conscience 
individuelle. Mais, dit l'auteur, nous ne pouvons nous arrêter 
à ce point, car nous en sommes réellement arrivés à une contra- 
diction. Si les parties de notre monde sont en relation l'une avec 
l'autre, elles ne dépendent pas purement de nous, c'est-à-dire 
des changements de notre conscience. Et nous les considérons 
toutes comme étant indépendantes de nous, en ce sens que nous 
ne supposons pas que la présence ou l'absence de notre percep- 
tion engendre une différence dans le monde. Le mur qui est 
devant moi et que je vois, et le mur derrière moi et que je 
ne vois pas, existent pour moi au même titre. Pendant que vous 
êtes ici, vous songez à votre chambre de chez vous, vous y 
pensez suivant son aspect, c'est-à-dire telle qu'elle apparaîtrait 
si vous étiez là pour la voir. Ceci nous est imposé par la pratique 
et, par suite, il faut que nous l'admettions comme vrai pour des 

(i) The essentials of logic, pp. h à 0. 



IDÉALISME 



183 



fins pratiques. Mais si vous acceptez ceci comme une théorie, 
omettant le facteur hypothétique « si j'étais là pour voir », vous 
faites erreur. Vous regardez alors votre monde comme existant 
hors de votre conscience, de la même manière qu'il existe dans 
votre conscience, sans tenir compte de la suppression de votre 
conscience. Vous êtes alors sur la voie d'admettre que le monde, 
tel que vous le voyez, entendez et sentez, est hors de votre 
esprit, et que la vue, l'ouïe et le toucher, ainsi que les idées qui 
en sont nées, sont à l'intérieur de votre esprit, comme une 
copie faible et imparfaite du monde qu'alors vous appelez 
externe, dans le sens de « en dehors de l'esprit » (1). 

Il est vrai, continue M. Bosanquet, que le monde n'est pas 
affecté par la suppression de ma perception et de ma conscience 
individuelle, mais il ne s'ensuit nullement que s'il devient objet 
d'un état de conscience en moi, il puisse être autrement que tel 
qu'il existe dans cette conscience. Nous devons distinguer entre 
l'idée que l'objectif est en dehors de la conscience, et pour cela 
non dans la conscience, et l'idée que l'objectif peut être dans la 
conscience individuelle mais identifié avec quelque chose 
d'au-delà de la conscience individuelle. Cela revient à dire que 
la conscience est capable de contenir un monde, non comme la 
copie d'un original préformé, mais comme quelque chose qu'il 
forme pour lui-même par un processus nécessaire et qui porte 
au delà de cette conscience finie et de nature momentanée (2). 

L'auteur, de même que M. Hobhouse, prend ici une position 
idéaliste, sans admettre cependant pour cela l'idéalisme subjectif, 
auquel il reproche d'attribuer au monde de la connaissance des 
propriétés qui ne sont vraies que du cours des représentations. 

Nous rangeons encore parmi les idéalistes contemporains 
M. Shute (3) (de l'école de Hume) ; M. Pearson (4) ; M. Lloyd 
Morgan (qui propose explicitement d'utiliser le terme « cons- 
truire» pour la formation de la notion d'objet extérieur) (5); 
M. le prof. Stout, M. Trumbell Ladd (qui affirme qu'une réalité 

(1) Op. cit., pp. 6 à 8 — Cf. également : Logic or the morphology of know- 
ledge, 1888, T. i, p. 4. 

(2) Essentials of logic,-p. n. 

(3) Discourse on trulh, 1877. 

(li) The Grammar of science, 1892 (2 ma édit. 1900). 
(5) Animal life and intelligence, p. 3i2. 



184 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

qui n'est pas connue ou conçue comme connaissante n'est pas 
une réalité) (1) ; M. E. Belfort Bax (d'après lequel toute réalité 
n'est que la sensation ramenée dans le système des catégories, 
un tout coordonné ou un système de modes ou d'inflexions de 
conscience) (2) ; M. Muirhead (qui adopte la théorie de M. Hob- 
house) (3). Nous citerons enfin, pour mémoire, M. Max Muller, 
l'auteur de tant d'ouvrages estimés sur la théorie du langage. 

M. Bradley aborde la question de la vérité par une pensée très 
large : « J'admets, dit-il, ou plutôt je voudrais affirmer qu'un 
résultat, s'il ne peut satisfaire notre nature complète, n'atteint 
pas la perfection. Et je ne pourrais m'arrêter tranquillement à 
une vérité, si j'étais obligé de la considérer comme haïssable. 
Bien qu'incapable de la nier, j'affirmerais, à tort ou à raison, que 
les recherches ne sont pas terminées, et que le résultat n'était 
que partiel. Et si la métaphysique doit survivre, elle doit, je 
pense, tenir compte de tous les côtés de notre être (4) ; ce qui 
parvient à satisfaire notre intellect est réel et ce qui n'y réussit 
pas est faux, ou tout au moins incomplet. » Mais l'auteur rétrécit 
progressivement son point de vue initial, car, à peine trois pages 
plus loin, nous lisons que « cela seulement est réellement valable 
pour l'intelligence, ce dont, à un moment donné, la pensée ne 
peut douter. Ce qui, pour la pensée, est coërcitif ou irrésistible — 
donc ce que la pensée doit affirmer en tendant de nier — cela 
seul peut offrir une base valable pour la métaphysique (5) ; car 
la réalité est un ensemble systématisé ou organisé et la base de 
cette croyance est la non-contradiction ou l'accord de la pensée 
avec elle-même. » 

Cependant, l'auteur avoue qu'il est impossible de déterminer le 
principe fondamental sur lequel se base la négation, c'est-à-dire 
l'impossibilité d'unir en notre esprit une idée avec son contraire. 
Nous sommes donc ramenés à un critérium bien classique : le 
principe de contradiction, et en ceci l'auteur revient à Spencer, 
qu'il traite parfois avec trop d'ironie. Mais un mérite incontes- 

(1) Philosophy of mind, i8g5, p. n5. — Cf. aussi : Introduction to philosophy, 
1890, pp. 22/4 passim. 

(2) The problem of reality, 1892. 

(3) The goal of Knowledge. (Mind, 1897, p. 682 et suiv.) 

(4) Appearance and reality, p. i£8. 

(5) Cf. également : Principles of logic, p. 386. 



IDÉALISME 



185 



table de Bradley est d'avoir mis en relief le caractère relatif, 
provisoire et évolutif de ce que nous admettons comme la vérité. 
D'abord, dit-il, s'il y avait quelque réalité entièrement en dehors 
de toute connaissance, nous ne pourrions en aucune façon nous 
en apercevoir ; et si nous en étions totalement ignorants, nous 
pourrions difficilement suggérer que notre ignorance nous la 
cache. Il n'y a pas pour nous d'autre vérité que celle qui se 
découvre à nous et, cependant, au-delà de ce que nous connais- 
sons, il existe une vérité qui ne consiste pas exclusivement dans 
la représentation en moi, ni en une autre personne. 

Ce que nous savons et ce qui est réel doivent être en rapport, 
sans cependant arriver à une identité totale et complète. Il n'y 
a aucune vérité qui soit complètement vraie, comme il n'y a 
aucune erreur qui soit totalement fausse ; dans les deux cas ce 
n'est qu'une question de plus ou de moins (1). L'erreur est une 
vérité partielle et qui est fausse uniquement parce qu'elle est 
partielle et incomplète. Toute vérité finie, ainsi que tout fait, 
doivent être irréels et faux dans une certaine mesure et il est 
impossible, en définitive, de connaître avec certitude quelle est la 
quantité d'erreur qu'ils contiennent. Nous ne savons pas déter- 
miner cette quantité, parce que l'inconnu s'étend d'une manière 
illimitée ; toute abstraction est précaire et à la merci de ce 
qui n'est pas observé. Si notre connaissance était un système, 
le cas,"sans aucun doute, serait modifié. Nous connaîtrions pour 
toute chose la place qui lui est assignée par l'ensemble et nous 
pourrions mesurer le degré exact de vérité et d'erreur que chaque 

chose posséderait mais, par sa nature même, tout système 

de ce genre est certainement impossible (2). La vérité et la 
pensée ne sont pas la chose elle-même, mais sont en rapport avec 
elle et autour d'elle. Mais, notons-le, ceci aussi est indémon- 
trable, puisque la chose elle-même est un élément non détermi- 
nable. C'est encore une trace de réalisme dans le système. 

Les théories de la vérité de MM. Hobhouse et Bosanquet sont 
trop impliquées dans leur conception du jugement, pour qu'elles 
puissent être traitées séparément ici. 

M. Bain critique surtout la pensée de H. Spencer en ce qui 

(1) Op. cit., pp. 25, 36a, 3G0, 5iC,etc. Voir également: Minci, juillet 190^, 
f)p. 3i8-32o. 

(2) Op. cil., p. 5 4 1 . 



186 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

concerne le fondement de la. certitude ou postulat de l'inconce- 
vabilité du contraire ; il ajoute un second principe qu'il em- 
prunte à Hamilton : c'est « le témoignage de la conscience ». 
En somme, en lieu et place de ce postulat unique, il en propose 
divers autres, dont les suivants forment la base : 

Au premier rang, il place le postulat de l'accord de la vérité 
avec elle-même (consistency) ou la conséquence (par opposition 
à l'inconséquence) ou encore l'absence de contradiction. Ceci 
est le principe de toute inférence immédiate et de toute propo- 
sition équivalente. Il doit être accepté comme la condition 
sine qua non de tout raisonnement, de toute discussion, de 
toute conversation intelligente. 

En second lieu, il doit y avoir, d'après lui, un ou plusieurs 
postulats pour légitimer toutes les inférences ou conclusions 
qui dérivent de l'expérience, des principes de certitude réelle 
ou inductive. Pour garantir les conclusions de notre expérience, 
pour légitimer des assertions comme celles-ci : « l'eau apaise 
la soif », « les corps abandonnés à eux-mêmes tombent », il y a 
une première condition requise, c'est la foi à la conscience 
actuelle. Il faut admettre ce principe que nous sentons réelle- 
ment ce que nous sentons, que nos sensations et nos sentiments 
se présentent réellement à nous de la manière dont nous en 
avons conscience. Peu importe que nous appelions ceci une foi 
naturelle ou une croyance irrésistible, ou encore une assertion 
dont le contraire est inconcevable. Le fait est que nous admet- 
tons cette croyance primitive ; c'est sur elle que nous nous ap- 
puyons dans toutes nos actions (1). Cette thèse de Bain est 
sans conteste plus complète que celle de Spencer, mais elle ne 
nous explique pas pourquoi la vérité n'est pas toujours d'accord 
avec nos sensations, pourquoi nous affirmons qu'un bâton reste 
droit lorsque nous le plongeons dans l'eau, bien que nous le 
voyons suivre deux directions divergentes. 

Le principe de contradiction a déjà joué un grand rôle dans 
ce qui précède ; passons à l'examen des autres principes fonda- 
mentaux de la logique. 

La loi d'identité a été interprétée de diverses manières, mais 
celles-ci se posent toutes entre deux extrêmes ; ou bien elles 

(i) Bain. Logique inductive et déductive, pp. 390-398 (F. Alcan). 



IDÉALISME 



187 



se bornent à affirmer qu'une donnée A est simplement identique 
à elle-même (en somme un jugement dont le sujet ou le prédicat 
sont identiques), ou bien elle affirme l'égalité de deux éléments 
semblables, lorsqu'ils sont placés dans des ensembles différents, 
c'est-à-dire, suivant l'expression de M. Bosanquet : l'identité 
devient un point de rencontre des différences ou la synthèse 
des différences (1). D'aucuns ont attaché à ce principe d'identité 
une importance primordiale, d'autres l'ont rejeté comme stérile 
et inutile. Le plus expressif de ces derniers fut M. Shute : 
d'après lui, ce principe non seulement ne nous est pas nécessaire, 
mais il est très difficile à comprendre. Puisqu'il interprète ce 
principe comme l'identité absolue de deux termes de comparai- 
son, on peut dire qu'il objecte, à raison, que toute pensée se 
rapporte à de simples différences ou à des identités avec diffé- 
rences. Nous ne pouvons penser que A est A que si nous admet- 
tons le même A dans des circonstances différentes, et nous affir- 
mons alors que les deux A se ressemblent exactement (2). En 
effet, si aucune différence n'est perçue, si les deux A se trouvent 
dans un rapport d'identité absolue, on ne peut les discerner et 
nous n'avons affaire dans ce cas qu'à un seul et même A; par 
suite, toute mise en relation disparaît forcément. 

M. Stanley Jevons exprime ce principe par cette formule assez 
spéciale : « ce qui est, est ». De même, il formule la loi de contra- 
diction : « rien ne peut être, et ne pas être », et celle du milieu 
exclus : « chaque chose doit être, ou ne pas être » (3). Il attache 
une grande importance à ces principes, et il soulève la question 
de savoir si on doit les envisager comme des lois de la pensée ou 
comme des lois des choses ? Appartiennent-elles à la pensée ou 
à la nature matérielle ? La science est dans l'esprit et non dans 
les choses et, par suite, les propriétés de l'esprit ont toute impor- 
tance. Il est vrai, d'autre part, que ces lois sont vérifiées dans 
l'observation du monde externe et il semblerait par là qu'elles 
puissent être découvertes et prouvées par généralisation, si elles 
n'avaient déjà été en notre possession. Mais d'un autre côté, on 
peut certes avancer que nous ne pouvons prouver ces lois par 

(1) The philosophical importance ofa true theory of identily (Mind,iS88,p. 358), 

(2) Discourse on truth, 1877, p. 265, 5, 290. 

(3) Elemenlary lessons on logic, 1890, p. 116. 



188 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

quelque processus de raisonnement ou d'observation, parce que 
ces lois elles-mêmes sont présupposées dans la notion même de 
la preuve, comme Leibnitz l'avait déjà indiqué. Elles sont les 
conditions nécessaires de toute pensée et de toute connaissance 
et le fait même de rechercher leur vérité implique l'acceptation de 
leur vérité. 

Hartley surenchérit encore en remarquant que si les lois fon- 
damentales de la logique ne sont pas certaines, il doit exister 
une logique de second ordre, par laquelle nous pouvons déter- 
miner le degré d'incertitude, puis une logique de troisième 
ordre, si celle du second n'est pas certaine, etc. (1). 

M. Jevons considère donc ces lois comme des données premiè- 
res, des espèces d'impératifs qui gouvernent notre activité 
mentale. Elles existent et elles nous dominent; mais l'auteur ne 
nous dit pas ce qui les impose, pourquoi nous les admettons, ni 
où elles nous mènent. A ce dernier point, on pourrait répondre 
qu'elles nous guident vers la vérité, mais puisque celle-ci est 
précisément ce qui est conforme à ces lois, nous tournons dans 
un cercle vicieux. 

Observons toutetois qu'en ceci M. Bradley a vu la question 
sous une forme plus vivante. Selon lui, le principe d'identité 
signifie que ce qui est vrai dans un ensemble est également vrai 
dans un autre. Si la modification des rapports, dit-il, changeait 
aussi la vérité, toute vérité devrait être en évolution continuelle, 
elle serait dans un état d'instabilité absolue ; mais, au contraire, 
nous devons admettre que tout jugement vrai affirme une déter- 
mination du réel, qui, lui, n'est pas modifié dans son essence par 
le cours des événements, et moins encore par les qualifications 
que par nos idées, nous ajoutons à la réalité. Quelque chose reste 
permanent dans les rapports variables que l'on établit, la réalité 
reste parmi ces apparences en des degrés divers et avec des 
valeurs diverses (2). 

Le principe de contradiction, qui, bien entendu, n'exclut pas 
la diversité (3), repose sur ce qu'il existe dans la réalité des élé- 
ments qui, soit en général, soit dans un rapport déterminé, ne 

(1) Principles oj sciences, p. 7. 

(2) Appearance and réality, p. 55o. 

(3) The contrary and the disparate (Mind 1896, p. 405). 



IDÉALISME 



189 



peuvent être unis, et sur ce que la logique a à tenir compte de 
cette nature de la réalité. M. Bosanquet tout en n'attachant que 
peu d'importance à ces principes, s'est exprimé d'une manière 
semblable à celle de M. Bradley : l'identité, dit-il, ne peut exister 
sans différence. L'élément d'identité entre deux contours peut 
être nettement marqué et limité, mais au moment où ils 
cessent d'être deux ce n'est plus une identité (1). 

C'est encore ce que dit M. Carus : le principe d'identité, selon 
lui, devrait être appelé principe d'égalité, car il ne se rapporte 
pas à l'égalité absolue d'une chose avec elle-même ; l'affirma- 
tion A = A ne signifie pas que la chose particulière A est elle- 
même et que, par suite, l'unique A est une et même chose. Si 
cette proposition ne se rapporte pas à divers A, elle n'a pas de 
sens, elle est vide, sans signification et sans emploi (2). Très 
semblables encore sont les thèses de M. le professeur J. G. 
Hibben (3) et de M. Mellone (4). 

Tout autre cependant est l'idée de M. J. Veitch, dont nous 
avons maintes fois parlé à propos du réalisme. Quant au point 
qui nous occupe en ce moment, il suit la voie indiquée par 
Hamilton et qui nous reporte à Saint-Thomas d'Aquin. Il 
affirme que le principe d'identité implique qu'un concept est 
ce qu'il est dans la pensée et non son contraire. Tout objet de 
la pensée est conçu comme étant lui-même ; en modifiant l'ex- 
pression : tout sujet est prédicat de lui-même ; ceci constitue 
la racine de l'affirmation logique. La loi d'identité implique 
affirmation et négation, position et exclusion, identité et 
différence. Cette corrélation provient de l'idée de limitation, 
qui est incluse dans les attributs constituants ou qualités d'un 
concept. Cette constitution ou autonomie du concept est, dans 
l'esprit, la base de la négation et de la différence (5). En réalité, 
tout ceci ne signifie pas autre chose que cette affirmation bien 
vide qu'une représentation est identique à elle-même et diffé- 
rente d'une autre, et de fait, ces principes d'identité et de contra- 

(1) Minci, 1888, p. 359. 

(2) The ideaofnecessity (The Monist, 1892, p. 10). 

(3) Logic deductive and inductive, 190b, p. 98. 

(4) Text-book of logic, p. 366 et 367. 

(5) Instilules of logic, i885,p. 116. 



190 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

diction, entendus ainsi, sont absolument stériles; M. Veitch 
lui-même est obligé de le reconnaître. 

Les théories, en ce qui concerne les autres principes : milieu 
exclus, raison suffisante (que M. Veitch appelle principe de con- 
dition et de conditionné) sont peu novatrices. 

Passons maintenant à l'examen des théories du jugement. 

Pour M. Bradley, le jugement est plutôt Y activité (le mot est 
à retenir) par laquelle nous mettons en rapport le contenu d'une 
représentation avec une réalité existante au delà de cette 
activité. Dans le jugement nous sommes sous la contrainte que 
le réel exerce sur nous ; par le jugement nous mettons en relation 
un contenu idéal (reconnu comme tel) avec la réalité qui se 
trouve derrière cet acte. L'auteur entend par contenu idéal ce qui 
est reconnu, non comme un fait, mais comme un adjectif vaga- 
bond (1), c'est-à-dire, l'idée, la signification logique ou, encore, la 
notion générale par laquelle nous déterminons la réalité. Ceci 
implique donc que nous faisons dans le jugement une distinction 
très nette entre la réalité et l'idée, ce qui d'ailleurs est bien d'accord 
avec sa théorie de la réalité exposée précédemment. On consi- 
dère quelquefois que l'essence du jugement se trouve dans la 
conscience de l'objectivité ou la connexion nécessaire, mais 
selon M. Bradley, sa signification dérive en fin de compte, d'un 
rapport avec le réel. 

Notons ici une remarque très judicieuse, faite par l'auteur 
au sujet de la différence qui existe entre un jugement affirmatif 
et un jugement négatif. Lorsque nous indiquons un arbre et 
que nous lui appliquons le mot « vert », on pourrait objecter, 
dit-il, qu'en ce cas le sujet est tout aussi idéal que lorsque le 
même objet refuse la suggestion « jaune » qui lui est offerte. 
Mais poser cette objection serait ignorer une différence impor- 
tante. LWbre, en son unité admise comme réelle, peut accepter 
du coup la qualité suggérée de vert. Je ne suis pas toujours 
forcé de suspendre ma décision, d'attendre et de considérer le 
tout comme idéal, de me demander avant tout « l'arbre est-il 
vert ? » et de décider ensuite que l'arbre vert est un arbre vert. 
Mais dans le jugement négatif où « jaune » est nié, la relation 
positive de « jaune » avec l'arbre doit précéder l'exclusion de 

(i) Principles of loyic, p. no. 



IDEALISME 



191 



cette relation. Le jugement ne peut jamais anticiper la question, 
je dois toujours être placé au stade de la réflexion, que j'évite 
quelquefois dans le jugement affirmatif (1). 

La théorie que M. Hobhouse a exposée nous paraît une des 
plus complètes et des plus exactes que nous offre la logique 
contemporaine. C'est pourquoi nous l'exposerons assez longue- 
ment en reprenant toujours, autant que possible, les termes 
mêmes de l'auteur. Le jugement et la croyance sont tous deux 
en relation avec la réalité. La réalité, comme nous l'avons dit, 
signifie d'abord pour l'esprit le fait qu'il conçoit, et chacune des 
assertions dont nous nous occupons est formée, soit en analysant, 
soit en retenant ce qui est donné, soit en unissant divers faits 
donnés en une seule assertion. Toute assertion se rapporte donc au 
présent ou à ce qui a été présent, la seule restriction à opposer 
à ce dernier cas étant qu'en réaffirmant des faits, nous tendons 
à prendre tout ce qui a été donné comme un ensemble, dont nous 
pouvons affirmer, soit le tout, soit seulement certaines parties. 
Il est clair, par suite, que toute croyance a un rapport avec la 
réalité, bien que notre croyance ne soit pas entièrement vraie et, 
conséquemment, on ne peut trouver aucune objection à ce qu'on 
parle de croyance ou de jugement comme d'une relation avec la 
réalité. La seule erreur qu'on doive éviter, est de supposer que le 
contact avec la réalité ne commence qu'avec le jugement. La 
conception (appréhension) est déjà l'assertion du fait, de ce 
qui est réel, et le jugement ne fait que suivre la voie de la 
conception (2). 

Ceci étant établi, l'auteur tente de situer nettement le juge- 
ment dans l'ensemble de notre activité mentale : 

Comparant le jugement avec d'autres formes d'assertions, il 
distingue d'emblée le jugement par l'emploi qu'on y fait de 
contenus idéaux, (ce qui signifie ceux qui sont l'objet défini et 
constant de rapports). Il se distingue de la perception, par 
exemple celle d'un cri d'animal. Celle-ci, lorsque je la décris, est 
un jugement, et elle l'est parce que je ramène le fait actuel 
dans un certain contenu idéal. Considérez l'état de mon esprit, 
tel qu'il est (en pensée ou au moment actuel), abstraction faite 

(1) Op. cit., p. no. 

(2) The theory of knowledge, p. i45. 



192 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

de cette subordination, et il ne reste qu'une simple perception. 
C'est l'application du contenu idéal qui transforme la concep- 
tion en jugement. 

Si nous comparons le jugement avec l'idée elle-même, nous 
trouvons, outre une multitude de différences peu importantes, 
deux types principaux, quant à leurs relations, parmi les théo- 
ries qui ont été émises : 1° le jugement est une synthèse de 
deux idées (Cf. Sigwart qui est partiellement de cet avis, et 
surtout Wolff) ou d'une idée et d'un fait perçu. A cette concep- 
tion, en tant qu'elle prétend rendre complètement la significa- 
tion du jugement, on a fait les deux objections suivantes : 
a) La synthèse d'idées peut rester purement « idéale »; b) une 
idée donnée, quel que soit son degré de complexité, peut devenir 
le contenu d'un jugement, sans qu'elle doive pour cela"entrer en 
relation ultérieure avec d'autres contenus. Quant à la première 
objection, il est évident que « la nuit belle » n'est pas plus un 
jugement que « nuit » et « belle ». Pour prouver la deuxième, on 
a attaché beaucoup d'importance au jugement d'existence, mais 
sans utilité, puisque le cas est clair par d'autres exemples : « Vic- 
toire libérale», «lés libéraux sont victorieux », la connexion entre 
les deux termes peut exister comme une idée, elle peut être sug- 
gérée à quelqu'un d'autre comme une question, affirmée comme 
un fait, mais, en définitive, c'est toujours la même connexion. 

2° La deuxième théorie du jugement, qui le définit comme le 
rapport d'un contenu idéal avec la réalité, ou encore la déter- 
mination de la réalité par un contenu idéal. Il n'y »pas d'asser- 
tion qui ne soit une relation avec la réalité ou une asser- 
tion de réalité. Mais ce serait une erreur, à notre point de vue, 
de considérer le jugement comme étant le premier phénomène 
qui introduise dans l'idée la relation avec la réalité. 

Maintenant, se demande M. Hobhouse, ces deux théories du 
jugement sont-elles compatibles ? Si le jugement affirme pure- 
ment un contenu idéal, peut-on également dire qu'il relie ce 
contenu à quelque chose d'autre ? Et, s'il le relie à quelque 
chose d'autre, ne fait-il pas plus que d'affirmer purement cette 
liaison ? La réponse se trouve lorsqu'on demande quelle est 
la nature de l'idée que nous comparons au jugement. Si le 
jugement est celui-ci : « il a plu durant une heure », le con- 
tenu total peut être regardé comme une simple idée. Je pour- 



IDÉALISME 



193 



rais suggérer que la pluie a duré une heure et confirmer le fait 
en regardant ma montre. Entre l'existence de l'idée et le juge- 
ment, il y a cette simple différence que ce dernier comprend 
l'affirmation de la suggestion et ainsi, en prenant la matière 
totale : sujet, prédicat et leur relation, comme le contenu 
en question, le jugement est l'assertion que ce contenu est réel. 
Mais « pleuvoir », en lui-même, est aussi un contenu idéal et 
dans le jugement ce contenu est connexe à d'autres faits. 
Ainsi, en parlant de la relation du jugement avec l'idée, il faut 
que vous sachiez quelle est l'idée que vous pensez. Le jugement 
est l'assertion d'un contenu avec son élément idéal, ou bien il 
contient un élément idéal. Le jugement met en corrélation un 
contenu idéal avec un autre contenu, idéal ou perçu. Ceci met 
en relation tout le contenu avec un élément nécessaire qui le 
contient (1). 

Si l'on nous pose la question : quelle est la relation du juge- 
ment avec l'idée ? notre réponse sera qu'une idée devient un 
jugement lorsque son contenu cesse d'être simplement suggéré, 
mais qu'il est affirmé de quelque chose de réel. Et cette affirma- 
tion est la caractéristique du jugement. D'un autre côté, le 
contenu ou l'une de ses parties, qui est affirmé, doit, s'il est 
idéal, dans le sens strict être déjà connu, de quelque manière et 
c'est pour cela qu'on peut le désigner par un nom. 

L'idée, toujours suivant M. Hobhouse, devient un jugement, 
non pas nécessairement lorsqu'elle est affirmée avec pleine con- 
fiance, mais lorsqu'elle est suggérée avec quelque degré explicite 
de croyance (2). Si nous examinons la théorie qu'on nous pro- 
pose, nous voyons que nous nous heurtons encore à une diffi- 
culté qui n'est pas résolue : en quoi consiste psychologique- 
ment cette assertion qui est l'élément essentiel du jugement ? 
C'est la difficulté que nous avons rencontrée chez Mill et que 
nous éprouvons encore à propos de la théorie de Bain, qui, eux, 
ont employé le mot croyance pour désigner cette caractéristique, 
sans laquelle aucun jugement n'est possible. Bain nous en donne 
bien les gradations dans le développement psychologique de 
nos fonctions mentales : la conscience immédiate, la mémoire, 



(1) Op. cit , pp. i/iget 1 5 

(2) Op. cit., pp. i52 el i54. 

HERMANT. 



13 



194 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

puis l'avenir (1), mais la nature même de cette croyance reste 
dans l'ombre. Cette croyance est-elle un acte distinct de la per- 
ception elle-même ? et cet acte peut-il se poser indépendam- 
ment de l'image et de ses connexions mentales ? 

Voilà ce qu'il importerait de savoir. M. Hobhouse a certaine- 
ment, dans cette voie, posé des jalons plus loin que ses prédéces- 
seurs, surtout en montrant que le phénomène existe dans l'acte 
primitif de la perception (bien que la chose ait été notée rapide- 
ment par Green) (2), mais il n'a pas donné une solution complète. 

Selon M. Bosanquet, le caractère essentiel du jugement et 
de toute connaissance est l'affirmation. C'est par le jugement 
qu'on décide de la réalité des idées. C'est donc par lui que nous 
construisons le monde de la réalité ; ce dernier, en tant que 
système organisé défini, est pour nous une extension, au moyen 
du jugement, de la sensation présente et de la sensation du moi, 
et c'est la nature propre du jugement de former une telle exten- 
sion et d'y servir de base (3). La notion de vérité ou de réalité 
ne s'applique qu'à cette extension seule et non à la sensation 
elle-même : « Nous disons trop facilement que la sensation est 
illusoire ou fausse, car ceci est incorrect. Ce que nous devons 
penser, c'est que la sensation n'est pas vraie, mais, par la même 
raison qu'elle n'est pas vraie, elle n'est pas fausse non plus, car 
elle n'est pas du tout un jugement et ce n'est que le jugement 
seul qui peut être vrai ou faux » (4). 

Cette interprétation, ou cette amplification que nous donnons 
à la sensation, correspond à la nécessité ou à l'universalité et est 
pour cela objectivement notre monde, c'est-à-dire, elle est ce 
que nous sommes obligés de penser et ce que tous nous sommes 
obligés de penser. Le système tout entier en voie de construc- 
tion, c'est-à-dire, notre perception intellectuelle, telle qu'elle 
est élargie par interprétation, est ce que nous comprenons par 
réalité, seulement avec une réserve en faveur de formes d'expé- 
rience qui ne sont pas intellectuelles du tout. Tout jugement 
affirme que quelque chose est réel et, par là, affirme que l'on doit 

(1) Logique indue live et déductive, I, p. 398. 

(2) Works, II, p. 176. 

(3) Logh or the morphology of knowledge, 1888, 1, pp. 77 et 10.',. 

(A) Essays and adresses on the philosophical distinction between knowledge and 
opinion, p. 186. 



IDÉALISME , 195 

déterminer en partie la réalité par ce quelque chose. La connais- 
sance existe sous la forme d'affirmations au sujet de la réalité(l) . 
Cette théorie nous paraît très heureuse et très novatrice, par 
rapport au rôle que le jugement joue dans l'évolution de notre 
mentalité. Selon Fauteur donc, cette affirmation au sujet de 
la réalité peut être définie, en d'autres mots, comme le jugement 
affirmatif continu de la conscience à Fêtai de veille. Tout jugement 
s'appuie consciemment ou inconsciemment sur une quantité 
innombrable de faits reconnus antérieurement comme réels ; 
chacun des éléments qui y interviennent forme comme un élé- 
ment d'un tout connexe, élément sur lequel se porte notre atten- 
tion, et le tout est un ensemble continu dont les parties sont in- 
séparables. Tant que nous sommes à l'état de veille, tout notre 
monde est conçu comme réel et forme pour nous une simple affir- 
mation immense, dont le sujet du jugement de perception est 
un point ou un endroit déterminé, en contact sensoriel avec 
celui qui perçoit. Mais, comme toute la réalité est continue, le 
sujet de tout jugement n'est pas purement cet endroit ou ce 
point donnés ; celuî-ci n'est qu'un point plus éclairé, qui s'éteint 
progressivement dans le restant, qui forme le fond, tout en rece- 
vant par continuité de ce fond son individualité systématique 
et organisée. Et le sujet ultime du jugement est le monde réel 
comme un tout, c'est de lui qu'en jugeant nous affirmons les 
qualités et les caractéristiques (2). 

Arrivé en ce point, l'auteur peut donc affirmer, comme le fit 
M. Bradley, que la chose essentielle dans le jugement est d'avoir 
un monde de réalités qui se distingue du cours de nos idées ; 
alors, une chose peut prétendre à la réalité, lorsqu'on attache la 
signification d'une de nos idées à quelque point du monde réel, 
et ceci ne peut se faire que là où une identité est reconnue entre 
la réalité et nos idées. 

Pour bien préciser ce que l'auteur comprend par là, nous 
reprendrons un des exemples de M. Bosanquet : si je dis : « cette 
table est faite de chêne », cette table est donnée dans la perception, 
déterminée déjà par des jugements innombrables ; c'est un point 
dans le système continu ou le tissu que nous prenons pour la 

(1) Essentials of Logic, p. 32. 

(2) Logic, p. 78. — Essentials, p. 34. 



VM LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

réalité. Parmi ses qualités, elle a, dans le bois, un certain grain 
et une certaine couleur. Je connais la couleur et le grain du bois 
de chêne et ils sont les mêmes que ceux de la table ; alors la 
signification ou le contenu « fait de chêne » se confond en ce 
point avec la réalité, et, au lieu de dire purement « cette table 
est faite de bois qui a tel grain et telle couleur », je puis dire «cette 
table est faite de bois de chêne ». Cet exemple montre, dit 
M. Bosanquet, la vraie distinction entre le sujet logique et le 
prédicat. Le fait est que, dans le jugement, le sujet logique est 
toujours la réalité — le prédicat logique est toujours la signi- 
fication d'une idée ; et la prétention à la vérité consiste en l'affir- 
mation que la signification appartient au tissu de réalité au 
point indiqué par le sujet. La connexion est toujours faite par 
identité de contenu au point où l'idée touche à la réalité, de 
sorte que le jugement apparaît toujours comme une révélation 
de quelque chose qui est en réalité. Il développe, accentue ou 
donne simplement de la précision à une qualité que l'on a 
reconnue au réel (1). 

M. Stanley Jevons a très peu développé la théorie du juge- 
ment ; selon lui le jugement consiste dans la comparaison entre 
elles de deux notions ou idées d'objet, dérivées de la simple 
perception, de manière à affirmer si elles agréent ou diffèrent (2). 
Ce thème est à la fois traditionnel et peu précis, surtout en com- 
paraison du développement qu'ont donné à ce problème 
MM. Hobhouse et Bosanquet. 

Certains idéalistes ont partagé l'aversion que les réalistes 
ont montrée pour le syllogisme. M. Bradley le traite de super- 
stition chimérique. Tout au plus, pour lui, est-il une des formes 
de relation qu'expriment les jugements ordinaires; il se range, 
soit avec la synthèse d'identité (deux quantités égales à une 
même troisième sont égales entre elles), soit avec la synthèse 
de degré, ou les synthèses de temps ou d'espace (3). 

M. Bosanquet s'arrête à peine à la question et réduit le syllo- 
gisme à d'autres formes de pensée. MM. Hobhouse et Mellone 
n'y attachent guère d'importance (cf. également la thèse de 

(1) Logic, pp. 3 et k- — Essenlials, pp. 70 et 71. — Cf. également Bradley: 

Principes, p. 64. 

(2) Elementary tessons in logic, p. 12. 

(3) Principles of logic, pp. 2 43- a44. 



IDÉALISME 



197 



Wundt à ce sujet). SeulWhewell avait admis que le syllogisme 
nous procure un critérium du raisonnement déductif et démons- 
tratif (1). 

Quant à Stanley Jevons, comme Beneke l'avait fait avant 
lui, il tente de remplacer le syllogisme par le principe de substi- 
tution. La vraie réforme de la logique, selon lui, doit consister 
non à expliquer le syllogisme d'une manière ou d'une autre, 
mais à se débarrasser de toutes les restrictions étroites que l'on 
trouve dans le système d'Aristote, et à montrer qu'il existe un 
variété infinie d'arguments logiques que l'on peut déduire immé- 
diatement du principe de substitution, dont le syllogisme ne 
forme qu'une partie et non une des plus importantes (2). 

Cette dernière thèse rappelle de .très près celle de Stuart Mill. 
De l'ensemble nous ne retiendrons que cette remarque de 
M. Mellone au sujet du syllogisme : la conclusion d'une inférence 
n'est jamais entièrement neuve, c'est-à-dire absolument sans 
relations avec les prémisses. La conclusion est contenue dans 
les prémisses prises ensemble. La conclusion serait contraire aux 
règles du syllogisme, si elle nous apprenait quelque chose qui ne 
fût pas contenu dans les prémisses. L'acte réel de l'inférence 
consiste en la synthèse des prémisses (3). 

Si le syllogisme n'occupe dans les discussions de l'école 
idéaliste anglaise qu'une place tout à fait subordonnée, il 
n'en est pas de même de l'inférence et de l'induction qui 
forment la base de presque tous les traités de logique anglais. 

Green plaçait l'essence de l'induction dans la découverte des 
causes des phénomènes (4), ce qui se rapproche beaucoup de la 
théorie de Stuart Mill. 

Selon M. Bain, l'induction infère du connu à l'inconnu ; elle 
suppose, par conséquent, que ce qui a été sera, sous certaines 
conditions qui doivent être spécifiées. C'est la même vérité 
qu'on exprime, par d'autres mots, quand on affirme que la 
nature est uniforme ou qu'il y a des lois dans la nature. 
Il se trouve donc que le mécanisme compliqué de la recherche 
inductive (qui constitue la logique) ou la méthode de l'induction, 

(1) Philosophy ofthe inductive Sciences, t. II, p. 82. 

(2) Principles of Sciences, p. 23. 

(3) An introductory text-book of logic, p. 226. 
(It) Works, I, p. 28/j. 



198 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

est limitée à la causalité. Les moyens les plus puissants pour 
éliminer les circonstances accidentelles et pour saisir les conco- 
mittances réelles des faits, c'est-à-dire les méthodes expéri- 
mentales, n'ont leur application complète que dans les lois de 
cause et d'effet (1). Ici encore nous retrouvons la théorie de Mill 
peu ou point modifiée. Les limites des généralisations induc- 
tives sont les limites mêmes de l'accord ou de la ressemblance 
des faits ; l'explication, comme Stuart Mill l'a montré, ne 
saurait franchir les sensations ultimes (2). 

M. Bradley insiste sur ce point qu'il ne peut y avoir quelque 
chose de pareil à l'induction, puisqu'elle repose toujours sur 
un universel impliqué dans le processus et qui donne à celui-ci 
un caractère déductif (3). Cette critique est importante, mais 
néanmoins il y a lieu de se demander d'où provient cet uni- 
versel. Celui-ci, d'après l'auteur, est toujours de nature hypo- 
thétique. Ce qui est exprimé n'est que le lien entre la relation et 
sa conséquence, en tant que qualités que l'on a abstraites de 
l'individuel, et ce lien est donné comme la loi du réel, ou, ce qui 
revient au même, de l'individuel. Tout jugement synthétique 
dépasse^les qualités sensibles qui nous sont données ; nous cons- 
truisons toujours sur ces données au moyen d'idées qui ne sont 
basées qu'indirectement sur des perceptions (4). 

Voici, en résumé, les idées de Stanley Jevons relativement au 
procédé inductif. D'après lui, l'induction parfaite n'est pas stérile. 
Même quand l'énumération des objets appartenant à une classe 
est complète et n'admet pas d'inférence à des objets non exami- 
nés, Fafïirmation, en une proposition générale, est d'une telle 
importance pour le processus que nous pouvons la considérer 
comme nécessaire. Ceci semble incontestable, mais le processus 
se réduit à un moyen d'économie et rien de plus. Quant à l'in- 
duction imparfaite, il semble que par elle nous étendions 
nos connaissances, car elle nous enseigne la nature de ce qui 
est inconnu (par exemple, l'avenir). Mais ce que nous avons 
acquis par là n'est jamais que probable. — Jamais» nous ne 
pouvons avoir la certitude de ce que le futur sera semblable au 

(1) Logique inductive et dêductive, t. II, pp. 12 § 17. 

(2) ld.,t. 11, pp. 180, i83. 

(3) Principles of logic, p. 2^2. 
(A) M., pp. /S et Gi. 



IDÉALISME 



199 



présent. L'auteur s'aventure, dit-il, à affirmer que l'induction 
imparfaite n'apporte jamais une addition réelle à notre connais- 
sance. Elle transforme les éléments de connaissance, mais 
certainement n'en crée pas (1). 

Mais, nous demandons-nous, y aurait-il quelque légitimité 
à exiger un résultat pareil d'un processus logique ? t Cette 
extension que l'on désire nous montrer, ne peut évidemment 
nous apporter de connaissance concrète, par rapport à des faits 
qui différeraient de ceux qui ont établi les prémisses, car en cette 
différence même se trouve immédiatement une raison de ne pas 
étendre les données à ces faits nouveaux. 

Et l'auteur fait observer que si, même pour cela, on veut se 
baser sur le principe d'uniformité de la nature, on ne réussit 
guère mieux, car ce principe doit être susceptible d'exceptions, 
puisque beaucoup de faits, que l'on regardait comme vrais, ont 
été trouvés plus tard n'être plus la vérité (2). La grande loi 
d'inférence, comme nous l'avons dit, est, selon M. Jevons, le 
principe de substitution, par lequel on affirme, pour autant qu'il 
existe de l'égalité, de l'identité ou de la ressemblance, que ce 
qui est vrai d'une chose sera vrai de l'autre. Mais ici encore on 
se heurte à cette difficulté qui consiste à s'assurer de ce qu'il 
existe un degré suffisant de ressemblance pour garantir l'infé- 
rence que l'on veut faire (3). Si l'identité est absolue, nous ne 
progressons pas, si non notre processus ne donne qu'un degré 
de probabilité, plus ou moins grand suivant les cas, c'est-à-dire 
que la conclusion n'a plus le caractère de certitude qu'ont les 
prémisses et que, par suite, ce processus lui-même est invalidé. 

Pour M. Bosanquet l'induction parfaite signifie simplement 
que le total des unités est limité et que la limite est atteinte. Mais 
la base de la recherche scientifique est une chose totalement 
différente. Par essence, elle n'a rien à voir avec le nombre ou 
avec une conclusion généralisée. Ce principe est purement celui- 
ci : « ce qui est vrai une fois est toujours vrai, et ce qui n'est pas 
vrai ne le fut jamais ». Le but de l'induction scientifique est de 
découvrir ce qui est vrai, c'est-à-dire ce qui est conforme au 
système donné. Nous ne doutons jamais de ce principe et si 

(1) The principles of Sciences, pp. 1/17 et 149. 

(2) Elementary lessons, p. 217. 

(3) Principles of Sciences, p. 9. 



200 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

nous le faisions, nous ne pourrions avoir de science. Si l'observa- 
tion contredit nos lois scientifiques les mieux établies, et que 
nous ne pouvons supposer une erreur dans l'observation, nous 
devons en déduire que la loi était erronnément affirmée. Pour 
cela, comme le dit Mill, un seul cas suffit si vous pouvez y 
trouver la vérité (1). C'est donc en vertu d'un système mental 
préexistant (la loi de causalité, par exemple) que s'établit une 
connexion entre les données, c'est-à-dire que l'induction se forme. 

La théorie de Finférence fera mieux comprendre la pensée 
de M. Bosanquet. L'inférence, d'après lui, tient un peu du 
paradoxe. Elle consiste à affirmer comme fait ou vérité, sur 
la base de faits ou de vérités données, quelque chose qui n'est 
pas inclus dans ces faits. Nous n'avons donc pas d'inférence si 
la conclusion n'est pas nécessaire ensuite même des prémisses, 
et, en outre, si elle ne les dépasse pas, c'est-à-dire si elle n'est 
pas à la fois dans les prémisses et en dehors d'elles. Il insiste sur 
ce point que ce qui est essentiel dans l'inférence est non pas la 
nouveauté (qui, comme fait, peut être familière), mais la néces- 
sité de la connexion. On obtient, selon lui, l'idée la plus vivante 
de l'inférence en partant de la conclusion comme d'une sugges- 
tion, ou même comme d'une observation, en nous demandant 
si elle est prouvée ou expliquée et en traitant tout le processus 
comme un simple jugement médiat, c'est-à-dire une affirmation 
raisonnée. 

L'inférence s'établit exclusivement par l'intermédiaire d'une 
identité ou d'un universel, qui agit comme un pont, d'un cas ou 
d'une relation avec un autre cas ou une autre relation, et, en 
dernière analyse, la condition d'une inférence est toujours 
un système. Ce système est un groupe de relations ou de pro- 
priétés que réunit une commune nature, de telle manière que 
par quelques uns d'entre eux l'on puisse juger de ce que les 
autres doivent être. Tous les systèmes n'admettent pas un calcul, 
ni une démonstration précise, mais partout où il y a inférence, 
il existe au moins une identité de contenu, qui peut être déve- 
loppée plus ou moins en une relation précise entre les parties. 

M. Bosanquet ne donne, notons-le, qu'une description très 
vague de ce qu'il appelle un système. Celui-ci, dit-il, a pour base 

(i) Essentials of Logic, p. i5S. 



/ 



IDÉALISME 



201 



la nature commune des divers éléments, mais la conception 
de cette nature elle-même et sa définition sont des problèmes 
très ardus. 

Au sujet de la question de savoir si, par l'inférence, nous 
pouvons étendre nos connaissances, l'auteur rappelle une his- 
toire de Thackeray qui est un bel exemple d'inférence par pure 
identité : « Il arriva à un vieil abbé, parlant dans un groupe 
d'amis intimes, de dire : « un prêtre a d'étranges expériences : 
ainsi, mesdames, mon premier pénitent fut un assassin. » A ce 
moment le principal seigneur des environs entra dans la place : 
«Ah ! l'abbé vous êtes ici; vous savez, mesdames, que je fus le 
premier pénitent de l'abbé et je vous certifie que ma confession 
l'étonna ! » Ici l'inférence repose exclusivement sur l'identité 
individuelle, qui est une espèce d'universel. 

Mais, se demande l'auteur, y eut-il réellement inférence en 
ce cas ? La conclusion ne tombe- t-elle pas complètement dans 
les prémisses ? Il faut que, en un certain sens, elle rentre dans 
les prémisses, sinon elle n'est pas vraie. Mais elle n'y rentre pas 
complètement, aussi longtemps que nous ne les avons pas 
amenées en contact par leur point d'identité et que nous ne 
les avons pas confondues dans le même jugement (1). 

Tâchons maintenant d'exposer la théorie de M. Hobhouse sur 
le même sujet. Il nous semble avoir assez nettement mis au point 
la question de l'inférence : « Lorsque je vois mon frère, dit-il, ce 
qui m'est donné ce sont des aspects ou des caractéristiques de lui, 
mais lui-même est toujours une construction d'inférence. Main- 
tenant, si l'on ne peut connaître sans inférence, même son 
propre frère, il est clair que la limite entre le donné et l'inféré 
ne peut être tracée suivant les premières apparences hâtives 
de la conscience et de la mémoire ». Ce point avait été d'ailleurs 
mis vigoureusement en relief, il y a longtemps déjà, par Whewell, 
qui avait montré le rôle de l'inférence dans la sensation elle- 
même (2). 

Mais ensuite M. Hobhouse, lui aussi, se pose cette question 
capitale : qu'est ce que la nouveauté de ce qu'apporte l'infé- 

(1) Essentials of Logic, p. i4i. — Voir également Miss E.E.G. Jones : The 
paradox of logical inférence (Mind, 1898, p. 2o5). 

(2) Philosophy of the inductive Sciences, f, pp. 2/i et suivantes: 



202 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

rence ? Nous avons deux définitions pour une assertion nou- 
velle. Nouveau peut signifier simplement distinct et, en ce cas, 
si tout passage a une assertion nouvelle est une inférence, les 
constructions et les analyses seront des inférences, ou bien le 
nouveau peut signifier précisément ce qui n'est ni un élément 
qui puisse y être découvert, ni un tout qui soit échafaudé par 
les données, mais quelque fait ultérieur se trouvant en dehors 
de tout ce qui forme les prémisses. — En ce cas, la construction 
n'est pas inférentielle et nous devons chercher ailleurs. Nous 
verrons qu'il y a des opérations que l'on regarde ordinairement 
comme inférentielles, et qui sont purement des actes de cons- 
truction ou d'analyse. Par suite, nous ne pouvons pas adopter 
la signification étroite et limiter le nom d'inférence au processus 
conduisant à de nouveaux faits en ce sens là. 

L'inférence ressemble au jugement, en ce qu'elle part de pré- 
misses, les combine ou les analyse, et produit une conclusion. 
La différence entre les deux opérations réside dans le degré plus 
ou moins explicite de la distinction qui existe entre ce qui est 
donné et le résultat. Le jugement est purement, sous ce rapport, 
le degré inférieur de l'inférence, où le donné et le résultat sont 
franchement fusionnés en une affirmation. La logique des deux 
processus est la même. Dans tous deux, la pensée commence 
par A et s'élabore en B, mais dans l'un il affirme simplement B, 
sans expliquer s'il y a une donnée ou un résultat, et par là il est 
jugement, c'est-à-dire une simple assertion qui ne tente pas de 
se justifier elle-même ; dans l'autre on fait cette distinction : le 
donné est spécifié et devient la prémisse, et son résultat est 
distingué comme conclusion. Et entre ces deux cas précis, on 
peut trouver toutes espèces de cas intermédiaires (1). D'une 
part, l'inférence et l'imagination se ressemblent en ce qu'elles 
impliquent la suggestion d'un certain contenu nouveau. D'autre 
part, elles diffèrent en ce que l'inférence entraîne la croyance. 
En imaginant, nous suggérons purement ; par contre, lorsque 
nous inférons, nous croyons avec plus ou moins d'intensité. La 
croyance ne diffère d'une simple idée que par sa vivacité, mais 
non par son contenu. L'affirmation, l'attente, la question, l'as- 
sertion, diffèrent entre elles principalement par le degré de force 

(i) The theory of knowledge, p. 220. 



IDÉALISME 



203 



avec lequel -le contenu est affirmé (1). L'hypothèse que la 
croyance ne] diffère d'une simple idée que par sa vivacité est très 
voisine de la pensée de Hume, et est infirmée par ce fait que dans 
le délire ou la folie, l'hallucination peut avoir une vivacité au 
moins égale à celle des sensations de la veille. Dans l'inférence, 
la fonction de la pensée est de relier les données avec le résultat, 
d'étendre sa connaissance à la réalité qui n'est pas donnée. Dans 
l'acte de l'inférence, la pensée prend la relation actuelle comme 
une relation nécessaire et comme le fragment d'un système de 
relations nécessaires. En cette fonction, la pensée n'a pas de 
système préformé, ni de critérium tout préparé qu'elle puisse 
appliquer. — La pensée apprend le caractère concret du sys- 
tème de faits eux-mêmes et de là progresse par des degrés lents 
et laborieux, et avec des méprises continuelles. Son seul pos- 
tulat est qu'il y a un système, qu'il y a des relations qui sont né- 
cessaires. Il faut que par les faits eux-mêmes l'esprit découvre 
en quoi consiste le système (2). 

L'idéal de la connaissance est de réduire la masse des faits 
dont elle s'occupe en un système ordonné et intelligible. Dans ce 
système, chacun des éléments, que ce soit un fait particulier ou 
une loi générale, serait expliqué par sa relation avec le sys- 
tème pris comme un tout ; le tout lui-même ne serait pas ex- 
pliqué comme dépendant de quelque chose en dehors de lui- 
même, mais serait intelligible comme un système d'éléments en 
relation. D'une manière ou d'autre l'ensemble complet de notre 
pensée est son propre test. 

Le rôle de la pensée dans l'acte de l'inférence est d'appliquer 
à des faits donnés une connexion ou une relation nécessaire. 
Mais, se demande M. Hobhouse, quelle est la nature et la signi- 
fication de cette connexion, et par quoi sommes-nous guidés 
lorsque nous l'appliquons. D'un côté, dit-il, un certain nombre 
de principes sont postulés comme nécessaires au travail des 
la pensée, de l'autre, une tentative est faite pour relier tous ces 
principes, de manière à les réduire effectivement à un principe 
simple qui, avec tout le travail de la pensée, tombera ou res- 
tera (3). — Les conditions, pour que le principe de l'induction 

(1) The theory of knowledge, p. 227. 

(2) là., p. 475. 

(3) Id., p. /, 7g . 



204 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

soit rempli, sont : d'abord de grossiers arguments de simple 
énumération ; des raisons qui portent à une généralisation 
peuvent toujours être confrontés avec des raisons opposées. 
Nous pourrions toujours arguer de la possibilité d'un change- 
ment dans les états ^concomittants. ^Le pas suivant qui, pour 
cette raison, nous conduit à l'induction scientifique, est d'éli- 
miner cette possibilité. Toutes les raisons directes et solides pour 
la force concluante de quelque concomittant pourraient, en des 
circonstances convenables, être rencontrées par une telle mé- 
thode. Mais alors il resterait encore la possibilité d'insuccès, 
basée sur l'imperfection de l'observation elle-même. La valeur 
de cette possibilité ne pourrait s'appuyer que sur l'expérience 
que nous donne l'échec, et pour la rencontrer nous avons recours 
à un autre principe : celui de la combinaison de l'induction 
avec la déduction. Lorsqu'une combinaison de cette espèce est 
effectuée, comme on semble l'avoir réalisée dans quelques unes 
des sciences physiques, des considérations opposées sont rem- 
placées par une conciliation de raisons pour la même conclu- 
sion, et alors les exigences de notre principe sont plus que 
remplies (1). 

La validité est attribuée à un jugement sur la base d'un autre 
jugement. Le jugement isolé, comme tel, peut avoir une cer- 
taine force, une certitude sentie, mais ne peut être dit ni valable, 
ni non- valable. Sa validité est éprouvée par comparaison avec 
quelque autre jugement avec lequel il est connexe de quelque 
manière. Mais ceci n'implique pas que le second jugement soit 
lui-même nécessairement et intrinsèquement valable. Nous ne 
pouvons donc trouver nulle part un jugement isolé, possédant 
une validité finale et intrinsèque. 

Ce que M. Bosanquet avait dit de la sensation, M. Hobhouse 
le reprend et l'étend à toute notre vie de raison. — Mais alors, 
demande-t-il, oùîpouvons-nous trouver un test ? Dans la conci- 
liation des jugements eux-mêmes. En tant qu'ils se concilient, 
A est jugé valable par rapport à B, B par rapport à C, et G 
par rapport à A. Ainsi les trois jugements A, B et C se sou- 
tiennent mutuellement et ce soutien mutuel constitue leur 
validité. — Mais celle-ci n'est que relative. 



(i) Op. cit., p. 407. 



IDÉALISME 



205 



Comment les éléments dissidents modifient-ils nos critères de 
validité ? De même que la conciliation est la base de la validité, 
de même la dissidence est la base de la non- validité. Si deux 
jugements s'opposent, ils ne peuvent être valables tous les deux 
et, s'il n'y a pas d'autres considérations portant sur la matière, 
; le résultat logique est le doute ou la suspension du jugement. 
Mais, à ce sujet, une dernière question se pose et peut-être est- 
elle des plus difficiles. Quelle est la base essentielle sur laquelle 
à repose cette comparaison des jugements ? M. Hobhouse lui 
[ donne un vaste champ, assez peu défini ; la conciliation est un 
mot qui certes a pour tous une valeur d'expérience, mais on 
aimerait à le voir formuler en une expression nette. Est-ce 
suivant une formule unique que les jugements se concilient ou 
. s'opposent ? Les formules sont-elles, au contraire, infiniment 
[i variées ? M. Mellone estime que les pensées valables ou cor- 
S rectes le sont par rapport à un type ou à un modèle, que l'on 
considère comme une règle ou un principe régulateur qui doit 
I être suivi (1). Mais ceci encore ne va pas sans difficulté ; en effet, 
1 nous demandons nous, quelle est la genèse psychologique de 
I cette règle et lorsqu'elle est formée, quelle utilité ou quelle con- 
j trainte y a-t-il pour que nous la suivions. 

Après ce que nous avons dit du syllogisme, la logique déduc- 
[ tive ne nous occupera pas longtemps ; en effet, pour tous les 
h auteurs le syllogisme est l'expression la plus complète de la 
logique déductive, c'est-à-dire d'une inférence qui va du général 
i| au particulier (2). M. Stanley Jevons réduit également cette 
I opération à la substitution des semblables. Par la déduction,. 
| dit-il, nous investigons et déployons l'information contenue 
| dans les prémisses, et ceci nous ne pouvons le faire que par une 
S seule loi : à quelque terme, qui se trouve dans une proposition, 
s substituer le terme que dans une prémisse on affirme lui être 
; identique (3). fa 

Pour M. Bosanquet, la déduction n'est pas une sorte d'in- 
j férence réellement distincte de l'induction, mais elle est un nom 
donné à la science quand elle devient systématique, de sorte qu'elle 

(1) Mellone, op. cit., p. 2. 

(2) Bain : Logique inductive et déductive, p. 194, trad, franç. (Paris, F. Alcan),. 
— Stanley Jevons : Studies in deduçtive logic, 1884, P- 71.,! 

(3) Principles, p. /Jg. 



206 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

va du tout aux parties et non des parties au tout. Dans l'induc- 
tion on trouve le système pièce par pièce; dans la déduction, on 
a déjà le lieu, mais le système — et le système seul — est dans les 
deux la base de l'inférence (1). 

L'idéalisme anglais, malgré tout, ressent comme un besoin 
impérieux de trouver un critérium de réalité indépendante, 
quelque état qui soit au-delà du relatif de la pensée, une « exis- 
tence » autonome sous l'un ou l'autre aspect ; mais cependant 
les partisans de cette théorie n'osent tomber dans un réalisme 
catégorique, car ils sentent que ceci n'est guère une solution 
admissible de la difficulté. Kant et Hegel ont fortement in- 
fluencé l'esprit des philosophes anglais et malgré cela, des pen- 
seurs de l'envergure de Bradley, de Bosanquet ou de Hob- 
house en arrivent, comme par une nécessité de nature, à poser 
dans quelque lointain inaccessible une réalité vague et sans 
importance pour nous. Comme théorie générale, l'idéalism 
anglais ne nous a pas apporté de système complet et essentiel- 
lement neuf, mais, par contre, il a examiné avec un esprit 
d'analyse profondément observateur, exact et précis, un grand 
nombre de questions spéciales, dont nous avons indiqué les 
solutions au cours de notre examen. — Le principal intérêt que 
présente l'ensemble de ces diverses théories, au point de vue 
de l'histoire de la philosophie, c'est le fait que le concept d'évo- 
lution tend à jouer un rôle très marqué, tant au point de vue de 
l'ensemble de notre mentalité, qu'au point de vue de la genèse 
et du développement de nos facultés particulières, telles que le 
jugement et l'inférence. 

Un élément sur lequel ces auteurs ont surtout attiré notre 
attention — et ceci a son importance, bien que, précédemment, 
l'école allemande nous ait enseigné la même chose, — c'est le 
rôle considérable des additions que la mentalité fait aux données 
des sens et la difficulté à laquelle tout analyste rigoureux se 
heurte lorsqu'il veut légitimer cette extension à un point de 
vue rigoureusement logique. 



{i) Essenlials of logic, p. 1O2. 



PRAGMATISME 



Cette théorie, à tendances idéalistes et plus encore monisti- 
ques, s'est développée surtout sous l'action du psychologue 
William James, auteur bien connu en France par sa Théorie des 
émotions. Avant lui, certains penseurs avaient émis des idées 
nettement pragmatiques, entre autres Peirce, dont un article 
remarquable fut publié, en traduction, dans la Revue philo- 
phique (1878-1879) (1). L'œuvre principale de James, qu'il 
intitula Principes de psychologie, fut extrêmement féconde 
dans les pays de langue anglaise, bien que les théories qu'il y 
a émises aient parfois reçu des applications très différentes de 
celles que l'auteur même prévoyait, ou encore qu'elles aient été 
considérablement modifiées ou amplifiées, et que les idées 
actuelles s'éloignent considérablement de celles que M. Peirce 
a exprimées au début. 

La partie de l'ouvrage de M. W. James qui a de l'importance 
pour notre sujet est celle qui traite de la croyance ou du sens de 
la réalité ; nous y trouverons en germe les idées que défendirent 
par la suite l'auteur et les autres pragmatistes ou humanistes, 
car certains d'entre eux préfèrent cette dernière dénomination, 
voulant dénoter par là, suivant une formule ancienne (Prota- 
goras), que dans leur système l'homme est la mesure de toutes 
choses. 

M. Dewey fait observer à ce propos que la nature hu- 
maine, dont parle M. Schiller. — un des principaux adeptes de la 
théorie, — ne peut être entendue comme étant purement subjec- 
tive ; elle ne peut être incluse dans une individualité purement 
psychique ; sinon, dit-il, la critique aurait le droit de condam- 
ner l'humanisme comme sceptique ou sollipsistique (Psycholo- 
gical Bulletin, 15 sept. 1904, p. 336). Il faut en réalité, semble- 
t-il, non seulement comprendre par là qu'une chose n'a la valeur 
d'existence que dans la mesure où l'intelligence lui concède cette 
valeur, que l'intelligence humaine est le facteur commun et 

(i) La logique de la scienc?, 1878, t, VI, pp. 553 et suiv. 



208 LES PRINCIPALET THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

l'étalon de tout ce qui a de la réalité, mais encore que tout ce 
qui ne peut être connu par l'homme (tel Dieu ou les vérités 
éternelles) doit être rejeté du domaine de la philosophie. 

Bien que tous les auteurs qui se réclament du pragmatisme, 
ou dont les théories ont des rapports étroits avec lui, ne soient pas 
toujours absolument conséquents avec le point de départ, — car 
il ne s'agit pas d'une école ayant un maître reconnu, — nous 
pouvons affirmer que ce point de départ se rattache nettement 
à l'école idéaliste, car il admet que tout est fonction de l'idée et 
que tout se pose en fonction d'elle. La tendance des auteurs a 
surtout été d'éviter de faire appel à un monde objectif, qu'il 
soit posé comme entité première, ou qu'il soit imposé comme une 
nécessité immanente à notre vie mentale. 

Il en est résulté fatalement le besoin de rechercher un crité- 
rium de réalité et de vérité, purement mental encore, et c'est, 
pensons-nous, la solution proposée sous ce rapport qui caracté- 
rise l'école et la rend digne d'une réelle attention. 

M. le professeur Dewey, de l'université de Chicago, le plus 
intéressant des logiciens de l'école à notre avis, affirme ainsi son 
idéalisme dans une réponse qu'il a adressé à M. Hodgson, l'au- 
teur d'un ouvrage considérable sur la métaphysique de l'expé- 
rience : Tenant ferme à ce que la psychologie m'enseigne, je 
dois admettre que l'agent ou substratum et le contenu qu'il 
supporte sont des aspects déduits analytiquement, de la seule 

réalité existante : l'expérience consciente Pour moi, il me 

semble que ce mouvement (de changements et d'états) et le 
monde sont également des constructions psychologiques, 
bâties par des processus psychologiques.... — Nous n'avons pas 
de distinction toute faite entre l'agent individuel et le monde de 
l'expérience qui s'oppose à lui ; mais nous savons simplement que 
chacun d'eux est construit au moyen de matériaux communs, 
par un processus simultané. Les idées de nous-mêmes comme 
individus (non nous-mêmes comme individus) sont construites 
par notre expérience du monde et vice versa (1). 

Selon M. Dewey, il n'existe pas de raison plausible pour 
admettre un autre monde que celui de la conscience, et son 
idéalisme est bien voisin du monisme idéaliste de Fichte, de 

(i) Mind : 1887, p. 86. 



PRAGMATISME 



209 



Schelling et de Hegel, dont, comme beaucoup de philosophes 
américains d'ailleurs, il a subi l'influence, mais qu'il a fécondé 
par les idées apportées par la science contemporaine. 

Pour James, la réalité n'est un absolu sous aucun rapport, 
c'est un produit de l'activité même de notre mentalité cons- 
ciente ; et elle n'est pas une, car chacun des domaines de notre 
pensée a son espèce de réalité particulière : l'art, la religion, la 
science et même la fantaisie et le délire, chacun d'eux suivant 
sa propre manière. Tout, homme cependant attribue une 
prépondérance à l'une ou l'autre de ces réalités, parce qu'il a 
des habitudes dominantes d'attention, et l'homme, en pratique, 
choisit parmi ces domaines variés l'un ou l'autre qui devient 
pour lui le monde des réalités dernières (1). C'est-à-dire, en 
d'autres termes, que les connaissances de la réalité que nous 
avons sont fonction de l'état actuel de notre mentalité person- 
nelle, que celle-ci soit saine ou maladive, calme ou exaltée. — 
Ceci forme certainement une conception très large de la vérité, 
mais elle nous semble très légitime ; elle s'impose même, croyons- 
nous, si l'on refuse d'admettre que la vérité est d'une essence 
supérieure à notre psychologie. Mais il importe, dans ces condi- 
tions, de trouver une norme de vérité qui puisse s'appliquer 
à ces différents domaines et particulièrement à celui de la raison. 

Or, ni James, ni aucun humaniste, n'admettant rien en dehors 
de ce qui peut être connu, ne contestent pas que la vérité soit 
uniquement le résultat de nos conceptions. « Toute relation 
avec notre esprit », dit le même auteur, « en l'absence d'une 
relation [dus forte que la première, suffit pour rendre un objet 
réel ». La notion de réalité n'est pas absolue, mais nous la con- 
naissons à tous ses degrés (hallucination ou rêve, p. ex.). Tous les 
états de conscience entraînent une croyance plus ou moins forte 
en leur réalité, et cette réalité se confond avec la croyance que 
nous avons en l'état de conscience. Mais, parmi ces états divers, 
le monde des sensations occupe un rang tout particulier ; toute 
sensation d'emblée entraîne avec elle la notion ou le sentiment 
de sa réalité. Les sens sont nos seuls guides pour l'analyse de ce 
sentiment ; c'est en fonction des sensations qu'ils nous donnent, 
que toute réalité se pose ; les objets sensibles sont ou nos réalites 



(i) William James : Principles of psychology, t. II, p. 2(j3. 

HEBMANT. 



210 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

ou les tests de nos réalités, et tout système conçu, pour être 
admis comme vrai, doit au moins comprendre en lui la réalité 
des objets sensibles. Le système qui prévaudra comprendra le 
plus grand nombre de ces objets et les expliquera définitive- 
ment, ou prétendra les expliquer ainsi (1). 

L'idée de l'objet en soi est rejetée, en tant qu'existant indé- 
pendamment de nos états de conscience ; M. Dewey s'explique 
catégoriquement à ce sujet : l'existence d'une sensation ne réside 
que dans le fait qu'elle est connue. — Appeler des groupements 
de sensations : des choses en soi, est absurde.... tout ce qui est, 
existe pour la conscience dans l'entendement (2). Il s'ensuit 
évidemment que cette notion de réalité externe ne peut interve- 
nir pour établir la notion de la réalité et que les caractères de 
celle-ci doivent être déterminés exclusivement en fonction des 
états de conscience. 

Cette question de la réalité a été un champ de lutte intense 
entre les pragmatistes et leurs adversaires, et son explication 
forme d'ailleurs, comme nous l'avons dit, un des côtés saillants 
du pragmatisme. M. James, dans le résumé ci-après qu'il donne 
de sa doctrine, insiste sur ce point. Pour lui les principaux 
caractères du pragmatisme sont : 

1° Une expérience, qu'elle soit de l'ordre du percept ou du 
concept, doit être conforme à la réalité pour être vraie. 

2° Par réalité, l'humanisme n'entend rien de plus que les 
autres expériences conceptuelles ou perceptuelles avec lesquelles 
une expérience actuelle donnée peut en fait se trouver mêlée. 

3° Par conformité, 1 humanisme entend : tenir compte, de telle 
manière qu'intellectuellement ou pratiquement on obtienne 
un résultat satisfaisant. 

4° « Tenir compte » et « être satisfaisant » sont des termes 
qui n'admettent pas de définition, tant sont nombreuses les 
voies par lesquelles ces désidérata peuvent pratiquement être 
réalisés. 

5° Vaguement et en général, nous « tenons compte » d'une 
réalité en la préservant (ou conservant) dans une forme aussi 
peu modifiée que possible. Mais pour être satisfaisante, elle doit 

(1) Op. cit., pp. 2()()-3oi-3i2 et 598. 

(2) The psychological standpoint. (Mind. 188G, pp. 4 et 8). 



PRAGMATISME 



211 



ne pas contredire d'autres réalités en dehors d'elle, et qui, elles 
aussi, tendent à être préservées. Tout ce qu'on peut dire d'a- 
vance, c'est que nous devons préserver toute l'expérience et 
réduire au minimum les contradictions dans ce que nous 
préservons. 

6° Les deux faits : que les expériences conceptuelles, aussi 
bien que les expériences perceptuelles tendent à être préservées 
et que cependant elles interfèrent les unes avec les autres, sont 
le fondement de ce qui est appelé « objectivité », ou indépendance 
de la réalité, à laquelle l'expérience présente doit se conformer. 

7° La vérité qu'exprime l'expérience qui se conforme à la 
réalité peut être une addition positive à la réalité antérieure, et 
d'autres jugements ultérieurs peuvent avoir à s'y conformer 
à leur tour. Cependant, virtuellement au moins, cette vérité 
pouvait exister antérieurement. Mais pragmatiquement la 
vérité virtuelle et la vérité actuelle signifient la même chose : 
la possibilité seule décide, lorsque la question est posée (1). 

Comme on le voit, le pragmatisme prend son point d'appui 
sur une théorie de la vérité, et la conception de celle-ci se ramène 
en dernière analyse à un phénomène d'association ; la vérité 
d'une idée ne peut être conclue que des conséquences de cette 
idée et surtout de ce que ces conséquences soient bonnes (2). 
C'est à définir ces conséquences, dont parle M. James, qu'un 
autre champion de la théorie, M. Schiller, s'est surtout appliqué : 
ce sont les fins humaines, c'est-à-dire les conséquences pratiques 
qui, selon lui, sont les déterminants essentiels de la vérité et de 
l'erreur (3). Notre action crée notre certitude, mais bien entendu 
ce terme pratiques n'entraîne pas l'idée d'un utilitarisme étroit. 
— Voici d'ailleurs comment cet auteur a cru devoir spécifier 
à son tour les caractères distinctifs du pragmatisme : 

1° La reconnaissance entière et méthodique de l'influence 
de la finalité de la vie mentale sur toutes nos activités de 
connaissance. 

2° L'application consciente, à la théorie de la connaissance, 

(1) Mind : octobre 190/j, pp. 474 et 475. — Le 7 0 manque peut-être de clarté. 
M. Lalande a éprouvé la même diffîcuLé que nous à le traduire (Rev. philo- 
sophique 1906, février, p. i34). 

(2) W. Jame?. Mind, octobre i(,o4, p. 458. 

(3) Mind, avril 1905, p. 235. 



212 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

de la psychologie téléologique suggérée par une métaphysique 
volontariste. 

3° A un point de vue négatif, une protestation contre la 
tendance à s'abstraire de la finalité actuelle de notre expérience 
lorsqu'on construit des théories de la pensée et de la réalité. 

4° L'admission que les « vérités » sont des valeurs et que les 
« réalités » ne sont pas indépendantes de nos « vérités », ni nos 
« vérités » de nos « biens » (1). 

Ce sont là les caractères sur lesquels il appuie dans son 
ouvrage principal. Dans un numéro subséquent du Mind il 
les complète par les trois points ci-après d'ordre plus direc- 
tement logique : 

5° La signification dépend du but ; 

6° La signification d'une règle réside dans ses applications ; 

7° La vérité d'une assertion dépend de ses applications (2). 

Ces deux dernières formules sont reprises à M. A. Sidgwick, 
dont nous ayons parlé précédemment. 

En somme, les deux fondements du pragmatisme que nous 
donnent MM. James et Schiller se basent sur des points de vue 
très différents, sans être pour cela contradictoires. M. James 
part d'un point de vue d'après lequel l'unité, c'est-à-dire 
l'accord de nos phénomènes mentaux, est considérée comme 
essentielle, que ces phénomènes mentaux soient des idées 
formées, des sensations actuelles ou des expériences à venir. 
Développant ce dernier point, il voit qu'en cas d'antagonisme, 
c'est le résultat que l'une et l'autre thèse aura dans la vie même 
qui décidera de sa vérité ou, si l'on veut, de sa valeur. Ici, à son 
tour, M. Schiller n'a pas tort d'introduire la notion de finalité, 
puisque ces conséquences seront fonction de nos volontés, 
quelle que soit l'interprétation — déterministe ou autre — que 
l'on donne de celle-ci. 

L'idée centrale du pragmatisme est que les idées vraies sont 
celles qui réussissent (3), mais il est entendu que c'est là un crité- 
rium qui n'est pas d'une application constante, car cette épreuve 
peut être difficile. Il va de soi, et tous les auteurs l'admettent 

(i) Humanism, p. 8. Une traduction de cet ouvrage paraîtra chez F. Alcan. 
(y) Mind, Avril iqo5, p. 23;. 

(3) Simmcl : Archiv fur systematische Philosophie,!, p. 34. 



PRAGMATISME 



213 



implicitement ou explicitement, qu'on n'en fait usage que pour 
les cas douteux et que pour les moments de l'idée où son appli- 
cation à l'expérience est possible ou aisée ; ailleurs on se borne 
à la croyance que l'on a acquise ou, si l'on préfère, à l'habitude 
des résultats heureux. « Le pragmatiste, comme tout autre 
mortel, en règle générale rejettera une affirmation comme fausse 
lorsqu'elle est incompatible avec un grand système de théories 
et de faits acceptés, prouvés par un longue épreuve, étayés par 
des expériences et confirmés par l'épreuve pratique du suc- 
cès » (1). C'est là, croyons-nous, le sens des caractères donnés 
par M. James. La vérification dernière à laquelle on doive 
avoir recours est l'expérience et non le raisonnement; ce que 
M. Schiller exprime en ces termes : « la vérité et nos connaissances 
de la réalité sont établies et vérifiées par leurs résultats ; tôt 
ou tard elles sont amenées à l'épreuve certaine des expériences 
qui réussissent ou qui échouent, c'est-à-dire qui donnent ou 
refusent satisfaction à quelque intérêt humain» (2). 

A ce terme expérience il faut accorder le sens le plus large, 
et certes aucun pragmatiste, croyons-nous, ne refusera de faire 
sienne cette expression de M. Ward que « l'expérience c'est 
la vie ». Alors l'épreuve dernière de toute idée et de toute vérité 
même sera bien sa fécondité (3). L'expression elle-même n'est 
guère difficile à retrouver d'ailleurs chez les disciples de l'école. 
M. S. F. Mac Léman, un disciple de M. Dewey, écrit que l'idée 
vraie est féconde ; elle nous mène de l'anticipation à la réalisa- 
tion. L'idée fausse, par contre, est stérile et impuissante à 
amener le résultat promis (4)1 C'est l'extension de l'épreuve au 
domaine de la vérité tout entière, depuis la plus simple et la plus 
concrète jusqu'à la plus abstraite et la plus théorique, qu'appli- 
que l'homme d'action. « Notre point de vue, dit M. John 
Dewey, ne connaît de distinction fixe entre les valeurs empi- 
riques de la vie non réfléchie et le processus le plus abstrait de 
la pensée rationnelle. Il ne connaît aucun abîme entre la plus 
haute envolée de la théorie et le contrôle que l'on exerce sur 

(1) Cf. Hoernlé : Pragmatism v. absolutism. Minci, July, 1905, p. 319. 

(2) Minci, Avril 1905, p. 238. 

(3) Cf. Seth, Maris place in the Cosmos, p. 307. 

(li) Typical stages in the developmenl of judgment, p. i3i. 



214 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

les menus faits de la construction pratique et de la conduite ; 
on passe, suivant l'occasion et l'opportunité du moment, de 
l'attitude de l'action à celle de la pensée et inversement (Studies 
in logical theory, 1903, p. 9). Et par là le pragmatisme se rattache 
directement à l'utilitarisme que Bacon a introduit dans la 
philosophie anglaise et qui y a trouvé tant de défenseurs depuis 
lors. 

La vérité, au point de vue pragmatique, devient ainsi essentiel- 
lement dynamique et évolutive, elle ne se pose plus nulle part 
en tant qu'absolu, soit réalisé, soit à atteindre, car, puisque sa 
Validité ne repose sur aucune évidence qui lui soit inhérente, 
elle ne peut être éternellement immuable. C'est surtout sous 
cet aspect que M. Moore considère la doctrine « dont la princi- 
pale tentative est le problème du changement, du développe- 
ment ; c'est une tentative pour atteindre une conception de 
l'unité et des différences, telles que le permettra le mouvement 
réel. C'est une croisade pour dégager le changement des 
limbes de l'apparence, et la réalité des souches d'une unité 
invariable » (1). 

M. John Dewey, que les pragmatistes réclament comme un 
des leurs, marque très bien ce caractère évolutif de la réalité : 
« depuis que la réalité, dit-il, doit être définie en termes d'ex- 
périence, le jugement apparaît comme le moyen par lequel 
procède l'évolution effectuée consciemment. — Il n'y a, par 
suite, aucun étalon de la vérité en général (ou de succès dans la 
fonction de connaître), à l'exception du postulat que la réalité 
est dynamique et évoluante et, si l'on se place à un point de 
vue particulier, à l'exception des fonctions spécifiques que la 
connaissance est appelée à exercer, en réajustant et en étendant 
les moyens et les fins de la vie » (2). Non seulement l'idée d'évo- 
lution, mais encore la théorie darwinienne de la sélection est 
appliquée au domaine psychique : les idées évoluent, seules 
les plus aptes survivent, et l'aptitude consiste en leur vérité, 
c'est-à-dire dans la possibilité de s'adapter aux expériences. 
La vérité s'établit par l'élimination de l'erreur. 

M. Dewey, que nous aurons à citer maintes fois encore, s'ex- 

(1) Psychological Bulletin, i5 novembre iqo/1, p. 1 6 . 

(2) John Dewey. Sludies in logical theory, igo3, introduction, X. 



PRAGMATISME 



215 



prime, à notre avis, d'une manière bien intéressante sur cette 
question : « Les données, en réalité, sont précisément ce qui est 
sélectionné et mis à part comme présent, comme immédiat ; 
ainsi elles sont données à la pensée ultérieure. Mais la sélection 
s'est faite en vue des besoins de la pensée ; c'est une fixation du 
capital dans la voie du non-troublé, du non-discuté, sur lequel 
la pensée peut compter en ce cas particulier. Il n'est donc pas 
étrange qu'il ait une aptitude spéciale à s'adapter au travail 
ultérieur de l'esprit. Comme il a précisément été choisi pour 
cette fin, l'étonnant serait qu'il n'y fut pas apte » (1). 

L'idée est réellement considérée sous une forme organique, 
en laquelle on se refuse d'admettre qu'un élément ou un système 
soit absolument statique et pour toujours fixé en son état 
actuel. Si la faculté d'évolution est l'essence même de la vie, une 
fixité absolue ne peut trouver place dans la vie de notre 
intelligence. 

Miss Helen Bradford Thomson, une logicienne de l'école de 
Chicago, parle de la question en ces termes : « Comment pouvons- 
nous être jamais certains que le fait que nous avons découvert 
soutiendra l'épreuve des constructions mentales ultérieures ? 
Peut-être n'approchera-t-il pas davantage de la réalité que celui 
qu'on a écarté. Evidemment nous ne pourrons jamais être 
certains qu'un contenu particulier de la pensée représentera 
la réalité d'une façon si exacte et si parfaite qu'il ne devra 
jamais être modifié. Si, toutefois, le test de la réalité consiste 
en ce qu'un phénomène de conscience donné soit adéquat comme 
stimulus d'action, nous avons un étalon dont nous pouvons 
nous servir comme moyen de contrôle » (2). 

Le principal absolu que le pragmatisme tente d'éliminer est 
celui de l'objet en soi :« il évite et dénie tout dualisme entre la 
réalité et la pensée, en ce sens que la pensée, ou connaissance, 
représente ou révèle sous quelque forme un système de réalités 
qui seraient déjà fixées, définies et absolues, différentes du pro- 
cessus de la connaissance » (3). C'est également la question que 
se pose Miss H. B. Thomson en ces termes : « Ne serait-il pas 

(1) Op. cit., p. 57. 

(2) Bosanquet's theory of judgment. In John Dewey, p. 107. 

(3) Marc Baldwin. The limits of pragmatism. Psychological Review, janv. 
190/4, p. 3o. 



216 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

possible do supprimer du processus du jugement la réalité pré- 
supposée.... et de nous contenter de l'espèce de réalité qui 
apparaît dans le processus du jugement ?.... Ce n'est pas la 
vérité, mais plutôt quelque relation spécifique dans l'expérience, 
quelque chose qui caractérise une idée plutôt qu'une autre, de 
sorte que le problème est celui-ci : Quelles sont les marques 
par lesquelles nous distinguons un rapport exact d'un rapport 
faux ? Et à cela elle répond : c'est le critérium pratique de ce 
qui pourra agir de fait. Ce qui peut être considéré comme admis 
pour la base d'une action ultérieure est regardé comme ré 
vrai. Cela reste vrai aussi longtemps — et seulement aussi 
longtemps — qu'il continue à remplir cette condition » (1). 

C'est sur le point de la réalité en soi du monde ambiant, du 
milieu, que M. Baldwin se sépare des pragmatistes absolus. 
Ecoutons son argument qui ne manque pas d'une certaine force : 
« Même, dit-il, du point de vue strictement psychique, même 
pour la pensée réfléchie, il n'y a pas entière autonomie dans le 
mouvement de la pensée. La chose est vraie à ce point que les 
déterminations de la réalité, non seulement dans la sphère du 
monde externe, mais aussi dans celle de la pensée la plus abs- 
traite, diffèrent quant à la place à donner à des coefficients tels 
que résistance, obstination, limitation d'activité, expérience de 
contrôle, mais on ne se demande pas comment en réalité ils 
sont là. La réalité, le fait, la vérité est, d'une façon ou d'autre, 
ce à quoi l'on doit s'adapter, ce qui doit être reconnu, quelles 
que soient les autres choses que l'on refuse de reconnaître. Expri- 
mant ceci en termes purement psychologiques, sensoriels ou 
autres, nous devons dire qu'il y a des modes d'expérience con- 
sciente, entrant essentiellement dans la détermination de la 
vérité, et qui ne sont pas déterminés entièrement par des modes 
d'expérience antécédents ; ceux-ci ont précisément leur place 
et leur valeur en vertu de leur caractère de déterminer essentiel- 
lement la réalité future... » 

« Maintenant, se demande encore M. Baldwin, quelle est la 
signification de ce milieu dans la théorie pragmatique ? Nier 
qu'il existe un tout auquel on s'adapte progressivement, serait, 
semble t-il, renoncer à la méthode pragmatique ; car alors il 

(i) In John Dewey, op. cil., pp. io/j et io5. 



PRAGMATISME 



217 



n'y aurait de recours que dans la position idéaliste que la pensée 
est un système théologique se suffisant à soi-même et se déve- 
loppant soi-même » (1). 

Le thème général du pragmatisme doit imposer une théorie 
monistique pour l'être et le milieu, le moi et le non-moi, sous 
peine de retomber dans un dualisme général. Il ne peut admettre, 
sans contredire à son point de départ, que ce milieu soit un tout 
existant en soi-même, indépendamment de l'idée, et guidant 
celle-ci vers une connaissance absolue et définitive de ce milieu. 
Tâchons de préciser davantage cette difficulté. Le milieu, quel 
que soit le sens qu'on lui donne, nous apporte des expériences 
et des obstacles qui ne sont pas créés directement par notre 
mentalité, puisque l'effort de celle-ci vient s'y briser et que les 
expériences viennent modifier la direction de nos tendances 
acquises. Quelle est la nature de ces obstacles et de ces faits, et, 
surtout, quel est leur lien avec notre acquis mental antécédent? 

Certes, les théoriciens en question n'ont pas omis de faire 
usage d'un phénomène mental qui leur donne une indication 
précieuse dans la défense de leur thèse ; ils sont trop psycho- 
logues pour pouvoir omettre un fait de ce genre, ayant cette 
importance, d'autant plus qu'il constitue un parallèle. précieux 
avec les phénomènes de même ordre de la biologie, et qu'il 
répond trop à leur base évolutionniste. L'être, au point de vue 
biologique et au point de vue psychique, se développe en 
fonction continue, chaque état subséquent est en rapport étroit 
avec l'état antécédent, c'est-à-dire déterminé, sinon complète- 
ment, au moins en ce sens que l'état antécédent fera partie inté- 
grante de l'état suivant. C'est à cela que répond le phénomène 
de choix. L'être ne s'assimile que ce qui est en rapport de con- 
tinuité avec son état, il faut que l'être soit apte à recevoir 
l'image nouvelle, ou, comme M. Schiller s'exprime : avant que 
les faits puissent être découverts, il faut l'œil pour les voir (2). 
Au lieu d'être données, comme Berkeley lui-même l'admettait, 
les sensations, si elles ne sont pas créées par le moi, sont tout 
au moins choisies et déterminées par lui. 

(1) Marc Baldwin. Psychological Review, janv. 190/i, p. 3/1. 

(2) The progress of psychical researches. Forthnightly Review, janvier, 1905, 
p. 60. 



218 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA- LOGIQUE CONTEMPORAINE 

M. Baldwin lui-même admet la relation de continuité dont 
nous venons de parler et l'applique même au principe de vérité 
dont il fait un corrollaire du phénomène de choix : « le contenu 
d'une expérience n'est pas choisi parce qu'il est vrai, il est vrai 
parce qu'il est choisi » (1). 

M. Moore, en tant que pragmatiste convaincu, ne peut évi- 
demment que se rallier à cette idée (2). M. W. James avait 
d'ailleurs noté la chose dans ses Principes de Psychologie : 
« toute la distinction du réel et du non-réel, toute la psycho- 
logie de la croyance, de la négation et du doute, est basée 
sur deux faits mentaux : 1° nous sommes exposés à avoir 
des idées différentes au sujet d'une même chose, 2° quand nous 
avons fait cela, nous pouvons choisir la manière de penser 
à laquelle nous adhérons et celle que nous rejetons » (3). La 
croyance est donc, en dernière analyse, soumise à notre choix, 
ou est déterminée par l'intérêt que nous y apportons. Mais 
M. Dewey a été bien autrement catégorique sous ce rapport, 
et son affirmation touche un peu au paradoxe : « Les choses, 
dit-il, arrivent quand elles sont désirées, et de la manière dont 
elles sont désirées ; et leur qualité est précisément la réponse 
qu'elles donnent aux conditions qui les appellent, ainsi que le 
progrès qu'elles procurent par le fait qu'elles sont la seule issue 
qui se rencontre et qui soit apte à donner le mouvement à 
l'ensemble » (4). 

M. Schiller, dans le volume Personal Idealism (Axioms as 
Postulâtes) est d'ailleurs fondamentalement d'accord avec 
M. Dewey ; il exprime la même idée en ces termes : « Toute 
chose qui est vraie est devenue vraie par la seule (!) raison que 
des personnes ont désiré ou demandé qu'il en fut ainsi ; par suite, 
l'univers a été construit uniquement par des efforts personnels ». 
Que la volonté soit une des bases indispensables sur laquelle 
se crée la réalité, la chose peut certes être admise, mais cependant 
elle n'est pas le seul facteur en ce domaine. 

Le pragmatisme constitue, en ordre subsidiaire, une réaction 

(1) Development and Evolution, chap. XVII. 

(2) Psychologïcal Bulletin, i5 novembre 1904, p. 420. 

(3) Op. dit., Il, p. 290. 

(4) PsycJiology and phylosophic Melhod. The Universitj chronxle. — Ber- 
keley, 1899, p. 174. 



LE PRAGMATISME 



violente contre l'autorité absolue du fait, qui règne sans conteste 
dans la théorie empirique ; le fait lui-même n'est pas une entité 
invariable, un but auquel notre mentalité doit s'adapter ; bien 
au contraire, lui-même est mobile et changeant; et surtout il est 
variable en fonction des éléments psychiques qui peuvent le 
produire ou le conserver. Les sciences, en progressant dans une 
large mesure, font les faits qu'elles utilisent et systématisent. 
Les faits eux-mêmes sont devenus fonction de l'acquis; «ils sont» 
dit M. Schiller, « loin d'être rigides », « irrévisibles, des forces 
triomphantes de la nature ; ce sont des produits artificiels de 
notre sélection, de nos intérêts, de nos espoirs, de nos 
craintes » (1). Si nous opposons des faits à des théories erronées 
(anciennes, par exemple) ce sont toujours des faits tels que nous 
les connaissons, tels que nos théories nous les représentent, car 
tout fait, non seulement est sélectionné en fonction de notre 
moi actuel, mais il est interprêté en fonction de ce moi, et c'est 
pourtant sur ces faits personnels que nous fondons nos théories 
et basons nos actions » (2). 

C'est ici qu'intervient le caractère finaliste de la théorie et le 
côté volontaire de notre être sur lequel M. James a beaucoup 
insisté, surtout dans sa conférence célèbre sur la volonté de croire; 
on y trouve même cette question topique : « Peut-on appeler 
logicien celui qui ne réserve aucune place au côté volontaire de 
notre être? » (3) — Le sentiment lui-même est, d'après notre 
auteur, légitimement appelé à trancher certaines questions : « Le 
côté sentimental d^ notre être, non seulement peut, mais il doit 
former une option entre diverses affirmations, là où il s'agit 
d'une option réelle, qui, suivant sa nature, ne peut être faite 
d'après des bases intellectuelles ; car, lorsqu'en certaines cir- 
constances on dit : « Ne prenez aucune décision, mais laissez 
la question ouverte ! », ceci même est un choix conforme au 
sentiment, — de même que si l'on se décide pour le oui ou le 
non — et est menacé du même danger de perdre la vérité » (4). 
Ceci rappelle bien la phrase de Pascal que notre auteur cite 

(1) The progreSs of psych. ressarches, op. cit., p. 6o. 

(2) Hoernlé: Pragmalism v. absolutism (Mind, 1905, p. 445). 

(3) W. James : Der Wille zum Glauben (trad. Lorenz), p. 11. 

(4) Id., p. i2. 



220 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

d'ailleurs : « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » 

Mais ces raisons qui déterminent notre choix, volonté ou 
sentiment, de quel ordre sont-ils ? Faut-il les considérer comme 
l'ont fait les spiritualistes, comme des effets d'une faculté 
spéciale que nous avons en nous-mêmes, et admettre ainsi un 
autre absolu ? Ou faut-il admettre qu'elles sont déterminées à 
leur tour par nos états psychiques et leurs rapports ? Les prag- 
matistes, dans la défense de leurs idées, n'ont guère beaucoup 
insisté sur le fait. Pour nous d'ailleurs la question devient 
d'ordre purement psychologique et sort de notre cadre. 

Revenons-en à la question que nous examinions et traitant 
de la réalité du monde extérieur. Puisque la vérité s'établit par 
le choix que nous faisons de l'expérience, celle-ci, en elle-même, 
dès qu'elle est assimilée à notre acquis, doit constituer la vérité, 
ou du moins former une base sur laquelle la vérité se développe. 
Schiller l'affirme en ces termes : « la seule réalité qui puisse nous 
servir de point de départ est notre propre expérience personnelle 
et immédiate. Nous pouvons, par conséquent, poser que toute 
expérience comme telle est réelle, et qu'aucune réalité subsé- 
quente ne peut être atteinte, sinon par cette base et par l'inci- 
tation d'une telle expérience immédiate... la distinction de l'ap- 
parence et de la réalité ne dépasse pas notre propre expérience, 
mais naît en elle. Elle ne constitue pas une relation entre notre 
monde et un autre, ni elle ne nous porte pas à faire une excur- 
sion dans un domaine qui est inexorablement réservé à la joie 
suprême de l'absolu » (1). 

On doit en conclure que notre choix détermine l'expérience 
et que celle-ci ne présuppose pas l'existence en soi d'un monde 
ambiant. Notre mentalité a en puissance (pour reprendre un 
terme ancien) son état subséquent, mais celui-ci y est-il com- 
plètement prédéterminé ? Si oui, quel est le rôle des obstacles 
qui empêchent notre développement et qui ne sont pas le pro- 
duit de nos tendances, mais qui, au contraire, les arrêtent dans 
leur réalisation ? C'est là un point que le pragmatisme n'a pas 
complètement traité, et sur lequel la critique de M. Baldwin 
porte efficacement, semble-t-il, en l'état de développement 
actuel du pragmatisme et qui, pourtant, a été entrevu, puisque 

(i) Humanism, p. 192. — Mind, juillet, 1903, p. 348. 



PRAGMATISME 



221 



M. Royce nous dit que ce que nous expérimentons est, sous 
un aspect, toujours notre propre volonté contrainte par les 
faits (1). 

Certes, ils trouvent des arguments solides pour établir que 
l'existence en soi du monde ambiant est une théorie peu satis- 
faisante et peu utile. Elle ne peut avoir de rapport avec notre men- 
talité que si elle est elle-même un système d'idées préexistant, 
nécessitant alors l'existence d'un être qui aurait ces pensées ; 
sinon, elle pose, — comme Dewey l'a reproché à la thèse de 
Lotze, — une réalité inconnue au-delà de toute connaissance et 
qui, toute inconnue qu'elle est, est prise comme test de la valeur 
de nos idées. Deux thèses qui expliquent le connu par l'inconnu. 

Çà et là cependant apparaissent certaines tentatives pour 
interprêter le milieu. Schiller notamment nous dit que « con- 
naître est en soi une sorte d'action qui, comme tout autre mode 
d'action, modifie le monde de la réalité dans lequel il apparaît, 
les objets vers lesquels il se dirige, et la nature précise de la réa- 
lité ne subsiste pas en dehors ou derrière le processus de la con- 
naissance ». — Et pourtant, nous retrouverions aisément dans 
ces écrits maintes et maintes références à la conception, qu'ils 
combattent avec opiniâtreté, de la réalité absolue du monde. 
Rappelons seulement que Peirce, qui a été invoqué comme un 
des initiateurs du pragmatisme, donnait comme postulatum 
fondamental de la méthode-scientifique : « Il existe des réalités 
dont les caractères sont absolument indépendants des idées que 
nous pouvons en avoir » (2). 

Plus intéressante et plus conforme à la doctrine nous semble 
être la pensée de Miss Bradford qui, au lieu d'envisager le 
monde réel comme existant en soi, indépendamment du juge- 
ment que nous portons à son sujet, le considère comme la tota- 
lité de l'expérience certaine (3); et comme nous l'avons dit 
maintes fois, le critérium que l'on a pour établir l'objecti- 
vité et la réalité d'un phénomène est le succès qui s'attache à 
l'acte de connaissance (4). 

(1) The worldcnd the individual, p. 3o. 

(2) Peirce : La logique de la science. Revue philosophique 1878, t. VI, p. 566. 

(3) Miss H.B. Thomson : op. cit., p. i25. 

(h) Georg Mead : The définition 0/ the psychical, 1903, p. 3. 



222 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LÀ LOGIQUE CONTEMPORAINE 

L'épreuve appliquée pour établir la réalité des phénomènes' 
nous indique immédiatement quelle est la signification de l'er- 
reur. C'est une idée ou plutôt une tendance qui n'aboutit pas 
à un résultat. Gomment reconnaîtrons-nous l'erreur ? En agis- 
sant comme si la chose était vraie et en voyant si elle heurte 
d'autres faits ou d'autres formes de notre connaissance ; c'est-à- 
dire qu'une réalité supposée se montre être vraie dans la mesure 
où elle se révèle capable de rendre notre vie plus harmonieuse ; 
elle s'expose à être rejetée comme fausse dans la mesure où elle 
est impuissante à affecter nos expériences ou exerce sur elles 
un effet préjudiciable. La connaissance est un pouvoir, car nous 
refusons d'admettre comme science tout ce qui ne satisfait pas 
notre désir de pouvoir (1). Ceci traduit bien un des caractères 
de la doctrine : le volontarisme dont nous avons déjà parlé. 
C'est en se plaçant à un point de vue similaire que Dewey donne 
à sa doctrine le nom d'instrumentalisme ; car pour lui l'idée, 
pas plus que l'expérience, n'est une fin, mais un outil pour l'ex- 
périence future. Un de ses disciples, M. Mac Léman, l'a dit à 
propos du jugement : « Le jugement est essentiellement instru- 
mental. Sa fonction est de construire et d'épurer l'expérience 
en des instruments exacts pour la direction et le contrôle de 
l'expérience future par à travers l'action (2). » 

Toute la fonction de la mentalité est considérée sous son 
aspect évolutif, aspect que le pragmatisme doit en grande 
partie à l'influence hégélienne ; une fin définitive ne se pose 
nulle part; un moment intellectuel, n'importe lequel, est l'ins- 
trument qui forme le moment qui le suit. Cette conception-là 
répond encore à l'idée d'évolution qui domine le système, elle en 
exprime le caractère de continuité. Un hiatus total n'existe et 
ne peut exister en une conscience. « Les données sensorielles de 
l'expérience, dit M. Dewey, distinctes en celà des constructions 
des psychologues, se présentent toujours dans un contexte ; 
elles apparaissent comme des variations en un continuum de 
valeurs. Même le tonnerre qui brusquement m'effraie (pour 
prendre le cas extrême de la discontinuité apparente et du 
manque de rapports), me trouble parce qu'il est considéré comme 

(1) Schiller : On preserving appearances. (Mind. July, 1903, p. 352). 

(2) Me Léman : Typical stages in the development of judgment, p. i4i. 



PRAGMATISME 



223 



une partie du même monde spatial dans lequel sont situées ma 
chaise, ma chambre et ma maison ; et il est considéré comme une 
influence qui interrompt et qui trouble, parce qu'il est une 
partie de mon monde ordinaire de causes et d'effets. La solution 
de continuité est elle-même pratique ou téléologique, et, ainsi, 
présuppose ou affecte la continuité du but, des occupations et 
des moyens dans le processus de la vie. Ce n'est pas la méta- 
physique, mais c'est la biologie qui impose l'idée que la sen- 
sation actuelle n'est pas seulement déterminée comme un 
événement dans un monde d'événements, mais que c'est un 
événement qui arrive à une période déterminée dans l'évolu- 
tion de l'expérience, marquant un certain point dans son 
cycle » (1). 

Le sens du mot expérience subit par le fait même une évo- 
lution nécessaire ; ce n'est jamais un phénomène isolé, quelque 
chose de totalement nouveau existant en soi-même, mais, au 
contraire, toute la série ordonnée des expériences constitue, 
comme tout, une expérience unique (2). Tout se tient, même 
un fait ou un objet déterminés ne peuvent être isolés que par 
abstraction. Ceci également donne immédiatement les carac- 
tères du jugement ; c'est une idée qui évolue, qui passe à un 
nouveau stade de développement : « les modes spécifiques par 
lesquels la pensée exerce son pouvoir accessoire — noms, con- 
cepts, jugements et inférences — sont des stades successifs dans 
l'organisation adéquate qui nous arrive d'abord comme donnée ; 
ce sont des stades successifs pour triompher des défauts origi- 
nels de ce qui est donné.... la forme ou le mode de pensée qui 
marque la transformation continue des données et de l'idée, 
l'une par rapport à l'autre, est le jugement. Le jugement rend 
explicite l'apparition d'un principe qui détermine la connexion 
à l'intérieur d'un tout individualisé » (3). Miss Thomson à son 
tour, considère le jugement comme une adaptation, une réac- 
tion contre une situation donnée (4). Mais, psychologique- 
ment, quelle est la nature de cet acte que nous appelons un 

(i) Studies in logical theory, p. 58. 

(a) Peirce : What pragmatism is. (Monist, iqo5, p. 170.) 

(3) Dewey : Studies, p. 5g. 

(4) Op. cit., p. m. 



224 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAIN); 

jugement ? « Tout jugement, dans sa réalité concrète, est un 
acte d'attention, et, comme tout acte d'attention, il inclut le 
fonctionnement d'un intérêt ou d'une fin, ainsi que le déploie- 
ment d'habitudes et de tendances impulsives (qui, en dernier 
lieu, impliquent des tendances motrices) au service de cet 
intérêt. Ainsi inclut-il la sélection tant de l'objet de l'attention, 
que du point de vue et du mode d'apercevoir et de l'interpréta- 
tion. Changez l'intérêt ou la fin, et les matériaux choisis (le 
sujet du jugement) changent ; et le point de vue d'où on .tes 
regarde (partant, le genre de prédication) change aussi » (1). 

Ceci ne représente qu'un cas déterminé de l'idée de la sélection 
des matières qui s'assimilent ; mais le jugement n'est pas une 
simple augmentation, une quantité qui s'ajoute purement et 
simplement aux quantités similaires précédemment acquises ; 
il implique également une transformation, une. adaptation d'or- 
ganisation et de groupement des matériaux qui se sont déjà 
assimilés. 

M. A. W. Moore précise la chose d'une manière intéres- 
sante : « Les idées ne réfléchissent ni ne symbolisent une réalité 
statique, mais elles effectuent un travail actuel en réorganisant 
l'habitude, travail qui peut inclure la symbolisation, mais une 
symbolisation qui est une partie de la reconstruction actuelle. 
Les matériaux de cette reconstruction ne sont pas donnés par 
une réalité au delà de ce processus. Les matériaux ne sont autres 
que l'habitude désorganisée elle-même. Il y a ainsi continuité 
parfaite entre les matériaux et l'usage auquel ils doivent 
servir » (2). Mais alors, se demande-t-on, pourquoi, lorsque la 
réalisation est effectuée, ne reste-t-elle pas stable ; puisqu'au- 
cune dualité n'existe, puisqu'il n'y a aucun élément moteur en 
dehors de l'idée, où la mentalité trouve-t-elle l'élément d'exci- 
tation qui l'oblige à détruire un équilibre nouveau lorsqu'il est 
formé. L'auteur que nous venons de citer répond en ces mots : 
«La réalité atteinte est une réalité d'activité, de développement, 
dont le propre mouvement crée toujours une demande pour de 
nouveaux buts, une pensée nouvelle et un nouvel effort ; une 

(1) Dewey: Logical conditions of a scientific treatment of moraliiy, 1903, 
p. i3. 

(2) A. W. Moore -.Existence, meaning in Locke's Essay, 1903, p. 17. 



PRAGMATISME 



225 



réalité qui promet non un « repos éternel », mais une « vie 
éternelle » (1). 

Toujours le pragmatisme considère que l'action est le point 
de départ, et partant de là il renverse l'ancien processus 
physiologique de l'acte réflexe. « Ce que nous voyons, dit 
M. Dewey, écoutons, touchons, goûtons et sentons, dépend 
de ce que nous faisons, et non l'inverse ». Nous avons parlé 
maintes fois de l'importance que l'idée de sélection possède dans 
le pragmatisme, nous pouvons préciser ici, en disant que cette 
sélection se fait exclusivement en fonction de notre activité, 
que celle-ci détermine la ligne directrice de notre évolution. 
« Ce que la sensation est à un moment donné en particulier 
dépend entièrement de la manière suivant laquelle une activité 
est utilisée. Elle n'a pas de qualité fixe par elle-même. La recher- 
che du stimulus est la recherche des conditions exactes de 
l'action, c'est-à-dire pour l'état de choses qui décide comment 
une coordination commençante pourrait être complétée » ; et 
encore, « le stimulus est cette phase de la coordination en for- 
mation qui représente les conditions qui doivent être rencontrées 
pour l'amener à une heureuse issue ; la réponse est cette phase 
de la même coordination en formation qui donne la clef pour 
rencontrer ces conditions, qui sert d'instrument lorsqu'on 
effectue la coordination heureuse. Elles sont pour cela stricte- 
ment corrélatives et contemporaines. Le stimulus est quelque 
chose qui doit être découvert » (2). Nous sommes ici aux anti- 
podes du réalisme courant ; c'est un idéalisme rigoureux qui 
se pose devant nous, et les auteurs, surtout ceux de l'école de 
Chicago, n'hésitent pas à poursuivre la théorie jusqu'en ses 
dernières conséquences. 

Ceci est un des nœuds de la doctrine, qui nous permettra de 
comprendre le sens qu'ont prises les notions d'objectivité et de 
subjectivité. Voici quelques indications à ce sujet : « Quelque 
chose est objectif dans la mesure où, par l'intermédiaire du 
conflit, il contrôle le mouvement de l'expérience dans sa tran- 
sition reconstructive d'une forme unifiée à un autre » (3). «Une 

(i) A. W. Moore: op. cit., p. 25. 

(a) Dewey. The reflex arc concept. PsychologicalReview, t, III, pp. 368 et 370. 
(3) Dewey. Studies, p. 76. 



HEBMANT. 



15 



226 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

impulsion à réagir contre un stimulus, inhibée d'une manière 
plus ou moins définie, est la condition adéquate de l'apparition 
dans la conscience, du sens de l'objectivité. Aussi longtemps 
qu'une activité procède sans obstacle ou interruption et qu'au- 
cun conflit ne se développe entre les réponses motrices po 
par les différentes parties ou aspects de la situation, la cons- 
cience de l'agent ne présentera pas la distinction de l'objectif et 
du subjectif » (1). La conception que les pragmatistes se forment 
de l'objectivité est très neuve ; selon eux, c'est un moment de 
transition dans l'évolution mentale, c'est ce qui guide le passage 
d'un état à un autre, et cet état se manifeste en fonction d'un 
obstacle que rencontre l'évolution. « Il existe, dit M. Dewey, 
un conflit entre les sujets et les contenus d'une expérience, 
et c'est en ce conflit, et à cause de lui, que les matières ou conte- 
nus apparaissent comme tels. Aussi longtemps que — pour 
nous — le soleil tourne autour de la terre, sans hésitation, ni 
doute, ce « contenu » ou fait n'est en aucune façon abstrait 
comme contenu ou objet. La réelle distinction qu'il a, comme 
contenu, de la forme ou mode d'expérience comme tels, est le 
résultat de la réflexion postérieure. Le même conflit fait que 
d'autres expériences prennent une objectivation consciente ; 
elles aussi cessent d'être des modes de vie et deviennent des 
objets distincts d'observation. Le mouvement de planètes, 
d'éclipsés, etc. sont des cas de ce genre. Le maintien d'une 
expérience unifiée est devenu un problème, une fin. Elle n'est 
plus certaine. — Mais ceci inclut un rétablissement des élé- 
ments en conflit, tel qu'il leur permettra de prendre place 
quelque part dans l'expérience nouvelle; il faut qu'on en dispose 
de façon ou d'autre, et finalement on ne peut en disposer 
que de la manière dont ils sont préparés ; c'est-à-dire qu'ils 
ne peuvent pas être simplement niés ou éliminés, mais ils 
doivent être compris dans le champ de l'expérience nouvelle ; 
cependant, une introduction de cette nature demande plus ou 
moins de modification ou de transformation de ces éléments (2). 
Notre auteur explique d'ailleurs comme suit la genèse des 
notions d'objectivité et de subjectivité : «chacun arrive avec 

(1) H. Waldgrave Stuart. Valuation as a logical process, p. 2Ô5. 

(2) Dewey. Studies, etc., pp. 49 et 5o. 



PRAGMATISME 



227 



certaines distinctions toutes faites entre le subjectif et l'objectif, 
entre le physique et le psychique, entre ce qui est du 
domaine de l'intelligence et de celui des faits; 1° nous 
avons appris à considérer la région du trouble émotionnel, 
de l'incertitude et de l'aspiration, comme appartenant à 
nous-mêmes, de manière ou d'autre ; nous avons appris à 
poser en opposition avec ceci un monde d'observation et de 
pensée valable, comme quelque chose de non-affecté par notre 
humeur, nos espoirs, nos craintes et nos opinions ; 2° nous 
en sommes ainsi arrivés à distinguer entre ce qui est immédiate- 
ment présent en notre expérience, et le passé et le futur ; nous 
opposons l'empire de la mémoire et de l'anticipation à celui de 
la perception sensorielle, ce qui est donné à ce qui est idéal ; 
3° nous sommes confirmés en notre habitude d'établir une 
distinction entre ce que nous appelons un fait actuel et notre 
attitude mentale à l'égard de ce fait : attitude de soupçon, 
d , étonnementoud'investigationréfléchie»(l).L'idéedeM. Dewey 
semble être que tout état renferme à la fois du subjectif et 
de l'objectif ; ce dernier, composé d'éléments sensoriels clairs, 
qui dirige l'évolution des états d'âme, et le premier, composé 
d'états moins définis qui sollicitent cette évolution. L'auteur 
nous a parlé précédemment du conflit qui existe dans les conte- 
nus de l'expérience : « Ce conflit, ajoute-t-il, inévitablement 
se polarise ou se dichotomise. Il y a quelque chose qui est resté 
immuable dans le conflit des incompatibles. Il y a quelque chose 
qui reste certain, non douteux. D'un autre côté, il y a des éléments 
qui sont rendus douteux ou précaires. Ceci donne le canevas de 
la distribution générale du domaine, d'une part en « faits » 
c'est-à-dire ce qui est donné : le présent ; et d'autre part , en 
idées : l'idéal, le conçu, la pensée» (2). 

Et nous l'avons vu déjà, pour le pragmatisme le domaine 
des faits n'est pas un monde posé en dehors de notre mentalité, 
il est en relation avec elle, et varie avec elle ; il n'a pas de valeur 
absolue en lui-même, c'est au contraire le subjectif qui lui accorde 
cette valeur, c'est-à-dire sa signification. « Dans le processus 
logique, le donné n'est pas précisément l'existence réelle, et 

(1) Dewey. Studies, p. 26. 

(2) Id., p. 5o. 



228 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

l'idéej'irréalité psychique. Tous deux sont des modes d'existence, 
l'un de l'existence donnée, l'autre de l'existence mentale. Et si, 
en ces cas, l'existence mentale est vue par rapport à l'expérience 
unifiée à laquelle on tend, comme n'ayant qu'une valeur pos- 
sible, le donné aussi est regardé, quant à sa valeur, comme 
incomplet et non certain » (1). La thèse est nettement finaliste, 
non en ce qu'elle pose une fin dernière, mais en ce que la fin que 
l'homme s'est posée détermine la valeur et la réalité à la fois 
de l'idée et du fait. Si l'idée est certaine en tant qu'idée et le 
fait en tant que fait, ce dernier peut être incertain en tant que 
signification ; le fait et l'idée sont deux composants et deux 
aspects de la réalité totale. 

Ceci se retrouve clairement déjà dans l'acte de perception. 
M. Dewey, dans une étude publiée dans « Mind », insiste sur ce 
point : « Comme existence nous n'avons qu'un groupement de 
sensations sensorielles, plus fortes (c'est-à-dire perçues) et 
plus faibles (c'est-à-dire éveillées par d'autres), mais ce qui est 

perçu n'est un groupement de sensations d'aucune sorte 

ce qui est perçu est l'objet or avec ses propriétés diverses, devant 
lesquelles se trouve la sensation; en résumé ce qui est perçu est 
la signification ; percevoir c'est interprêter, supprimez la signi- 
fication et la conscience disparaît Les sensations acquièrent 

une signification en étant interprêtées par leurs relations avec 
le reste de l'expérience ; l'expérience commence quand l'intel- 
ligence projette quelque chose d'elle-même dans la sensation ». 

Si la réalité est elle-même un élément dans l'expérience cons- 
ciente, elle doit, comme telle, venir dans le domaine de la signi- 
fication, le sens de l'expérience, et, par suite, ne peut être utilisée 

comme un étalon externe pour mesurer cette signification la 

réalité de l'expérience est, en résumé, un élément de son inter- 
prétation, de sa qualité comme idée ou de relation avec l'intel- 
ligence (2). 

Il va de soi, d'après ce qui précède, que l'objectif est différent 
d'individu à individu : « Le système de jugements qui définit 
ce qu'on appelle l'ordre objectif des choses est inévitablement 
unique pour chaque individu particulier. Il n'y pas deux hommes 

(1) Dewey. Studies, p. 53. 

(2) Knowledge as idéalisation (Mind, 1887, passim). 



PRAGMATISME 



229 



qui puissent regarder le monde du point de vue des mêmes 
intérêts théoriques et pratiques, ni deux hommes qui puissent 
tenter d'acquérir pour eux-mêmes la connaissance du monde, 
avec des degrés identiques d'adresse et de précision ». 

Le pragmatisme américain est l'expression locale d'une ten- 
dance philosophique générale, dont l'empirio-criticisme nous 
a donné l'expression en Allemagne, et dont MM. Blondel et 
Leroy ont été, peut-être, les interprêtes les plus caractéristiques 
en France. Gomme l'empirio-criticisme, le pragmatisme a essayé 
de sortir violemment de l'ornière tracée par la métaphysique 
d'école, il a tenté de rapprocher davantage la philosophie de la 
vie courante, d'être une espèce de néo-positivisme. Et cepen- 
dant^ mesure que les auteurs ont poussé plus loin leurs analyses, 
soit par le développement que les questions ont prises d'elles- 
mêmes, soit par la discussion avec leurs adversaires, les prag- 
matistes en sont revenus progressivement à des formes de pen- 
sées plus anciennes, et, chose assez bizarre, ils se sont surtout 
rapprochés de la théorie de Hegel, le plus métaphysicien et le 
plus abstrait des théoriciens de la connaissance. 

On a discuté beaucoup au sujet du point de savoir si le prag- 
matisme a apporté des éléments essentiellement nouveaux à la 
philosophie. — Il est certain, d'une part, que ses partisans ont 
trop cru à la nouveauté de leurs thèses, qu'ils ont parfois trop 
vivement combattu les professionnels de la philosophie et n'ont 
pas cherché suffisamment à leur rendre justice, qu'ils ont trop 
souvent négligé de chercher chez les philosophes précédents le 
germe ou même l'expression de leurs propres idées, et, notam- 
ment, M.Lalande n'a pas eu tout-à-fait tort de dire qu'en frap- 
pant à grands renforts d'arguments sur le système de la connais- 
sance-copie, ils n'enfoncent en réalité qu'une porte ouverte, 
voire même démolie depuis un siècle (1). Cependant, nous 
avons vu que cette idée de la connaissance-copie n'est pas aussi 
éteinte qu'on le dit, et que chez maints auteurs — et non des 
moindres — on en retrouve des traces très fortes et même 
l'affirmation explicite. Mais, si aucune des parties du pragma- 
tisme n'est foncièrement neuve, il nous paraît incontestable 

(i)Lilande. Revue philosophique, 1906, p. 1 A 2 • 



2M LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

que sa tendance générale a assez puissamment rompu avec les 
traditions d'antan. La rigueur avec laquelle il a appliqué la 
théorie de l'évolution à nos phénomènes mentaux, même à 
ceux qui, en apparence, sont les plus fixes, lui appartient en propre, 
bien que l'hégélianisme et l'école anglaise presque tout entière 
nous eussent parlé de la chose, mais cependant en un sens moir s 
rigoureux et moins concret, en somme : moins voisin des procédés 
des sciences naturelles ; surtout, mieux que tout autre, il a su 
préciser les éléments déterminants de notre évolution et a 
su définir en fonction de cette évolution nos diverses opérations 
mentales. C'est même, dirait-on, cette tendance qui a entraînée 
vers le pragmatisme un auteur allemand du plus grand mérite, 
M. G. Simmel, qui, lui aussi, considère l'utilité comme le facteur 
essentiel de survie de nos éléments mentaux et comme le seul 
créateur de la réalité (1). 

Le pragmatisme a été un grand adversaire des vieilles théories 
absolutistes et, par son enthousiasme pour l'utilité et l'action, 
il a rejeté dans l'ombre maintes de ces discusions assez oiseuses 
qui conservaient encore un caractère prononcé d'ancienne 
scolastique. Certes, sa tendance première de se dégager de toute 
métaphysique a été un échec complet, et l'exemple de ses 
propres partisans en est la preuve la plus convaincante que l'on 
puisse demander. M. Peirce affirmait au début du pragmatisme 
qu'il y a des choses dont on ne doute pas et que c'est de celles- 
là qu'il faut partir (par exemple il y a des hommes, ils communi- 
quent entre eux, ils s'accordent, ils luttent), ce qui n'a pas 
empêché ses continuateurs de rechercher les raisons de cette 
croyance, et, par suite, de donner une base métaphysique 
(idéaliste) à nos certitudes ; et la chose s'imposait forcément, 
si l'on voulait éviter de créer de nouveaux dogmes. 

(i) G. Simmel : Ueber eine Beziehung der Selectionslehre zur Erkenntnisstheorie. 
Arch. fur systematische Philosophie, 1895, p. 39 et 61. 



ÉCOLE FRANÇAISE 



L'école française, moins que toute autre, se laisse classer en 
écoles définies. On pourrait évidemment y former quelques 
groupes, tels que les positivistes, les néo-criticistes, etc., mais 
le plus grand nombre d'auteurs qui intéressent notre sujet ne 
pourraient s'adapter à l'un ou l'autre de ces cadres ; en général, 
le philosophe français a reçu trop d'influences diverses, se les 
assimile d'une manière trop personnelle et, il faut bien l'avouer, 
parfois très éclectique. — Nous nous bornerons à faire une 
notice séparée de l'école néo-scolastique, non seulement parce 
qu'elle se délimite nettement, mais encore parce qu'elle est la 
production presque exclusive, actuellement tout au moins, des 
pays de langue française. 

Le réalisme se retrouve comme une espèce de survivance dans 
un nombre considérable d'œuvres, mais nous ne croyons pas qu'il 
se soit développé en théorie philosophique conséquente. Beaucoup 
d'auteurs ont été tantôt réalistes, tantôt idéalistes, sans tenter 
de synthèse et même sans noter la difficulté. Taine en est un 
exemple remarquable, car, si la chose existe déjà chez Stuart 
Mill, qui eut sur lui une grande influence, l'écrivain français 
accrut encore cette espèce d'éclectisme. Il va même jusqu'à 
affirmer un dualisme dans la sensation, c'est-à-dire qu'il pose 
en dehors de celle-ci quelque chose d'inconnu, à laquelle il 
donne le nom de propriété. Voici d'ailleurs, comment il s'ex- 
prime : « Les mots saveur, odeur, son, couleur, chaleur, dési- 
gnent tantôt une propriété plus ou moins mal connue des 
corps environnants, des particules liquides ou volatiles, des 
vibrations aériennes ou lumineuses, tantôt l'espèce bien 
connue des sensations que ces corps, particules et vibrations 
excitent en nous. Mais la distinction est aisée à faire, car la 
propriété appartient à l'objet et non à nous, tandis que la sen- 
sation appartient à nous et non à l'objet » (1). — (Plus loin il dit 

(i) De l'intelligence, t. I, p. 167. 



232 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

que le mouvement est l'essence propre des corps, indépendante 
de nos représentations). 

On ne pourrait être plus catégorique, nous semble-t-il ; l'objet 
a l'existence, indépendamment de toute image mentale, et la 
propriété elle-même, qui pourrait être connue, bien que plus ou 
moins mal. Conception quelque peu bizarre que cette propriété, 
qui est essentiellement autre que la sensation et qui, pourtant 
peut être atteinte par la sensation. L'objet a des propriétés et 
notre être a des sensations. C'est d'un réalisme extrême et bien 
peu de philosophes nous offrent des exemples aussi typiques. 
Mais comment concilier cette déclaration avec cette autre : 
que toute image a une tendance à paraître extérieure (1). C'est 
bien dire que c'est l'image qui engendre l'objet extérieur et non 
l'inverse, comme il le dit plus haut. — La théorie favorite de 
Taine est que la perception extérieure est une hallucination 
vraie (2), le premier temps en est une sensation et toute sensa- 
tion engendre un fantôme intérieur, qui paraît objet extérieur; 
la conception d'une chose, comme illusoire, ne se fait que pour 
les idées environnantes (sensations d'une autre nature, témoi- 
gnage d'autrui, etc.). Or, ceci est bien de l'idéalisme, puisque 
l'objet n'est qu'un complexe de sensations et d'idées et qu'il 
n'est pas fait appel à l'existence de quelque chose qui en soit 
totalement différent ; la seule chose qui intervienne, ce sont les 
sensations-réelles, nécessaires ou possibles (cf. Stuart Mill). 

Taine oscille constamment du réalisme à l'idéalisme, il prend 
une position ambiguë et très vulnérable à la critique ; il ne serait 
guère difficile d'amplifier ce que nous avons dit à ce sujet. 

L'œuvre de M. Rabier présente, elle aussi, à notre avis, cer- 
taines incertitudes sous ce rapport. Suivant en cela Stuart Mill, 
il admet que le jugement se rapporte aux choses, mais, d'autre 
part, nous sommes forcément enfermés dans nos idées, réduits 
à nos idées. Quant aux choses mêmes, nous ne les atteignons 
qu'à travers nos idées. Les choses ne deviennent objet de pensée 
que par un intermédiaire, par procuration si l'on peut dire, à 
savoir : en suscitant dans la conscience une idée qui les repré- 
sente (3). Comment pouvons-nous passer de l'idée aux choses, 

(i) De, l'intelligence, t. I, p. ioo. 
(a) Id., t. II, p. io. 
(3) Logique, pp. 18-21. 



ÉCOLE FRANÇAISE 



233 



puisque l'idée est tout ce qui peut être connu. M. Rabier, par 
ailleurs, est moins afïirmatif, et au lieu de poser les choses comme 
données premières, il les fait dériver d'une tendance naturelle 
et nécessaire de nos idées à s'objectiver. Mais, alors il ne peut y 
avoir concordance entre l'objet résultat de l'objectivation, qui 
est connue, et l'objet qui se trouve au-delà de l'image qui 
la suscite et qui, partant, est inconnue. 

M. Thouverez est probablement l'auteur contemporain qui 
a été le réaliste le plus affirmatif et le plus critique. Le réalisme, 
selon lui, n'admet pas que les phénomènes se suffisent, il ne 
trouve pas dans le spectacle des apparitions sensibles la raison 
suffisante de leur ordre d'existence et de leur existence (1). Mais 
M. Thouverez, suivant en cela M. Thomas Reid, se pose aux 
antipodes du réalisme naïf ; c'est une réalité d'ordre tout à fait 
supérieur et idéal qu'il tente d'atteindre : c'est la loi dont la 
garantie dernière se trouve dans une sorte de sentiment esthé- 
tique. Cette loi est une réalité efficace, plus réelle dans sa ma- 
nière d'être, inconnue de nous, que le monde qu'elle informe et 
que nous connaissons (2). Mais, outre ceci, l'auteur admet un 
réel dualisme entre l'esprit et les choses, entre la pensée et son 
objet, et retombe par là dans le réalisme classique. 

Un autre auteur franchement réaliste, mais d'un réalisme 
moins métaphysique, est M. Evellin. Selon lui, l'être est absolu- 
ment, car il possède une existence concentrée et autonome (3); 
loin de se laisser réduire à une apparence, l'être se pose comme 
la raison, invisible et nécessaire, de toute apparence, c'est 
l'absolu à la racine du relatif. Il ne faut pas dire que l'être 
dépend dans son existence de la pensée qui l'affirme, mais que 
la pensée ne l'affirme que parce qu'elle reconnaît qu'elle dépend 
de lui. L'être métaphysique est non un concept, mais une 
réalité (4). 

Par contre, M. Renouvier est le philosophe de langue française 
qui a donné le système idéaliste le plus complet. Il l'a appelé le 
néo-criticisme et, en effet, son système, bien qu'ayant des affi- 

(1) Le réalisme métaphysique, p. 6. (Paris, F. AlcanJ. 

(2) Id., p. 18. 

(3) La pensée elle réel. Revue philosophique, t. 27, p. 25o. 

(4) De la possibilité d'une méthode dans les problèmes du réel. Rev. phi!., t. 28, 
pp i et 2. 



234 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA. LOGIQUE CONTEMPORAINE 

nités avec celui de Hume, se rattache directement à Kant, de ta 
philosophie duquel il élague totalement la notion de l'objet en 
soi ou le noumène (1). — Il n'accepte, comme point de départ 
exclusif, que la représentation, qui seule est connue et fait tout 
connaître, et elle seule est la vraie réalité. Ce que bous con- 
naissons n'est pas une apparence, parce que le néo-criticisme 
n'admet pas qu'il y ait une réalité connaissable au-delà ; les 
phénomènes sont les choses elles-mêmes, le noumène ne peut 
être conçu à part du phénomène (2). M. Renouvier repousse la 
division kantienne de l'intelligence en sensibilité, entendement 
et raison. — Il reproche à Kant d'avoir admis sous cette der- 
nière dénomination une faculté chimérique de l'inconditionné, 
de l'absolu, qui a engendré des antinomies purement illusoires (3). 
Ici, comme partout ailleurs, M. Renouvier est un adversaire 
acharné de tout absolu. Il n'admet pas la thèse du réalisme. 
Tout objet réel possible est un objet représenté et qui se 
définit par des relations ; d'ailleurs la nature de l'esprit est 
telle que nulle connaissance ne peut être atteinte et formulée, et 
par conséquent nulle existence réelle conçue autrement qu'à 
l'aide de ses relations et en elle-même, comme un système de 
relation (4). L'être est un phénomène de conscience. 

La pensée de M. Lachelier est assez voisine de celle de 
M. Renouvier et ce dernier n'eut certes pas formulé de graves 
critiques aux pensées suivantes, que nous empruntons au cours 
de logique de M. Lachelier : « Si le monde extérieur existe, parce 
qu'il est pensée, la pensée^ existe bien plus elle-même et en 
quelque sorte fait exister tout le reste. La pensée n'est pas un 
être, elle est l'être même. La substance inconnue, la cause su- 
prême n'est que la pensée, le moi dans sa puissance absolue de 
connaître et du vouloir ». « Des choses en soi on ne sait rien, pas 
même qu'elles sont explicables ; au contraire, on est sûr que tout 
est fhtelligible ; si les choses sont des phénomènes dont l'expli- 
cation puisse être tirée de l'existence que nous sommes,... mettre 
l'existence en dehors de la pensée c'est se condamner à ne 

(1) Logique générale, I, p. 43. 

(2) Essai de critique générale, I, p. 17. 

(3) Beurier, M Renouvier et le criticisme français (Rev. phil. 1877, p. 335.) 
(lt) Les dilemnes de la métaphysique pure, p. 11 (Paris, F. Alcan). 



ÉCOLE FRANÇAISE 235 

pouvoir la ressaisir, c'est ouvrir toutes portes au scepticisme... » 
« La pensée comprend donc deux choses : des déterminations et 
le rapport de ces déterminations au fond de l'existence qui n'est 
autre chose que la liberté absolue. Exister, c'est être rattaché à 
ce dernier fond des choses, et ce fond suprasensible nous est 
donné immédiatement, directement, comme le fond même de 
la connaissance » (1). 

M. Lachelier, comme M. Renouvier, se rattache directement 
à Kant, mais, comme M. Renouvier aussi, il tente d'éliminer 
« la chose en soi ». « Sans doute, dit-il, il n'y a rien d'impossible 
à ce qu'un principe ou une chose en général existe en dehors de 
tout commerce avec notre esprit ; mais on nous accordera du 
moins qu'il nous est impossible d'en rien savoir, puisqu'une 
chose ne commence à exister pour nous qu'au moment où notre 
esprit entre en commerce avec elle. Ce qui existe absolument en 
soi est égal à zéro pour notre intelligence. Nous accordons vo- 
lontiers, de notre côté, que l'existence des principes est indépen- 
dante de notre connaissance actuelle, et qu'ils ne cessent pas 
d'être vrais lorsque nous cessons de les affirmer intérieurement ; 
mais il suffit pour cela qu'il y ait une raison qui nous détermine 
à les affirmer chaque fois que nous y penserons.... On peut 
parler de connaissances innées, qui se présentent à notre esprit 
sous une forme universelle et nécessaire : mais on ne peut pas 
prouver que ces connaissances se rapportent à des objets, et 
qu'elles sont de véritables connaissances et non de vrais rêves. 
Dire qu'il existe une sorte d'harmonie préétablie entre les lois 
de la pensée et celles de la réalité, c'est répondre à la question 
par la question elle-même : comment, en effet, pouvons-nous 
savoir que nos connaissances s'accordent naturellement avec 
leurs objets, si nous ne connaissons déjà la nature de ces objets 
en même temps que celle de notre esprit ?... Des choses en soi, 
qui deviendraient pour nous un objet d'intuition, ne serafent 
plus que le phénomène d'elles-mêmes » (2). 

M. Fouillée n'admet pas de dualisme comme point de départ. 
Nous ne connaissons, d'après lui, d'autres termes réels que 

(1) Logique: leçon XV (de la conscience pure de soi-même), leçon XVII, (du 
scepticisme). 

(2) Du fondement de l'induction (2 me édit), pp. 38 et suiv. (Paris, F. Alcan). 
— Critique de la doctrine de Kant, p. 211 (Paris, F. Alcan). 



LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 



ceux qui sont saisis par la conscience ; la réalité et la certitude 
immédiates ne peuvent être attribuées qu'à la conscience 
actuelle, instantanée et spontanée. — M. Fouillée appelle 
d'ailleurs son système philosophique : un monisme immanent 
et expérimental (1). 

A ce sujet, il établit pourtant une distinction entre la notion 
d'être réel et la notion d'objet. L'objet c'est la forme que l'appré- 
hension de la réalité prend dans notre conscience sous une double 
série de conditions : 1° celle delà conscience en général ; 2° celle de 
telle affection spéciale d'un sens particulier. Il est clair que tout 
objet est pour notre conscience et dans notre conscience : il est 
représenté; mais nous concevons encore l'être réel, l'existence 
de la chose, en tant qu'elle est à part de notre conscience, autre 
que notre conscience, indépendante de notre conscience. Dira-t- 
on que c'est là un cercle vicieux et même une contradiction, 
parce que c'est toujours notre conscience qui construit et conçoit 
cette chose, autre qu'elle ? Sans doute notre conscience la con- 
çoit, mais elle la conçoit cependant comme non-elle, comme 
autre qu'elle, comme n'existant en elle qu'à l'état subjectif de 
conception, mais non à l'état objectif de connaissance (2). Ceci 
rappelle assez bien la thèse de Fichte, qui considérait le non-moi 
comme une production du moi, dans laquelle le moi s'oppose 
à lui-même. 

M. Delboeuf est nettement adversaire du réalisme : l'objet dit 
réel est une inconnue qui ne peut entrer en ligne de compte 
dans nos raisonnements (3). 

Nous citerons encore cette pensée de M. J. J. Gourd, parce 
qu'elle est nette et précise : quand nous croyons penser un 
monde ultra-phénoménal, ne serait-ce que dans sa pure et nue 
existence, nous nous trompons ; en réalité, nous n'avons dans 
l'esprit qu'un substitut de ce monde ; et si nous essayons d'assi- 
gner un correspondant à ce substitut, nous ne réussissons qu'à 
poser un nouveau substitut, et ainsi de suite; jamais nous ne 
sortons du phénomène (4). 

(1) V évolutionisme des idées-forces, pp. 3o, 35 et 267 (Paris, F. Alcan). 

(2) Psychologie des idées-forces, t. II, p. 12 (Paris, F. Alcan). 

(3) Logique algorithmique, p. 2/j. — Essai de logique scientifique, p. XI. 
(A) La croyance métaphysique. Rcv. philos., t. 35, p. 34. 



ÉCOLE FRANÇAISE 



237 



M. Liard, un des logiciens français les plus remarquables, 
exclut le phénomène existence du domaine de la logique ; celle-ci 
n'a pas à se préoccuper de l'existence réelle des choses : elle 
traite des notions, sans se demander si elles correspondent ou 
non à des réalités ; elles les considère dans la pensée et non hors 
de la pensée. D'ailleurs, l'existence objective n'est pas, à pro- 
prement parler, un attribut spécial des objets pensés ; la chose 
existante, c'est la chose pensée par l'esprit, considérée comme 
réelle, hors de l'esprit, pour des raisons étrangères à la logique (i ) . 
Mais, en réalité, tout en voulant l'éviter, M. Liard prend une 
position nettement idéaliste et aborde le problème absolument 
à l'opposé de la méthode qu'adopte le réalisme. 

M. Brunschvicg est idéaliste, et l'idéalisme, selon lui, affirme 
l'être et le définit par la pensée ; au lieu de comprendre la pensée 
par rapport à une détermination donnée de l'être, il cherche 
dans la pensée le caractère constitutif de l'être. Aussi la pensée 
ne peut-elle plus être la copie passive des choses, une repré- 
sentation muette, comme un tableau sur une muraille : elle se 
pose elle-même comme une activité (2). 

M. Weber aussi se montre rigoureusement idéaliste : la pensée, 
dit-il, ne sort pas d'elle-même, elle se retrouve toujours en face 
d'elle-même, plus ou moins réfléchie ou plus ou moins objective... 
L'objet d'une idée n'est qu'une autre idée, plus immédiate et 
située à un degré inférieur et intérieur de la réflexion (3). 

Examinons maintenant le sens que ces auteurs ont donné au 
mot de vérité. Auguste Comte avait nettement posé le caractère 
évolutif de la vérité, celle-ci n'étant à chaque époque que la 
parfaite cohérence logique. La science positive est toujours 
relative, elle dépend nécessairement de notre organisation, ainsi 
que Diderot l'avait souvent affirmé, et aussi de notre situation 
(c'est-à-dire du moment dans l'évolution de l'espèce) (4). 

M. L. Weber a défendu la même idée et M. Le Dantec voit dans 
le processus logique lui-même le résumé héréditaire de l'expé- 
rience ancestrale (5). 

(1) Logique, p. 22. 

(2) L'idéalisme contemporain, 1905, p, 79 (Paris, F. Alcan). 

(3) Vers le positivisme absolu par l'idéalisme, pp. 16A et 167. (Paris, F. Alcan). 

(4) Discours sur l'esprit positif, p. 25. 

(5) La logique de l'expérience, Rev. philos. 1904, t. 57, p. £7. 



2:J8 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

M. Renouvier est particulièrement intéressant sur cette! 
question. Pour lui, la certitude n'est pas un fait d'ordre purement 
rationnel. Outre l'apparence intellectuelle, nous discernons dain 
la constitution de la certitude deux forces que nous ne séparons 
pas de cette apparence : la force qui pousse à affirmer et cefli 
qui se fait sciemment affirmative, la passion et la volonté. 

La certitude ne peut pas se constituer universellement, c'est- 
à-dire à part des convictions propres de chacun. Elle n'est donc 
pas et ne peut pas être un absolu. Elle est, ce qu'on a trop 
souvent oublié, un état et un acte de l'homme, non pas un acte 
et un état où il saisisse immédiatement ce qui ne saurait être 
immédiat, c'est-à-dire des faits et des lois extérieurs ou supé- 
rieurs à l'expérience actuelle, mais bien où il pose sa conscience 
telle qu'elle est et qu'il la soutient. A proprement parler, il n'y 
a pas de certitude, il y a seulement des hommes certains. Ce 
devrait être une maxime universellement reçue que tout ce qui 
est dans la conscience est relatif à la conscience ; et puisqu'une 
vérité si simple a été implicitement niée par les philosophes, 
sans invoquer à l'appui tant d'arguments, celui qui la voudra 
considérer en face y trouvera de toutes les raisons la plus forte 
pour rejeter le dogmatisme de l'évidence et de l'entendement 
pur (1). 

Mais, se demande encore M. Renouvier, n'existe-t-il pas une 
vérité, une seule, qui puisse être immédiatement saisie, et dont 
l'objet et le sujet, s'identifiant dans la conscience, posent ainsi 
le fondement d'une certitude plus rigoureuse et plus simple ? 
Demander une vérité de cette sorte, c'est la définir et la re- 
connaître. Elle nous est donnée dans le phénomène comme tel, 
et au moment même où il s'aperçoit. Là point de doute possible, 
toute incertitude serait contradictoire, car il faudrait penser que 
peut-être on ne pense pas ce que l'on pense, ce qui est précisé- 
ment le penser.... Au-delà de ce point précis et très étroit de la 
conscience, qui est la phainetai des pyrrhoniens, commence 
l'application du jugement aux réalités de l'imagination, et de la 
mémoire aux lois universelles de la raison et aux êtres de 
l'univers : c'est le véritable champ de la certitude. Là aussi le 
doute spéculatif commence, pour se prolonger, en se marquant 



(i) Essais de critique générale, 2™e essai, pp. 38q et 890. 



ÉCOLE FRANÇAISE 



239 



de plus en plus dans le domaine de la science et des sciences, 
à travers toutes les théories dont la portée, dépassant l'expé- 
rience actuelle, embrasse à la fin un ordre de nos affirmations où 
le cercle entier de l'analyse et de la synthèse ne peut jamais 
être parcouru (1). 

M. Delbœuf note que la notion de la vérité implique une con- 
tradiction. Par définition une idée n'est vraie qu'à la condition 
d'être conforme, adéquate à son objet. Mais par essence une idée 
est nécessairement différente d'un objet. Comment donc puis- je 
parler d'une équation entre l'idée et son objet ? (2) La thèse 
réaliste étant écartée par cet argument, sans réplique croyons- 
nous, l'auteur doit fatalement arriver à cette conclusion 
que la recherche d'un critérium absolu de certitude ne peut 
aboutir. Le seul critérium applicable est l'accord de la raison 
avec elle-même ; partant, un système scientifique qui ne ren- 
ferme aucune contradiction, ni dans sa partie théorique, ni dans 
sa partie expérimentale, est vrai (3) (ou plutôt provisoirement 
adopté par la raison comme vrai). Une proposition est (admise 
comme) vraie, quand l'ensemble de toutes les propositions qui 
s'y rattachent comme prémisses ou comme conséquences en 
confirment l'exactitude. De là, M. Delbœuf conclut que l'évi- 
dence, au lieu d'être un critérium, est un résultat. 

Toute certitude scientifique absolue, et, par suite, l'évidence 
scientifique absolue, est impossible. — D'ailleurs le problème 
de la recherche d'un critérium de certitude renferme une contra- 
diction ou un cercle, et ainsi rien d'étonnant que l'on tombe, 
chaque fois qu'on essaie de le résoudre, dans un défaut de la 
logique. La certitude est ou médiate ou immédiate. Ou bien l'on 
met en doute la certitude, et, dans ce cas, du doute ne peut 
sortir la certitude, ce qui est une contradiction, ou bien 
on a foi dans le succès de ses recherches, et alors le critérium 
de certitude supérieur, celui dont découlent tous les autres, 
est la foi, et la raison doit s'incliner devant la foi ce qui. 
constitue un cercle (4). 

(1) Op. cit., p. 3 9 2. 

(2) Essai de logique scientifique, p. 37. 

(3) Id„ p. XIII-XIV. 

(4) Id., pp. 43, kk. 



240 LES PRINCIPALES TIIÉOHIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

M. Martin a fait de la recherche d'un critérium de vérité une 
critique non moins précise que celle de M. Delbceuf. Voici ce 
qu'il en dit : « l'intelligence qui ferait usage d'un critérium réel et 
utile verrait, en dehors de toute vérité, la règle de toute vérité. 
Il faudrait, de plus, que l'usage du critérium ne put jamais être 
perverti par les convictions déjà acquises. Sans ces deux con- 
ditions, on parle en vain de critérium de vérité, mais avec ces 
deux conditions l'activité qui juge existe en chacun, à part de 
l'activité qui pense » (1). 

M. Fouillée attribue à l'action un rôle fondamental dans la 
notion de vérité : «Toute idée, tout sentiment n'existent qu'en vue 
de l'action et tournent en action... C'est la partie pratique qui fait 
la valeur théorique, qui distingue la réalité du rêve, même du 
rêve « bien lié ». La mesure de la vérité n'est pas la sensation 
seule, comme le disait Protagoras ; elle n'est pas non plus la 
pensée pure, mais elle est la sensation jointe à l'action ». — «Ce 
n'est pas tout », ajoute M. Fouillée, « j'arrive à concevoir d'autres 
êtres sentant et voulant comme moi, d'autres séries de sensa- 
tions et d'appétitions se déroulant comme les miennes, sous un 
crâne. Si mes idées et mes désirs agissent non seulement sur 
mon propre monde, mais encore sur le monde d'autrui, j'admets 
alors que mon idée n'est pas seulement un songe, pas même un 
songe bien lié, mais qu'elle a une action réelle, qu'elle est effec- 
tive et conséquemment objective » (2). 

L'affirmation, la croyance et la certitude s'établissent en 
fonction de l'action. Il n'y a pas de croyance entière, pas de cer- 
titude complète, si on n'est pas disposé à agir d'après ce qu'on 
a senti et subi, ou d'après ce qu'on se représente. C'est ce côté 
actif qui, réfléchi dans l'intelligence et y prenant conscience de 
soi, constitue proprement l'affirmation. La croyance, en défi- 
nitive, est la résultante à la fois passive et active d'un conflit de 
représentations dont chacune tend à une action conforme (3)- — 
La thèse est intéressante à comparer avec celle du pragmatisme 
américain ; les points de contact sont importants, et M. Fouillée 
a été incontestablement un prédécesseur de MM. W. James et 
Dewey. 

(1) L'illusion des philosophes, p. 467. 

(2) Psychologie des idées-forces, I, p. 3o5 (Paris, F. Alcan). 

(3) Id., I. pp. 329-332 



ÉCOLE FRANÇAISE 



241 



M. Ruyssen a apporté récemment quelques notes intéres- 
santes à la théorie de l'affirmation. D'abord il fait cette remarque 
très juste, selon nous, que le véritable contraire de la croyance 
est le doute et non la négation. Croire qu'un jugement est faux 
est encore une affirmation (1). 

Mais surtout, fortement influencé par la théorie de 
M. W. James, il a insisté sur le caractère évolutif de la vérité ; et 
il considère les principes comme les habitudes les plus généra- 
lement adoptées par l'esprit dans son effort pour dominer les 
choses, et ce que nous appelons la vérité n'est rien de plus que 
l'accord conscient de nos croyances les plus générales avec une 
expérience donnée (2). 

Le même esprit se retrouve avec non moins de netteté chez 
M. E. Leroy ; il suffit, pour que l'on s'en rende compte, de 
rappeler cette phrase- d'une de ses études : « Nous croyons que 
toute vérité est vie, donc mouvement, croissance, plutôt que 
terme, caractère de certains progrès plutôt que de certains ré- 
sultats. Toute proposition dès lors, qu'on l'isole et qu'on 
l'arrache au courant de la pensée, tout système, dès lors, qu'on 
le clot et qu'ainsi on l'érigé en absolu, par là même deviennent 
erreur (3). 

D'après la citation que nous venons de faire de l'œuvre de 
M. Fouillée, nous avons vu que cet auteur tenait largement 
compte du facteur social dans la formation de la croyance et de 
la vérité. Ce point de vue a également été défendu par M. Bos (4), 
M. Weber (5), M. Dauriac (6), et surtout par M. Tarde (7) ; on 
le retrouve déjà d'une manière très explicite dans Aug. Comte (8). 

M. Leroy a particulièrement noté la valeur sociale du concept 
de matière, qui, selon lui, est pour ainsi dire la première des 
traditions sociales. Elle a tous les caractères d'une habitude, 



(1) Essai sur révolution psychologique du jugement, p. 170 (Paris, F. Alcan). 

(2) Id., p.p. 34o et 348. 

(3) « Demain », i5 juin 1906. » 

(4) La partie sociale de la croyance. Rev. philosophique, t. 46, p. 293. 

(5) Op. cit., p. 224. 

(6) Croyance et réalité, p. 202 (Paris, F. Alcan). 

(7) Logique sociale, p. 28 et passim. (Paris, F, Alcan.) 

(8) Lévy Bruhl : Laphilosophie d'Aug. Comte, p. 71 (Paris, F. Alcan). 

HERMANT. 16 



242 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

mais d'une habitude de la race : c'est un ensemble de gestes 
traditionnels instinctifs (1). 

En réalité, la logique française n'a attaché qu'une importance 
relative à l'étude des principes formels fondamentaux. 

En ce qui concerne le principe d'identité, M. Delbœuf se ra- 
mène à la pensée de Ubeberweg et, selon lui, le principe d'iden- 
tité peut être interprêté comme énonçant la condition indis- 
pensable de tout jugement absolument vrai, à savoir : l'identité 
du sujet et de l'attribut. De A il faut dire qu'il est A, sous peine, 
dans le cas contraire, de porter un jugement faux (2). 

L'affirmation et la négation sont dites contradictoires, quand 
il n'y a. pas entre elles d'intermédiaire possible qui contiendrait 
la vérité. Nous opposons oontradictoirement le vrai et le faux, 
c'est-à-dire que ce qui est vrai est non-faux et que ce qui est faux 
est non-vrai. Toute proposition est vraie ou fausse, et il est 
impossible qu'elle ne soit ni l'une ni l'autre ou qu'elle soit l'une 
et l'autre à la fois. 

L'idée la plus novatrice qui ait été exprimée à ce sujet est, 
pensons-nous, celle de M. Ruyssen, qui met ce principe en 
rapport avec l'hypothèse de l'évolution. Admettant, avec 
M. Baldwin, que la tendance irrésistible de l'esprit est d'agirdela 
même manière dans ses diverses expériences, il passe de là à 
l'examen de l'unité fonctionnelle propre à l'esprit, qui l'oblige 
à réagir avec la plus grande uniformité possible à des choses 
peut-être absolument hétérogènes dans leur fond. Il en arrive 
à cette conclusion intéressante que le principe d'identité des 
logiciens n'est autre chose que l'expression formelle de la loi de 
l'habitude ou de la répétition, ou encore de l'imitation (3). 

Le principe de contradiction, selon M. Delbœuf, est un 
théorème fondé sur une opposition absolue, admise, par défi- 
nition, entre l'affirmation et la négation d'une même proposi- 
tion et traduite sous la forme d'un axiome/ 

Chaque fois, par conséquent, qu'un doute s'élève sur la vérité 
d'une proposition négative, il est nécessaire de vérifier la portée 
de la négation et de la préciser conformément à l'axiome. Cela 

(1) Leroy :Sur la nouvelle philosophie (Revue de métaphysique, ïgoi,p. 6*7)1 

(2) Essai de logique scientifique, p. 121. 

(3) Essai sur Vévolution psychologique du jugement, p. 166, 



ÉCOLE FRANÇAISE 



243 



admis, appelée à se prononcer entre ces deux propositions oppo- 
sées contradictoirement : « toute proposition est vraie ou non- 
fausse », et « toute proposition n'est pas vraie ou fausse », la 
raison, suivant l'impulsion de sa propre nature, c'est-à-dire 
le besoin de s'affirmer elle-même, 'se prononce nécessairement 
en faveur de la première (i). 

M. Delbœuf admet 'donc que le principe d'opposition est 
un axiome basé sur la nature même de l'esprit, et ceci est 
admissible dans la théorie idéaliste, puisque les choses 
elles-mêmes qui se soumettent aux principes logiques sont des 
formations mentales et répondent par suite aux lois mentales. 
Que ces principes de logique soient de toutes nos opérations 
mentales, c'est-à-dire qu'il faut que toute opération mentale, 
pour être logique, ne puisse être en contradiction avec eux, 
personne ne le conteste, croyons-nous. 

Comme le dit M. Thouverez, si le principe de contradiction 
était faux, plus rien ne serait stable, rien ne pourrait plus 
être déclaré vrai ou même faux, tout serait désordre, également 
digne d'affirmation et même de négation. Ces principes forment 
la condition en quelque sorte minima à laquelle il faut qu'une 
connaissance se soumette pour" être admise (2) ; on obéit à ces 
règles spontanément et sans le savoir, on y obéit même 
sans les connaître, et la loi de contradiction, notamment, est une 
loi supérieure, à laquelle la pensée doit se conformer (3). 

Mais, dans son application pratique le principe de contradic- 
tion offre des difficultés. M. Paulhan fait remarquer avec raison 
que les idées les plus contradictoires en apparence peuvent très 
bien s'adapter l'une à l'autre quand on les conçoit d'une cer- 
taine manière, c'est-à-dire quand on leur retranche ou qu'on leur 
ajoute certains éléments sans les modifier sensiblement. Par 
exemple : on peut trouver que telle ou telle coutume est bonne 
et mauvaise à la fois, si on complète la pensée en entendant 
qu'elle est bonne dans certaines conditions, mauvaise dans 
d'autres (4). 

(1) Op. cit., p. 2o3. 

(2) Le réalisme métaphysique, p. 12. 

(3) Rabier : Logique, pp. 6 et 33. 

(4) L'activité mentale, p. 57 (Paris, F. Alcan). 



244 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Dans l'école française, comme d'ailleurs dans les autres 
écoles, les théories du jugement sont assez diverses. 

Taine fait du jugement une opération purement analytique et 
il développe surtout son idée par l'analyse de la copule. 

En tout jugement, dit-il, le verbe est énonce que l'attribut 
est un élément, un fragment, un extrait du sujet, inclus en lui 

comme une portion dans le tout Le verbe est, qui joint le 

sujet à l'attribut, énonce non seulement que l'attribut est 
inclus dans le sujet, comme une portion dans le tout, mais encore 
que l'existence du tout précède la division. Quelle que soit 
l'origine d'un jugement, toujours l'attribut est, par rapport au 
sujet, un fragment artificiel par rapport à un tout naturel. 
L'esprit extrait le fragment, mais au même moment reconnaît 
que cette extraction ou abstraction est purement fictive et que 
si le fragment existe à part, c'est qu'il l'y met (1). 

M. Taine omet de nous dire par quel acte se forme la synthèse 
de l'objet que le jugement décompose. Il ne suffît pas de dire que 
le sujet est un tout naturel ; toute synthèse n'existe en notre 
mentalité qu'ensuite d'une association opérée consciemment 
ou inconsciemment et l'examen de cette opération est certai- 
nement de grande importance. 

L'école française postérieure a cherché précisément à résoudre 
ce que Taine avait omis, et ce fut surtout l'œuvre des psycho- 
logues. M. Paulhan admet les deux classes de jugement synthé- 
tique et de jugement analytique, mais, d'après lui, elles ne diffèrent 
pas essentiellement l'une de l'autre. Le jugement synthétique se 
produit au moment où l'idée se complète et tout jugement doit 
régulièrement commencer par là. Par le jugement analytique 
nous isolons un des caractères d'un être et nous faisons de ce 
caractère l'élément principal, — au moins en certains cas, — 
celui qui, dans les circonstances que l'esprit saura apprécier, 
devra déterminer le sens de l'orientation de la pensée et de la 
conduite (2). C'est à peu près ce que dit M. Egger, en d'autres 
termes, en recherchant surtout la signification de la copule: le 
jugement par excellence — principe ou loi de tous les autres 
jugements — c'est, dit-on, le principe d'identité. Dans tout 

(1) De l'intelligence, I, p. 34 4. 

(2) Activité mentale, pp. n3 et n5. 



ÉCOLE FRANÇAISE 



245 



jugement vulgaire, l'attribut diffère du sujet, c'est-à-dire 
par ce qu'il lui est partiellement identique. Le sujet et l'attribut 
sont différents : A est B ; mais si je dis que l'un est l'autre, 
c'est qu'un élément de A, soit a, se retrouve dans B. Si je fixe mon 
attention sur cet élément commun, raison de mon jugement, 
je pense que A, en tant que a, est B en tant que a ; une atten- 
tion plus exclusive encore à l'élément a réduira le jugement à 
la pensée que a dans A est a dans B ; à la limite, c'est-à-dire 
si je parviens à ne plus voir dans A que l'élément a, dans B que 
l'élément a, je penserai que a est a (1). 

Cependant, en opposition avec M. Pauihan, M. Egger est 
associationniste, et, selon lui, on ne peut douter que le jugement 
produise les mêmes œuvres que l'association de ressemblance ; 
la différence consiste en ce que dans le jugement le lien des 
termes devient conscient. Mais il est d'accord avec M. Pauihan 
sur ce point que , quand le jugement précède une synthèse et la 
fait, on le dit synthétique, quand il est précédé d'une analyse et 
la suppose, on le dit analytique (2). Ceci est d'accord avec ce 
que M. de Rérnusat avait écrit en 1842 (3). 

M. Fouillée, d'autre part, met le jugement eu rapport avec 
les formes les plus simples de l'activité mentale : « La forme la 
plus simple du jugement n'est autre que l'aperception d'un 
changement, d'une différence S'apercevoir d'un change- 
ment, y faire attention et se préparer à agir en conséquence, 
c'est juger. Le jugement n'est donc à l'origine qu'une différen- 
ciation consciente et remarquée dans le continuum des repré- 
sentations » (4). 

Le syllogisme n'a pas donné lieu à moins de divergences 
d'idées que le jugement. — Reprenons d'abord la théorie de 
M. Renouvier. Il donne au terme syllogisme une généralité 
très grande : Deux termes relatifs à un troisième sont relatifs 
entre-eux: L'ensemble des trois propositions est un syllogisme. 
Précisant de plus en plus cette relation, il arrive à ces axiomes : 
Deux termes identiques à un troisième sont identiques entre 

(1) Jugement et ressemblance. Rev. philosophique, 1893, t. 36, p. 7. 

(2) Id. pp. 12 et 18. 

(3) Essais de philosophie, 1842, t. II, pp. 110-117. 

(4) Psychologie dts idées-forces, I, p. 320. 



LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

eux et deux quantités égales à une troisième sont égales entre 
elles, ce qui se transpose sans difficulté à l'équivalence géoméfj 
trique etc. — M. Renouvier considère que le principe du 
syllogisme est l'identité, non l'identité absolue, mais celle que 
certains auteurs ont appelée l'identité partielle. Mais, sous >■<■ 
terme il ne faut pas cependant voir une partie d'identité, ce qui 
serait absurde, mais plutôt une identité de parties, car les 
éléments identifiés de ces deux termes, dont l'un est genre ou 
espèce de l'autre, sont toujours des phénomènes envisagés dans 
les ensembles que ces termes représentent et propres à les 
constituer plus ou moins partiellement. Au surplus, toute 
comparaison, procédant à la fois par distinction ou identification, 
il faut tenir compte et de la différence et de l'identité des choses; 
le syllogisme n'aurait aucun sens si on le considérait comme 
une pure application de la loi d'identité (1). 

M. Naville, de même que M. Renouvier, attribue une valeur 
logique primordiale à la substitution ; il donne une grande 
importance au syllogisme comme instrument de recherche et 
de progrès (2). Nous retrouverons le même thème dans une 
étude de M. E. Pannier : « On peut, dit-il, définir le syllogisme : 
un acte par lequel nous effectuons, dans une proposition, une 
substitution convenue dans une autre proposition. La majeure 
annonce la substitution, la mineure la subit, la conclusion en 
présente le résultat. 

Conclure du général au particulier est une des applications 
du syllogisme. La majeure, en termes universels, prévoit une 
substitution : la mineure, exprime un des cas où cette substitu- 
tion est possible (3). 

En somme, la théorie de la substitution est celle qui a rencontré 
le plus de faveur en France et nous la retrouverons encore, au 
moins partiellement, chez M. Liard (4) et chez M. Regnaud, 
qui admet qu'elle est la base du syllogisme, mais qui, cependant, 
considère l'un et l'autre comme stériles (5). 

(1) Essais, pp. i84, 189. 

(2) Nouveauté de la conclusion. Revue philos., t. 1894, p. 2O9. 

(3) Syllogisme et connaissance. Revue philos. 1882, p. 3oi. 

(4) Logique, p. 64. » 

(5) Précis de logique évolutionniste, p. 100 (Paris, F. Alean). 



ÉCOLE FRANÇAISE 247 

L'analyse psychologique que M. Binet a faite du syllogisme 
a été très féconde. Il établit un parallèle étroit entre le syllo- 
gisme et la perception. Celle-ci peut être découpée en trois 
tranches ou parties, qui correspondent aux trois propositions 
verbales d'un raisonnement logique. 

Suivant partiellement Stuart Mill, il interprète la majeure 
d'un syllogisme comme une association entre deux groupes 
d'images, association par simultanéité ou par succession im- 
médiate, c'est-à-dire par contiguïté. La mineure : « Socrate est 
homme » signifie que, au point de vue logique, il y a une ressem- 
blance parfaite, une identité entre certains attributs de Socrate et 
les attributs de l'humanité. Au point de vue psychologique, 
c'est un acte d'assimilation entre l'image de certains attributs 
de Socrate et l'image générique de l'humanité. L'esprit saisit 
ici une ressemblance entre deux groupes d'images, et la propo- 
sition qui exprime cet acte interne peut être nommée une pro- 
position de ressemblance. 

La conclusion : « Socrate est mortel », contient la vérité, 
découverte par déduction Psychologiquement, cette propo- 
sition indique qu'il s'est établi un rapport de contiguïté dans 
notre esprit entre l'image de Socrate et l'image de la mortalité. 
En définitive, M. Binet, comme M. Spencer, admet que le 
raisonnement est une classification de rapports, mais il trouve 
que la pensée de Spencer fut incomplète en ce qu'elle n'expli- 
quait pas la nature de ces rapports. 

En somme, la conclusion est celle-ci : « Le raisonnement est 
l'établissement d'une association entre deux états de conscience, 
au moyen d'un état intermédiaire qui ressemble au premier 
état, qui est associé au second et qui, en se fusionnant avec le 
premier, l'associe au second ». 

« Notre théorie du raisonnement, dit M. Binet, est une théorie 
de substitution » (1) et l'importance de cette théorie est bien 
une caractéristique de l'école française, bien que, cependant, 
elle ait été entrevue par Beneke et défendue par Stanley- Je vons, 
ainsi que par M. W. James. 

M. Thouverez accorde une valeur réelle au syllogisme : 
« Le syllogisme, dit-il, qui est l'analyse de la majeure dans la 



(i) Psychologie du raisonnement, pp. 1 36 et suiv. (Paris, F. Alcan). 



248 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

conclusion, fait simplement voir comment l'esprit passe, par 
une prise de possession de plus en plus complète de lui-même, 
d'une connaissance confuse à une connaissance claire, exprime 
bien le mouvement de la pensée qui se creuse et s'approfondit 
sans cesse, sans emprunter à aucun élément extérieur et hété- 
rogène la raison d'être de son développement » (1). Il n'admet 
pas la critique de Mill et de Spencer, parce qu'ils supposent que 
toute la valeur du syllogisme vient des expériences enregistrées 
par les prémisses. M. Thouverez ,au contraire, est d'avis que ces 
expériences n'ont de valeur qu'à la condition de les supposer 
à l'avance liées par une loi. Mais, notons-le, cette solution 
glisse sur le problème essentiel : accorder que les faits soient 
liés par une loi, c'est admettre du coup la légitimité de l'induc- 
tion la plus large. 

M. Milhaud admet que la critique du syllogisme faite par 
Stuart Mill est exacte et que, par suite, il faut renoncer 
à une justification logique du syllogisme. « Le problème est 
essentiellement subjectif, c'est d'une explication psycholo- 
gique qu'il faut nous contenter. Le syllogisme est la forme 
type, la forme élémentaire la plus simple du mouvement de la 
pensée qui veut comprendre, c'est-à-dire qui veut savoir le 
pourquoi, la raison d'une affirmation quelconque. Comprendre, 
pour nous, n'est-ce pas faire disparaître le nouveau d'une'chose 
qui heurte notre pensée, en faisant rentrer cette chose dans le 
connu, dans ce que déjà l'esprit s'est assimilé ? n'est-ce pas, par 
conséquent, réduire le fait nouveau à n'être qu'un cas particu- 
lier d'un fait ancien plus général ? » (2). 

Nous examinerons maintenant quelques solutions qui ont 
été données au grand problème de l'induction. 

Voici ce qu'en substance M. Renouvier en dit : L'induction 
est une accumulation d'exemples, desquels on veut conclure en 
les prenant ensemble. Si les exemples comprennent la totalité 
des espèces du genre, la conclusion est juste et l'induction, dans 
ce cas, est un syllogisme de cette forme : cm + c'm -f e"m, 
etc = cq ; or : cm + c'm + c"m, etc = m ; donc : m = cq. 
Mais, lorsque l'énumération ne s'étend pas à toutes les espèces 

(0 Op. cit., p. 28. 

(2) Le rationnel, pp. 117 à 120 et 137 (Paris, F. Alcan). 



ÉCOLE FRANÇAISE 



249 



la conclusion est logiquement fausse et l'induction n'est qu'une 
hypothèse, justifiée par des faits plus ou moins nombreux, que 
d'autres faits pourront démentir. On peut consulter l'histoire 
des sciences physiques et même mathématiques. Il est impossible 
selon M. Renouvier, d'entendre quel procédé Bacon a pu qua- 
lifier d'induction légitime, logiquement du moins, en dehors du 
syllogisme et de rémunération exacte et complète, qui en 
fournit les éléments. 

Au point de vue de la persuasion et des probabilités, les 
inductions, telles que celle-ci : cet homme mourra ; le soleil se 
lèvera demain, etc., et tout ce qu'on appelle croyance à la 
permanence des lois de la nature, peuvent bien se qualifier 
d'inductions légitimes. Mais il n'y a point là démonstration, 
ce n'est pas de la logique, ce n'est pas de l'analyse. 

L'utilité de l'induction légitime ou non, dans les sciences 
physiques n'est pas contestable. Mais ce procédé n'y vaut que 
ce qu'y vaut l'hypothèse, ou plutôt c'est la même chose sous 
un autre nom, car on ne propose point une hypothèse qui ne 
soit appuyée sur des exemples ou des analogies et qui n'ait la 
prétention de s'étendre à la partie inconnue des faits, en atten- 
dant vérification. 

La physique, en ce qui concerne la recherche, est comme la 
vie elle-même : on n'y saurait faire un pas sans admettre, sous 
l'apparence d'une probalibité plus ou moins grande, des rapports 
qui ne sont actuellement ni donnés, ni conclus, et qui, plus tard, 
le seront ou ne le seront pas (1). 

M.Lachelier a écrit, sur ce sujet, une œuvre d'un mérite incon- 
testable. 

Tâchons de reprendre les points saillants de son étude." 
D'abord l'induction, selon lui, est l'opération par laquelle nous 
passons de la connaissance des faits à celle des lois qui les 
régissent (2). Il n'admet pas la théorie que l'induction soit 
fondée sur le principe d'identité. Ce principe est, en effet, pure- 
ment formel, c'est-à-dire qu'il nous autorise bien à énoncer sous 
une forme ce que nous avons déjà énoncé sous une autre, mais 
qu'il n'ajoute rien au contenu de notre connaissance : nous avons 

(1) Essais, I, pp. 198-200. 

(2) Du fondement de l'induction, p. 3. (Paris, F. Alcan.) 



250 LES PRINCIPALES THÉORIES ME LA LOGIQUE CONTEMPORAIN! 

besoin, au contraire, d'un principe en quelque sorte matériel, 
qui ajoute à la perception des faits le double élément d'univer- 
salité et de nécessité qui nous paraît caractériser la conception 
des lois (1). 

M. Lachelier admet comme parfaitement certain qu'un 
phénomène qui s'est produit dans certaines conditions se pro- 
duira encore lorsque toutes les conditions seront réunies à nou- 
veau. Il est vrai que le vulgaire se trompe toujours sur ces 
conditions et que la science elle-même a beaucoup de peine à les 
assigner exactement 

En fait, l'induction est toujours sujette à erreur : en droit, 
elle est absolument infaillible, car s'il n'était pas certain que les 
conditions qui déterminent aujourd'hui la production d'un 
phénomène la détermineront encore demain, les prévisions 
fondées sur une connaissance imparfaite de ces conditions ne 
seraient pas même probables (2). Mais la confiance que nous 
avons dans nos prévisions,basées sur nos expériences antérieures, 
n'est elle-même que le résultat d'une induction immense dont 
la légitimité reste à prouver en droit. M. Lachelier est finaliste 
convaincu et l'argument qu'il donne est lui-même basé sur la 
finalité ; c'est parce que tel est l'intérêt de la nature, que l'har- 
monie et la régularité existent dans les phénomènes. Or, cet 
intérêt de la nature est une hypothèse bien gratuite et l'utilité 
qu'il y a à l'admettre est assez contestable. 

M. Paul Janet trouve que M. Lachelier a très nettement 
posé le problème de l'induction, mais que, lorsqu'il passe à 
la solution de ce problème, il lui paraît tomber dans le défaut 
signalé par Aristote et qu'il appelle passer d'un genre à un 
autre. Il pose en effet, selon M. Janet, un problème logique, 
et il y répond par une solution métaphysique. Comment 
passe-t-on de quelques à tous ? se demande-t-il (ce qui est 
une difficulté logique) ; la pensée est le fond des choses, 
répond-t-il ; vraie ou fausse, cette réponse est ontologique et ne 
va pas à la question. Au point de vue logique, l'auteur semble 
se contenter de la solution de l'école écossaise, à savoir : 
la croyance à la stabilité des lois de la nature ; il formule 

(i) Du fondement de l'induction, p. 4. 
(a) Id., p. 8 et 9. 



ÉCOLE FRANÇAISE 251 

simplement ce principe avec plus de précision, en le décom- 
posant en deux autres : le principe des causes efficientes et le 
principe des causes finales ; puis, il se hâte de passer à la question 
ontologique, qui n'est pas en cause ou qui, du moins, ne sert à 
rien pour résoudre la difficulté posée (1). 

« Un autre philosophe, continue M. Janet, qui a traité la même 
question, M. Ch. Waddington (2), nous paraît avoir mis le doigt 
sur la même difficulté. La voici exprimée avec précision : 
« Que signifie, dit-il, cette prétendue majeure : les lois de la nature 
sont générales et stables ? Cela veut dire que la nature est sou- 
mise à des lois, et pas autre chose. Or, avec une telle proposition 
le plus habile logicien ne pourrait démontrer la vérité d'une seule 
loi. Prenons pour exemple cette proposition banale : «Tous les 
corps tombent ». Nous donnera-t-on pour un raisonnement 
valable le sophisme que voici : La nature est soumise à des lois. — 
Or, quelques corps tombent. — Donc c'est la loi de tous les corps 
de tomber ? » Le même auteur dit encore, avec raison, que « si 
cette croyance à la stabilité des lois était capable de justifier 
une seule induction, elle les justifierait toutes. L'erreur et la 
vérité, les hypothèses les plus gratuites et les lois les plus cons- 
tantes seraient également démontrées ». En somme, M. Janet 
conclut, comme M. Waddington, que la vraie difficulté n'est 
pas de conclure du présent à l'avenir, c'est de caractériser et 
d'interpréter l'état présent. Il ne s'agit pas, d'après lui, de 
savoir si telle loi, une fois prouvée, sera stable et immuable 
(cela est accordé), mais si tel phénomène est l'expression 
d'une loi (3). La vraie difficulté de l'induction, toujours d'après 
M. Janet, n'est donc pas l'application à l'avenir, (car cela résulté 
de la nature même des choses), elle est dans la preuve d'une 
coïncidence constante entre deux phénomènes ; or, c'est à la 
démonstration de cette coïncidence que la méthode expérimen- 
tale est employée : elle dégage toutes les circonstances acces- 
soires, pour ne plus conserver que le fait et sa condition déter- 
minante. Une fois cette coïncidence découverte, il n'est même 
plus nécessaire de répéter l'expérience bien souvent et les 

(1) Les causes finales, p. 5q5 (Paris, F. Alcan). 

(2) Essais de logique, Paris, 1857. EssaiII,p. 2A6 et suiv. (cité par M. Janet). 

(3) Les causes finales, p. 597. 



252 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

esprits concluent tout de suite à une relation déterminée entre 
les deux faits ( 1 ). 

Mais par là M. Janet ne parvient pas encore à établir la 
légitimité logique de l'induction ; quel est le critérium qui nous i 
permet de déclarer que ces circonstances ne sont qu'accessoires, 
et surtout pourquoi pouvons-nous les négliger ? Certes, prati- 
quement l'esprit opère ainsi, mais c'est la valeur du procédé j 
même qui est en cause et nous n'en avons pas de garantie. 

Un point qui semble sujet à critique est celui-ci : Si l'on postule 
que toute loi est stable et immuable, la difficulté revient à 
comprendre comment les faits particuliers peuvent donner 
naissance à ces lois et acquérir les notions de stabilité et de cau- 
salité. Examinée à ce point de vue, la transposition que préconise 
M. Janet est peu utile ; la question reste toujours celle-ci : par 
quoi pouvons-nous admettre que les coïncidences répétées 
un certain nombre de fois se répéteront toujours ? 

Cette critique de M. Waddington en ce qui concerne la chute 
de certains corps est un peu superficielle, parce qu'il ne voit pas 
le caractère transitoire et évolutif des lois. Il a pu exister un 
temps, ou des milieux, où, de ce fait que quelques corps tom- 
baient, on déduisait que tous devaient tomber ; mais, progres- 
sivement, la conception de la loi est devenue plus abstraite. 
Pour tenir compte des faits dissidents, on en est arrivé à la loi 
de gravitation, qui elle-même, est battue en brèche, et qui engen- 
drera probablement une conception plus abstraite encore, 
répondant d'une manière satisfaisante aux faits que cette loi 
de gravitation ne permet pas d'expliquer. 

M. Rabier suit d'assez près la théorie de son maître M. La- 
ehelier. Dès qu'un rapport entre deux phénomènes a été reconnu 
pour un rapport de causalité, sans hésitation le savant en fait 
une loi, c'est-à-dire qu'il le conçoit comme un rapport nécessaire 
.et universel. C'est ce passage de l'interprétation de l'expérience 
à la généralisation de l'expérience qui se nomme proprement 
l'induction. L'induction n'est pas un simple résumé de l'expé- 
rience et ne se fonde pas sur le principe d'identité. D'autre part, 
l'extension donnée par l'induction aux résultats de l'expérience, 
ne dérive pas de la force impulsive donnée à l'esprit par la 



(i) Les causes finales, p. 60 1. 



ÉCOLE FRANÇAISE 253 

répétition de l'expérience et de l'habitude. Reste donc que cette 
extension soit due à un principe rationnel, comme le principe 
d'identité, mais, amplificatif .ou extensif, à la différence du 
principe d'identité : ce principe, c'est le principe du détermi- 
nisme (Cl. Bernard) ou des lois, qui peut s'énoncer de diverses 
façons : le cours de la nature est uniforme ; dans certaines 
conditions déterminées, les phénomènes se produisent toujours, 
et autrement ne se produisent jamais ; les mêmes causes 
produisent les mêmes effets, etc. (1). — La succession causale 
est, selon M. Rabier, le seul cas légitime d'induction. 

M. Rabier se demande à quelle condition une succession 
passée peut devenir une preuve pour une succession à venir. Il 
répond : « à condition que cette succession passée ne soit pas 
considérée comme un accident, mais soit interprétée comme 
signe et manifestation d'une loi nécessaire, car alors seulement 
l'avenir sera tenu de se régler sur le passé ». — Donc le vrai, 
le seul fondement de l'inférence, c'est l'idée de la loi, dont le 
fait passé n'est qu'un indice. Un fait, en lui-même, ne prouve 
rien : une loi seule prouve, et précisément parce qu'elle com- 
mande aux faits, permet de les prévoir (2). 

M. Rabier, craignons-nous, attache ici une valeur impérative 
à la loi ; il pose celle-ci en dehors des faits, comme une réalité 
existant en soi qui les engendre ; il en forme, en résumé, une sorte 
d'entité. Ceci est encore une forme de réalisme, qui s'est 
rencontrée de ci, de là, mais la difficulté réside également dans 
la question de savoir si dans les faits nous pouvons voir autre 
chose qu'eux-mêmes, et surtout si les rapports ou lois que nous 
en dégageons, peuvent être supposés exister antérieurement 
aux fait.s eux-mêmes dont ces rapports sont dégagés. 

La pensée de M. Lachelier semble être plus critique, lorsqu'il 
dit que par l'induction on désigne un ensemble assez complexe de 
procédés, de méthodes par lesquelles le savant,d'un côté découvre 
les lois causales hypothétiques auxquelles il cherche à réduire les 
lois empiriques et, de l'autre, vérifie les conséquences qui décou- 
lent logiquement de ces lois hypothétiques ; mais aucun de ces 
procédés ne saurait constituer une forme nouvelle de raisonne- 

(1) Logique, pp. i/|2 et i^q. 

(2) Rabier, op. cit., p. 83. 



T6 r k LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

ment. La certitude dans les sciences est donc, en définitive, 
toujours obtenue d'une manière déductive. Une loi certaine es! 
une loi qui s'encadre dans un système de lois solidement établies, 
et ce système lui-même doit sa solidité, non seulement à ce que 
l'expérience confirme toutes les conséquences qu'il peut entraî- 
ner, mais encore et surtout à ce qu'il donne pleine et entière 
satisfaction aux besoins constitutifs de la pensée scientifique (1). 

La thèse que M. Poincaré a soutenue récemment est voisin! 
de celle de M. Lachelier. Notant que les circonstances dans 
lesquelles l'on a opéré une première fois ne se reproduiront 
jamais toutes à la fois, la seule hypothèse légitime c'est que; dans 
des circonstances analogues, un fait analogue se produira. Si 
toutes les, circonstances qui existaient lors de la première expé- 
rience pouvaient se reproduire, le principe de l'induction 
pourrait s'appliquer sans crainte, mais cela n'arrivera jamais : 
quelques unes des circonstances font toujours défaut. Sommes- 
nous absolument sûrs qu'elles sont sans importance, se demande 
M. Poincaré. Evidemment non (2). — Tout ceci nous mène bien 
loin de la vérité absolue que nos classiques ont affirmée. 

M. Rabier a donné une théorie delà déduction : Lorsqu'une loi 
supposée, dit-il, n'est pas de nature à être vérifiée directement 
par l'expérience, la vérification ou la preuve de cette loi supposée 
sera obtenue indirectement par déduction, si, d'une part, tous 
les'faits connus peuvent se déduire de cette loi et si, d'autre part, 
toutes les conséquences que l'on peut déduire de cette loi.se 
trouvent réalisées comme faits dans la nature (3). Il n'y a pas 
selon cet auteur, de science du particulier ; qu'il s'agisse d'êtres 
ou de faits, la science consiste à dégager du particulier le général. 
La déduction, lorsqu'elle applique une loi générale à des cas 
particuliers, rencontre sur son chemin des différences réelles. 
Car, comme Mil! l'a soutenu, il serait absurde de prétendre 
qu'une proposition particulière soit prouvée par une proposition 
générale où elle serait exactement contenue. Mais ces différences, 
tjui existent dans la preuve ou dans la déduction, pouvant, 

(1) Sur la formule logique du raisonnement inductif. Rev. philos. 1S97, 
p. 3 7 8. 

(2) La science et V hypothèse, pp. G et 169. 

(3) Rabier, op. cit., p. 161. 



ÉCOLE FRANÇAISE 



255 



grâce à une science antérieure, être considérées comme nulles, 
les cas particuliers se trouvent, par cette abstraction légitime, 
identifiés avec la formule même de la loi, et la déduction, à ce 
point de vue, se ramène en quelque façon à l'induction. Consi- 
dérées de la sorte, ajoute M. Rabier, l'induction et la déduction 
reposent donc au fond. sur le même principe, à savoir : des 
conditions identiques justifient des affirmations identiques (1). 
Cette thèse rencontre la même difficulté que celle que M. Rabier 
a donnée de l'induction et qui peut se formuler ainsi : en vertu 
de quoi peut-on considérer ces différences comme nulles. A notre 
.avis, M. Poincaré a eu raison de déclarer que nous n'avions 
aucune certitude absolue que ces différences soient sans im- 
portance. 

Comme M. Levy Bruhl l'a remarqué; dans son « Histoire de la 
philosophie en France », les philosophes français n'ont pas été, 
en général, des métaphysiciens originaux. Mais si nous n'avons 
pas eu à étudier de vastes systèmes (exception soit faite toutefois 
en ce qui concerne MM. Renouvier et Fouillée), nous trouvons 
dans la pensée philosophique française contemporaine un grand 
nombre d'oeuvres qui ont traité des questions spéciales avec une 
netteté et souvent avec une originalité très remarquables. 

La psychologie française a été très novatrice et des œuvres 
telles que celles de MM. Ribot, Binet, Paulhan, Janet, et maints 
autres, ont eu une influence énorme sur la pensée contemporaine, 
non seulement en France, mais encore en Angleterre et en Amé- 
rique. Aussi l'on peut dire, qu'en France surtout, la psychologie a 
envahi une grande partie du domaine philosophique et surtout 
la logique. Ce sont très souvent des psychologues, plutôt que 
des logiciens purs, que nous avons eu à citer dans le cours de 
notre exposé. Leur œuvre en logique a été féconde, par ce fait 
surtout qu'ils ont très souvent substitué, aux anciennes for- 
mules abstraites et creuses, des points de départ plus précis et 
plus humains. Ils ont, au surplus, introduit en ce domaine un 
procédé de recherche plus voisin des sciences naturelles, et; en 
ce qui concerne l'introduction de la théorie de l'évolution dans 
le domaine de la théorie de la connaissance, leur rôle a été des 

(0 Rabier, op. cit., p. 255. 



256 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

plus importants. Si la théorie de l'évolution a eu de la peine à 
s'imposer à un moment donné à la pensée française, elle y a, par 
contre, trouvé dans la suite des défenseurs ardents et du plus 
haut mérite. Ce principe s'est implanté aussi en psychologie et, 
par contre-coup, dans la théorie de la connaissance et dans la 
logique. Nous avons noté, au cours de notre exposé les idées que 
M. Fouillée avait émises à ce sujet, avant que le pragmatisme 
américain n'eut pris corps. M. Paulhan, depuis longtemps aussi, 
a défendu avec un grand talent la théorie de la finalité dans nos 
raisonnements, finalité qu'il a analysée psychologiquement et 
dont il a décrit le rôle important qu'elle joue au point de vue 
de la sélection des états de perception (1). M, Bergson a noté 
plus récemment, d'une manière très précise, le rôle de la sélection 
dans la perception même et a admis, comme les pragmatistes, 
que c'est l'action qui détermine le plan de la réalité (2). Nous 
avons rappelé en temps et lieu les aperçus originaux en cette 
matière de MM. Ruyssen et Leroy. 

Au point de vue des questions de logique traditionnelle, l'école 
française ne suit pas une direction d'ensemble bien marquée. 
Chaque auteur a analysé les processus du jugement, de l'induc- 
tion ou du syllogisme, en se basant surtout sur des considérations 
psychologiques, bien plus que sur des systèmes métaphysiques. 
L'étude est; en général, claire et précise, mais parfois l'unité 
essentielle de l'ensemble laisse à désirer, cependant, au cours 
de notre exposé, nous y avons trouvé mainte et mainte idée 
féconde et originale. 

(1) V. surtout : l'associationniste et la synthèse psychique. Rev. philos. 1888, T. I. 

(2) Matière et mémoire, pp. 255 et 26g (Paris, F. Alcan). 



NÉO-SCOL ASTIQUE 



Saint Thomas appartient, sans contredit, à l'école réaliste. Il 
affirme, dans la Somme théologique, que l'espèce intelligible est 
l'objet secondaire de la connaissance ; l'objet premier est la 
chose dont l'espèce intelligible est l'image. L'espèce intelligible 
abstraite n'est pas l'objet même que l'intelligence, conçoit, mais 
elle en est l'image (1). Nos représentations mentales sont donc, 
d'après lui, l'image d'une réalité, la chose. 

L'auteur contemporain le plus remarquable de l'école néo- 
scolastique est Mgr Mercier, actuellement primat de Belgique. 
La plupart de ses ouvrages,traduits en un grand nombre de langues 
servent de ligne directrice à la pensée catholique actuelle qui, 
tout en se rattachant étroitement à la tradition, tente de tenir 
compte, en une certaine mesure, des résultats de l'effort intel- 
lectuel contemporain. 

Cet auteur parle comme suit de la thèse fondamentale : nous 
avons de la substance une notion immédiate, en ce sens que tout 
ce que l'esprit saisit dans la nature, il se le représente, de prime 
abord, comme quelque chose d'existant en soi. La résistance que 
la main de l'enfant éprouve au contact, la lumière qui frappe ses 
yeux, l'esprit les conçoit à la façon de quelque chose de résistant, 
de quelque chose de coloré, posé devant lui, et le balbutiement 
infini de l'enfant, qui applique le pronom démonstratif cela, das, 
that, à tout ce qui frappe ses sens, réflète bien ce mode de per- 
ception du premier objet de la pensée. Cette première notion 
est donc d'un accident, mais d'un accident saisi à la façon d'une 
chose posée en soi, aliquid sistens in se, bref, d'une substance. 

Plus tard, au moyen de diverses déterminations successives, 
l'esprit rend distinct cet objet, de sa perception première, con- 
fuse. Graduellement, il voit que cet objet existant en soi est 
une chose indivise en elle-même (ens, res, unum), distincte de 

(i) i re partie, question LXXXV art. 2. — Cf. entre autres : Comte Domet 
de Vorges (Revue de Philosophie, 190/i, pp. 571), où il dit que l'objet exerce 
une influence produisant une certaine ressemblance de lui dans Jes sens. 

HF.RMANT. 17 



258 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

diverses autres choses qui, chacune de leur côté, subsistent en 
autant d'unités indivises. Telle est la première notion de la 
substance, une chose existante en soi, une, distincte de toute 
autre (1). 

La thèse que l'auteur soutient ici s'éloigne notablement 
du réalisme de Saint Thomas, pour se porter vers l'idéalisme. 
L'objet en soi n'est pas le générateur de nos états de conscience, 
mais il en est, au contraire, un dérivé, c'est la sensation qui 
s'objective, au moins lorsqu'elle possède certains caractères ; 
car certaines images, telles que marcher, s'asseoir, sont des actes 
qui ne subsistent pas à part de celui qui marche, de celui qui 
s'asseoit. 

Plus voisin de la thèse réaliste est le P. A. Casteleyn. qui 
admet que l'idée est la représentation intellectuelle d'un 
objet (2). 

Mais M. Mercier ne conserve pas non plus définitivement 
cette position idéaliste ; sa tendance, avouée d'ailleurs, 
est d'aboutir à la chose en soi, aux réalités en soi, telles qu'elles 
existent indépendamment de notre esprit (3). « Il y a dans 
le sentiment de l'expérience un élément passif dont nous 
avons conscience de n'être pas les auteurs et qui atteste, 
par conséquent, l'existence d'un agent autre que la représen- 
tation consciente elle-même ». C'est-à-dire que l'auteur fait 
appel à la notion de causalité pour expliquer cet élément 
passif, et il exprime cette conviction que l'esprit parvient à la 
certitude de l'existence d'un monde de choses en soi, unique- 
ment par l'application du principe de causalité aux impressions 
que le moi se sent éprouver (4). 

Il est difficile de concevoir comment, par la notion de cau- 
salité, nous pouvons passer d'un état de conscience à ce qui n'en 
est pas, et même à ce qui n'a pas de rapport avec l'état de con- 
science ; mais, en outre, on se demande pourquoi, dans ces con- 
ditions, dans le rêve et dans le délire, nos représentations ne cor- 
respondent pas tout aussi bien à un objet en soi que nos repré- 

(1) D. Mercier : Le phénoménisme (Revue de Neo-Scolastique, 1901, p. 3a8). 

(2) A. Casteleyn : Cours de philosophie. I. Logique, p. 42. 

(3) Mercier : Critériologie générale, p. /419 (Paris, F. Alcan). 
(h) Id., pp. 355 et 4 19. 



NÉO-SCOLASTIQUE 



259 



sentations du monde réel. D'ailleurs, la difficulté de la thèse n'a 
pas échappé à l'auteur. Il note que, d'une part, nos constructions 
mentales arrivent au concept d'un objet intelligible, mais la 
question est de savoir si cet objet intelligible est identique avec 
l'objet en soi proprement dit des métaphysiciens. Selon 
M. Mercier, l'objet intelligible, sur lequel repose l'objectivité 
des rapports idéaux des sciences rationnelles, est en fait une 
chose existant dans le monde expérimental, appréhendée par 
des actes abstractifs successifs de l'esprit, et donnant naissance, 
moyennant un second processus synthétique, à un objet intel- 
ligible composé, à ce que nous appelons une essence intellgible. 
En conséquence, l'objet intelligible n'est pas autre que la réalité 
expérimentale appréhendée par l'esprit, ou, selon l'expression 
d'un auteur, la chose en soi, en nous (1). 

Mais ceci ne nous mène encore qu'à la conception de l'objet, 
et, malgré tout, son existence en soi proprement dite, c'est-à-dire 
non en nous, reste toujours en suspens. L'auteur affirme que 
tout ceTa répond à une cause dernière, qui agit sur le sujet qui 
doit la connaître et engendre en lui une espèce sensible (2); il 
affirme aussi que toute appréhension a nécessairement un terme 
objectif, toute pensée une quiddité pensée, toute imagination, 
toute audition, un objet imag'né, vu, entendu. Comme il est 
essentiel à une connaissance quelconque d'être représentative, 
nous pouvons mettre en présence le terme représenté, l'objet et 
le représentant, pensée, imagination, vision, audition, et dire 
qu'il y a de celui-ci à celui-là une relation de vérité (3). Notons 
que par cet objet {res), l'auteur entend la réalité en soi et non la 
réalité déjà appréhendée. Un seul point, à notre avis, reste 
obscur dans ce raisonnement ; c'est précisément de savoir si 
cet objet conçu est différent de l'objet en soi ; si non, on ne voit 
pas la nécessité de la dualité, si oui, par quelle voie quelque peu 
certaine passons-nous de l'un à l'autre ? L'idéalisme atteint et 
domine l'auteur, comme malgré lui, et nous considérons comme 
assez vaine cette déclaration de principe qu'a faite M. de Wulf, 

(1) Crilériologie générale, p. /Jai. 

(2) Psychologie, p. 179: 

(3) Crilériologie, p. 3(34. — Cf. également Elie Blanc : La vérité, sa définition, 
ses espèces (Revue de Philosophie, 1903, p. 273). 



2()0 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

que la néo-scolastique est une résistance spontanée aux excès de 
l'idéalisme de toutes nuances que Kant a indirectement pro- 
voquées (1). L'ombre du maître allemand poursuit le réalisme, 
et son esprit d'analyse chasse cette réalité absolue successive- 
ment de tous les retranchements où elle essaie de s'arrêter ; il ne 
reste plus qu'à rejeter l'esprit d'analyse lui-même et, comme l'a 
fait M. le D r H. Hallez, de tendre à se ramener à la philosophie 
du sens commun (2). Et encore là une question primordiale se 
pose, à savoir : le sens commun lui-même établit-il une dualité 
dans la sensation, entre la sensation connue et une cause in- 
connue de cette sensation ? Nous en doutons, pour notre part, 
et l'empirio-criticisme, entre autres, tout en partant du sens 
commun, a été nettement d'un avis opposé à celui du D r Hallez. 

La théorie de la vérité découle de l'idée de réalité ; celle-ci 
étant posée, il est légitime évidemment de dire que la vérité est 
attribuée aux jugements, lorsqu'ils coïncident avec la réalité sur 
laquelle ils se prononcent. Les jugements alors sont vrais, 
lorsqu'ils expriment que ce qui est, est, ou que ce qui n'est pas, 
n'est pas ; ils sont faux quand ils expriment que ce qui n'est pas, 
est, ou que ce qui est, n'est pas (3), formule qui est d'ailleurs 
celle de Saint Thomas (4). « La vérité existe donc dans les choses 
avant d'exister dans la connaissance», dit M. Mercier; et nous 
croyons que c'est une des formules les plus réalistes qui se ren- 
contrent dans la philosophie contemporaine. 

Dans sa métaphysique cependant, l'auteur reprend une po- 
sition plus idéaliste, puisqu'il y dit qu'on appelle vraie une 
chose qui est conforme au type mental au moyen duquel nous 
nous représentons sa nature (5), mais ceci n'est pas, dans la 
théorie, absolument contradictoire avec l'idée précédemment 
rappelée, puisqu'une similitude de nature existe entre l'objet 
intelligible, appréhendé par nous, et les réalités extra-mentales. 

Selon M. Sentroul, la question revient, dans les grandes lignes, 
à établir comme correspondant de la vérité logique, non paspré- 

(1) Kantisme et Néo-Scolastique (Revue de Néo-Scolastique, 1902, p. 10). 

(2) De la méthode philosophique, (Revue de Néo-Scolastique 1905). 

(3) Logique, p. 5i. (Paris, F. Alcan.) 

(4) Contr. Gent. I. 5g. 

(5) Métaphysique, p. 201. 



NÉO-SCOLASTIQUE 



261 



cisément la chose en soi, mais la vérité ontologique. Ensuite, il 
divise les jugements en jugements d'ordre idéal et jugements 
d'ordre réel, pour s'attacher d'abord aux premiers et revendi- 
quer' déjà en leur faveur une première vérité proprement dite, 
quoique indépendante de l'existence actuelle des choses. Ulté- 
rieurement, il complète ce premier acquis en établissant non seu- 
lement l'objectivité idéale des jugements, mais encore leur 
accord avec la réalité extérieure ou leur réalité objective (1). 

Le P. Casteleyn entre franchement sur le terrain duréalisme ; 
il écrit, en effet, que le jugement est la perception du rapport 
d'inclusion ou d'exclusion qùi existe entre deux idées, ou plutôt 
entre les deux objets que ces idées représentent (2). 

Le syllogisme est la base de la théorie scolastique ; rien d'éton- 
nant, par suite, que M. Mercier tente d'en maintenir la valeur. 
Examinant certaines objections, particulièrement celles que 
Stuart Mill a développées et auxquelles il reconnaît d'ailleurs 
une certaine valeur, il affirme que les opérations intellectuelles 
qui ont suscité ces objections ne sont pas des syllo- 
gismes vrais, parce que leurs majeures ne sont pas universelles 
(«tous les cygnes sont blancs», «tous les hommes sont mortels »). 
Ce qui donne originairement à la déduction sa force probante, 
ce n'est pas précisément l'universalité de la majeure, mais sa 
nécessité, dont l'universalité n'est qu'un corrollaire. Le P. Caste- 
leyn se ramène purement à la thèse d'Aristote. Le principe sur 
lequel la déduction se fonde est que lorsqu'à un sujet, terme 
moyen considéré en son entité abstraite, un caractère spécial 
convient nécessairement, ce caractère est attribuable à tous les 
inférieurs possibles de ce sujet et à chacun d'eux (3). 

La déduction a une importance essentielle dans ce système, et 
ainsi, par la logique même de ce point de vue, on est forcé d'ad- 
mettre qu'il y a des propositions dernières qui ne peuvent plus 
être démontrées, des principes, évidents par eux-mêmes, sur 
lesquels repose toute science particulière et les principes les 
plus généraux, que M. Mercier appelle les plus simples, tels que 

(1) Sentruel : La vérité selon Kant (Revue de Néo-Scolas tique, 190/i, 
p. 3o4). 

(2) Op. cit., pp. 83 et 83. 

(3) Logique, p. î 86. 



262 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

les principes d'identité, de contradiction, etc., ont une évi- 
dence qui s'impose irrésistiblement (1). 

M. Mercier défend donc cette idée que toute science part de 
prémisses pour aboutir à une conclusion. Or, dit-il, ces prémisses 
peuvent être des propositions en matière nécessaire, que l'on 
appelle aussi idéales ou rationnelles, dont la vérité se fait jour, 
indépendamment du contrôle de l'observation ; les sciences que 
la raison en déduit sont dites rationnelles ou exactes. Telles sont : 
l'arithmétique, la géométrie, l'analyse. Ou ces prémisses peuvent 
être, soit l'une ou l'autre, soit toutes deux, des jugements d'expé- 
rience, dont la certitude dépend du contrôle de l'observation ou 
de l'expérience ; dans ce cas, les sciences auxquelles elles servent 
de base s'appellent science d'observation ou sciences expéri- 
mentales. Telles : la mécanique, l'optique, l'acoustique, etc. (2). 
Nous ne ferons qu'une seule remarque au sujet de ceci, c'est que 
l'auteur omet de réfuter la théorie qui accorde à l'expérience 
une importance fondamentale dans les sciences, même dans 
celles qu'il appelle rationnelles ou exactes. 

En ce qui concerne l'induction, M. Mercier refuse de lui donner 
pour base des principes tels que la croyance ou la stabilité de 
la nature, ou la sagesse de la Providence, mais il la fait reposer 
sur la notion aristotélicienne de la nature des êtres, qui est ina- 
liénable (3). Si nous comprenons bien la thèse de l'auteur, 
il se ramène au fond par là à la croyance de la stabilité des lois 
de la nature, dont l'inaliénabilité de la nature des êtres n'est 
qu'un cas particulier. Çà et là, la thèse spiritualiste introduit 
certaines entités qui exerceraient un rôle dans notre logique, 
tels que le libre arbitre et l'intellectus agens. Ce dernier a fait 
l'objet d'une intéressante critique de lapart deM. V. Bernies(4). 

L'idée de faire de cette faculté une entité est intéressante à 
comparer avec les efforts qu'ont faits certaines écoles pour 
analyser notre puissance de choix et de sélection des données 
(pragmatisme, entre autres — Voir notre étude à ce sujet, p. 221 
et suiv.) ou du moins pour préciser son rôle. 

(1) Logique, p. 201. 

(2) Id., p. 327. 

(3) Id., p. 226. 

(4) L'abstraction scolastique et l'intellectus agens. Revue de Philosophie, 1904 : 



NÉO-SCOLASTIQUE 



263 



Le principal intérêt que présente cette théorie nous semble 
consister en ce qu'elle tente de maintenir le réalisme ; mais, à 
notre avis, elle le fait sans plus de succès que les autres essais du 
même genre. Elle est forcée de faire de larges concessions à l'idéa- 
lisme, et l'ensemble du système manque, par suite, d'unité, 
malgré le talent dialectique incontestable du chef de l'école et 
de certains de ses disciples. Le mouvement néo-scolastique est 
intéressant comme effort d'adaptation d'une philosophie mé- 
diévale à un milieu contemporain formé d'idées d'essence tout 
autre. 

L'école orthodoxe offre certainement d'autres philosophes, 
dont les œuvres sont dignes d'un réel intérêt, mais le résultat, 
au point de vue de la logique, a été très peu important ; la 
plupart des écrivains se maintenant constamment dans les 
thèses traditionnelles, le talent dialectique y remplace presque 
toujours l'esprit novateur. 



CONCLUSIONS 



L'exposé même des doctrines nous a permis d'emblée d'en 
éliminer un certain nombre, parce que la base sur laquelle elles 
reposent est inadmissible (le réalisme naïf, par exemple). Pour 
d'autres théories, nous avons rencontré des difficultés, dont les 
unes nous paraissent insolubles, et dont d'autres semblent 
demander une transformation de l'idée. Notre but ici n'est pas 
d'établir un nouveau système complet de logique : déjà dans 
notre exposé, d'ailleurs, nous n'avons traité que les questions 
de principe, et notre critique n'a guère atteint le domaine du 
détail. Nos conclusions, également, n'auront pas la prétention 
d'aller au-delà. 

Quel doit être notre point de départ ? Telle est, à notre avis, 
la plus grave des questions que nous puissions nous poser, et la 
solution de celle-ci indiquera, par le fait même, la trace que nous 
aurons à suivre pour arriver à un système qui tend à être unifié. 

Est-ce l'idée de réalité qui doit nous servir de point de départ ? 
Nous ne le croyons pas, parce que, contrairement à ce que disent 
les réalistes, elle est extrêmement complexe ; ou bien, si nous la 
posons comme une simple entité, elle est au-delà de notre 
conscience, tombe dans le domaine du mythe, et nous échappe 
par le fait même. 

L'idée de vérité nous ofîre-t-elle plus d'avantages comme 
point de départ ? 

Parmi les nombreuses définitions qui en ont été données et 
dont nous avons cité un grand nombre, presque toutes considè- 
rent la vérité comme un rapport de la pensée avec un objet 
extérieur, de la pensée avec elle-même, etc. Elle est donc, dès 
lors, un phénomène d'ordre plus complexe que les éléments 
qu'elle met en relation et, partant, ne peut servir de point de 
départ. Elle ne pourrait nous satisfaire sous ce rapport que. si 
elle était comprise comme répondant à une loi de notre esprit, 
comme une contrainte, une nécessité qui nous oblige à penser 
suivant certains modes et nous conduisant à la vérité — con- 
trainte ou nécessité dont, bien entendu, la raison reste indéfinie. 



2(>(> LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Cette thèse, introduite en philosophie par Leibnitz et reprise 
ensuite par Kant, serait peut-être admissible si nous constations 
réellement en nous cette contrainte, si dans certains états 
d'âme nous n'éprouvions, au contraire, un véritable bien-être 
mental à nous éloigner de la vérité et à nous réfugier dans le 
domaine de l'imagination et de la plaisanterie. D'autre part, on 
ne peut dire qu'un raisonnement vrai soit toujours accompagné 
d'un sentiment de contrainte. 

Au surplus la notion de loi ou de régularité à laquelle on fait 
appel n'est qu'une abstraction que nous ne pouvons dériver que 
des expériences concrètes ; tout ce que nous pouvons connaître 
directement, c'est une succession de tels et tels états de con- 
science ; mais la loi qui les gouverne — qu'elle soit innée ou 
acquise — ne se révèle que par un travail intellectuel très com- 
plexe. 

La logique doit-elle chercher ses racines dans la psychologie, 
avec laquelle elle a incontestablement des liens de parenté ? La 
thèse a été soutenue en Allemagne, notamment par Fries (1), 
Beneke (2), Hoppe (3), Th. Lipps (4) et d'autres. En France 
aussi la même tendance a été généralement suivie (5). Tout 
psychologue d'ailleurs tentera certainement d'inclure la logique 
dans son domaine. Au premier abord, la question de savoir si 
la logique doit ou non être comprise dans la psychologie peut 
paraître n'avoir qu'une importance de délimitation ou de clas- 
sification et sembler assez oiseuse, mais elle inclut le problème 
logique fondamental. 

En .réalité, le problème se ramène à ceci : Y a-t-il dans tous 
les phénomènes logiques un caractère irréductible qui ne se 
trouve pas dans les autres domaines de la mentalité, tels le 
rêve, la fantaisie, l'art, etc ? Si l'on fait abstraction de théories 
qui se ramènent aux entités de réalité ou de vérité, la caracté- 
ristique essentielle qui a été invoquée pour discerner les phéno- 
mènes logiques des autres opérations mentales est la croyance, 

(1) System der Logik,i&n. 

(2) Lehrbuch der Logik, p. 10 et n. 

(3) Gesammte Logik, 1868. 

(4) Grundthalsachen des Seelenlebens, i883. 

(5) -Voir notamment Ribot : Évolution des idées générales, p. 5. 



CONCLUSIONS 267 

ou la certitude, ou ce qui en diffère peu : l'affirmation. — Thèse 
qui de Hume passa à James et à Stuart Mill, Taine, Newman 
et Balfour. Certes cette notion de croyance n'échappe pas à la 
psychologie et maints psychologues en ont tenté l'étude ; en 
outre, elle dépasse le domaine strict de la logique, puisque, 
comme M.Renouvier (1), entre autres, l'a montré, elle a pour 
facteur non seulement nos idées rationnelles, mais aussi nos 
désirs et nos émotions ; d'autres philosophes, tels que M. Bro- 
chard (2), M. Egger, M. Ruyssen, M. Gourd (3), ont noté l'in- 
fluence de la volonté ou la parenté avec elle. — En fin de compte 
ceci encore nous pose en plein domaine psychologique. 

D'ailleurs, exclusion étant faite de tout point de départ qui 
poserait devant nous une dualité dont un des termes est indé- 
finissable, (le réalisme, par exemple), toute fonction rationnelle 
dont le but est la vérité, est une opération mentale et, partant, 
psychologique. Ceci se renforce encore par ce fait que les an- 
ciennes entités métaphysiques, telles que la volonté, l'imagina- 
tion, le raisonnement, ont perdu leur autonomie rigoureuse et 
que l'école psychologique contemporaine a, au contraire, montré 
les relations de l'une à l'autre faculté et, leurs influences mu- 
tuelles. Evidemment, la croyance n'est pas la volonté ou l'ima- 
gination, mais aucune barrière rigoureuse n'existe entre elles : 
toutes comprennent des éléments et des processus communs et 
par suite, les différentiations n'ont plus la rigidité que la sco- 
lastique leur a attribuée. 

Un autre des caractères irréductibles sur lesquels on a essayé 
d'établir la distinction entre la psychologie et la logique, a été 
de considérer celle-ci comme une science normative, indiquant 
les règles que nous devons observer pour exprimer un jugement 
exact. M. Rabier est d'avis que le jugement, comme tel, est 
objet de la psychologie, mais en tant que jugement bon il appar- 
tient à la logique (4). Celle-ci établit donc des modèles, des 

(1) Psychologie rationnelle, II, p. io. 

(2) De V erreur, p. 1^9 (Paris, F. Alcan). 

(3) Egger : Annales de la faculté des ^lettres de Bordeaux 1879, I, pp. 117- 
125 (cité par M. Ruyssen) — Ruyssen : Essai sur l'évolution psych. du jugement, 
p. 25/| (Paris, F. Alcan). ■ — Gourd : Du rôle de la volonté dans la croyance 
(Rev. phil. 1891, t. 3a, p. 467). 

(h) Logique, p. 3. 



208 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

types que le mouvement de nos idées aurait à suivre. C'est 
d'ailleurs là, probablement, la thèse la plus courante en philo- 
sophie ; nous citerons, parmi ceux qui l'ont défendue : Ueber- 
weg, Fries, Drobisch, Mil! et d'autres. — Notons que, d'après 
cela, la logique ne serait plus qu'un cas spécial de la psychologie 
et que, par suite, l'idée inclut la possibilité de recourir à la psy- 
chologie pour analyser les phénomènes logiques. 

Cette thèse renferme certes quelque chose d'exact, mais elle 
est, en réalité, bien imprécise et peu complète, car, si nous l'ad- 
mettions il nous faudrait rechercher un nouveau critère qui nous 
permette de discerner un jugement logique ou bon d'un autre 
qui ne l'est pas, et ce critère étant trouvé, montrer en vertu de 
quelle contrainte et au nom de quel idéal, ou de quelle utilité, il 
s'impose, c'est-à-dire dégager une raison dernière de sa valeur. 
On a certes trouvé des règles, tels que les principes d'identité, 
de contradiction, de milieu exclus, de raison suffisante, qui 
mettent en garde contre certaines erreurs ; mais, tout en ad- 
mettant l'exactitude indiscutable de ces principes, on peut se 
demander quelle en est la genèse et surtout quelle est leur 
sanction ? Il va de soi que si nous considérons un certain nombre 
de jugements comme étant d'une logique rigoureuse, nous pou- 
vons étendre par induction les règles ainsi dégagées à d'autres 
cas, et arriver à des principes généraux; mais toujours en vertu 
de quoi se détermine l'exactitude des premiers cas, et quelle est 
la garantie que nous offre l'extension que nous donnons à la 
règle ? Plusieurs auteurs ont défendu cette thèse que la logique 
consistait à découvrir les règles qui ont présidé à la formation 
des sciences achevées (1) ; mais, comme nous venons de le dire, 
sans contester l'utilité de cette méthode, il est certain qu'elle 
ne nous satisfait pas entièrement, puisque nous aurons toujours 
à rechercher sur quelles raisons s'appuie l'exactitude que nous 
attribuons à telle ou telle science. 

Nous nous trouvons dans l'obligation de suivre une autre 
voie, qui ne se heurte pas. aux difficultés que nous venons de 
signaler, pour trouver un point initial. 

Comme nous venons de le dire, la logique et la psychologie 
sont des sciences étroitement apparentées, et nous- n'hésiterons 

(i) Notamment Opzoomer : Weg def Welenschap, p. 11. 



CONCLUSIONS 



269 



pas à recourir aux données de cette dernière, chaque fois que la 
chose pourra nous être utile. 

L'analyse psychologique a rencontré comme élément dernier 
— c'est-à-dire comme élément indécomposable, inexplicable et 
cependant parfaitement connu — la sensation, et elle entend 
par là les données de chacun des sens en un instant déterminé : 
c'est donc la sensation d'une couleur, d'un contact, d'un mou- 
vement, d'une saveur, etc. Notons, pour éviter toute erreur, que 
cette sensation seule est prise en considération, à l'exclusion du 
moi et de l'objet. En d'autres termes : je n'affirme pas encore 
qu'elle est ma sensation, pas plus que je n'affirme qu'elle m'est 
donnée par telle ou telle chose. 

Comme la connaissance n'a pas d'autres matériaux que nos 
données mentales, les sensations se posent aussi comme les 
éléments derniers de la logique. Si nous les envisageons au point 
de vue logique, pouvons-nous découvrir en elles seules, c'est- 
à-dire abstraction faite de toute opération mentale ultérieure 
autre chose que ce que nous en dit la psychologie ? Pouvons- 
nous, en d'autres termes, poser à leur sujet les questions fonda- 
mentales que la logique tente de résoudre pour d'autres états 
de conscience, telles que celles-ci : les sensations, en elles-mêmes, 
sont-elles réelles ? sont-elles vraies ? 

Si ces questions ont un sens, elles impliquent une mise en 
relation avec une autre chose, et comme, par hypothèse, nous 
ne considérons pas le rapport de la sensation avec d'autres idées, 
il ne nous reste qu'à déterminer si la sensation implique un 
élément causal (par exemple), en dehors de l'idée ou de l'image, 
c'est-à-dire si, dans la sensation comme telle, nous pouvons 
supposer une dualité entre l'image connue et quelque chose qui 
existerait en dehors de notre mentalité, différent de l'image et 
qui, cependant, donnerait à cette dernière son caractère de 
réalité ou de vérité. — En résumé : Pouvons-nous poser d'emblée 
un rouge subjectif et un rouge objectif ? 

Rien ne nous permet de faire cette hypothèse, on pourrait 
le faire d'autant moins que cette affirmation préliminaire nous 
obligerait à poser une inconnue comme point de départ, et ce 
que l'on affirme derrière la sensation ne pourrait être d'aucune 
utilité puisque tout en est ignoré. 

Nous ne croyons pouvoir mieux faire que de rappeler la pensée 



270 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

de-M. Fouillée à ce sujet. Quand on dit : « Les faits immédiats de 
conscience peuvent n'être que des apparences », on est toujours 
dupe de l'illusion qui transporte à la conscience les caractères 
de l'observation extérieure. Les couleurs, les sons, les odeurs, les 
saveurs, les résistances, le chaud, le froid, ne deviennent des 
apparences, qu'en tant qu'on les considère comme signes d'une 
réalité externe, d'une substance matérielle inconnue en soi. Ce 
sont, à ce point de vue, des phénomènes, c'est-à-dire des ma- 
nières d'apparaître. Mais, pris en eux-mêmes, et tels qu'ils sont 
donnés dans la consciences, les sons, les couleurs, les odeurs, les 
peines, les plaisirs, les pensées ne sont plus des phénomènes, des 
signes, des apparences manifestant autre chose qu'eux (i). 

Nous pensons qu'en ce point l'empirio-criticisme, en se re- 
bellant énergiquement contre cette affirmation d'une dualité 
première, a suivi une voie heureuse. Il ne nous reste aucun 
-critérium immédiat concevable qui puisse nous servir pour 
établir la réalité d'une sensation ; nous ne pouvons pas mettre 
celle-ci directement en relation avec autre chose. — On ne peut 
donc dire qu'une sensation est vraie ou réelle. Et, cependant, 
une chose est absolument incontestable : c'est que nous avons 
cette sensation, qu'elle est. Mais cette existence de la sensation 
ne se confond pas avec le problème ultérieur de savoir si la sen- 
sation se pose dans le monde de la réalité ou si elle est illusoire. 

Si le goût de l'amer est perçu, il est impossible de douter que 
réellement cette sensation existe ; celle-ci surpasse tout doute 
possible: la sensation, comme telle, est une certitude inattaquable. 
On peut l'attribuer soit à une hallucination, à un rêve, ou un 
délire, peu importe : quel que soit l'état mental, cette sensation 
est. — Et, notons-le également, elle est, quelle que soit la nature 
de cette sensation elle-même, intense (telle que celle que me 
produit un rouge que je vois) ou faible (telle qu'elle existe dans 
le souvenir, l'imagination, etc.). 

Cà et là cependant des auteurs ont tenté d'établir que cer- 
taines sensations étaient fausses. Un des exemples les plus clas- 
siques est celui que donne Saint Thomas d'Aquin : « un homme, 
dit-il, dont le palais est sain, goûte du miel, et il juge que le miel 
est doux ; un malade portera sur le même objet un jugement 

(i) L'évolutionnisme des idées-forces, p. 29. 



CONCLUSIONS 271 

contraire, et il dira que le miel est amer ». Ils ont raison tous 
deux, déclare Saint Thomas, car de fait le miel est doux pour 
l'un et amer pour l'autre ». — Néanmoins cette position rela- 
tiviste ne satisfait pas l'école scolastique, Saint Thomas lui- 
même trouvant absurde cette manière de voir (1) ; et cependant 
il lui est impossible de conclure autre chose que la certitude 
rigoureuse que tel homme a eu la sensation de doux, tel autre de 
l'amer. Certes, dans notre logique courante, nous faisons presque 
toujours abstraction des cas exceptionnels : nous disons que le 
miel est doux, sans noter que, pour certains malades, il peut 
être amer, mais ce n'est qu'une approximation plus au moins 
exacte. 

Ce point là étant admis, suivons les phénomènes dans leur 
complexité croissante, tel que nous le montre la psychologie. 

Après la sensation simple, considérons le groupement de sen- 
sations d'ordres divers et irréductibles, associations ayant une 
permanence très grande et qui se réalisent entre les sensations de 
la vue, du toucher, de l'odorat, du goût, etc. L'expérience cou- 
rante nous montre la fréquence énorme de groupements de ce 
genre, et nous les désignons sous le nom de matière ou d'objets; 
le caractère essentiel de l'objet est l'unité de sensations irréduc- 
tibles. 

M. Le Roy a donné récemment une formule heureuse pour 
définir un des caractères de la matière : « la matière, dit-il, n'est 
pas autre chose que l'impossibilité pour l'esprit de varier au-delà 
d'une certaine limite le rythme de la durée ; c'est un ensemble 
d'ondes stationnaires dans notre vie psychique, ou plutôt d'ondes 
de moins rapide évolution » (2). Ceci se rapproche beaucoup de 
la définition de M. Natorp qui donne pour base à l'objet, laloi 
ou l'unité persistante. Mais ce qui surtout revêt ce caractère 
stationnaire et permanent, c'est le groupement même de cer- 
taines sensations d'ordre différent et qui forment les objets 
matériels. C'est à propos de ce groupement surtout que ce quel- 
que chose d'inconnu, le substratum des sensations (qui, poussé à 
sa dernière abstraction, prend le nom d'objet en soi), a joué un 

(1) Somme théologique, q. LXXX1, art. II (i™ partie). 

(2) Le Roy : Sur la nouvelle philosophie (Revue de métaphysique et de 
morale 1901, p. 



272 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

rôle en philosophie. Si l'on se refuse à admettre pour lasensation 
simple une dualité quelconque entre cette sensation, en tant que 
sentie, et ce qui pourrait lui servir de base, il est impossible d'en 
agir autrement pour l'objet et de vouloir le considérer comme 
autre chose qu'un simple groupement, une association ou une 
unité de sensations. On a fréquemment invoqué la règle de 
causalité pour affirmer cette dualité, mais nous rejetons l'appli- 
cation de cette loi dans le cas actuel, car cette règle est certes 
d'ordre plus complexe que l'idée ou la représentation d'un objet ; 
en outre, ainsi que nous l'avons dit au cours de l'exposé des 
doctrines, là loi de causalité n'établit jamais que des rapports 
entre états de conscience, et elle ne nous permet pas de conclure 
d'une donnée à quelque chose de totalement inconnu. 

D'autre part, pas plus que pour la sensation simple, l'existence 
de ce groupement, en tant que fait de conscience, ne peut être 
mise en doute. Bien entendu, autre chose est de savoir s'il est 
réel ou vrai, ou s'il existe comme état de conscience (perçu ou 
imaginé). — Il en est d'ailleurs ainsi de tout état de conscience, 
et déjà ,Aristote disait qu'une idée, en elle-même, ne peut être 
vraie ou fausse, et qu'elle doit avant tout entrer en un raison- 
nement (1). 

Néanmoins, c'est à propos de l'objet que se pose le grave 
problème de l'existence et c'est ici que la théorie logique apparaît. 
Nous devons forcément admettre qu'il existe une différence 
quelconque entre ce qui existe réellement et ce qui n'est que 
pensée ou imagination. La question précisée doit être formulée 
comme il suit : l'existence est-elle un nouveau prédicat qui peut 
être affirmé ou nié d'un objet, tel que l'ont cru Stuart Mill et 
Taine, — suivant d'ailleurs en cela la logique classique (Saint 
Thomas et Port-Royal) — ou bien la notion d'existence est-elle 
inhérente à celle de l'objet ? Hume l'a affirmé le premier (2), 
croyons-nous ; Kant fut d'accord avec lui : « le réel, dit-il, ne 
contient rien de plus que le possible. Cent thalers réels ne con- 
tiennent rien de plus que cent thalers imaginaires ». Parmi les 
logiciens contemporains, Brentano a surtout défendu cette 
thèse : « Quand nous disons que A est, ce que nous affirmons 

(1) De Interpret., I. 

(2) Traité de la nature humaine, trad. franç. p. 128. 



CONCLUSIONS 



273 



n'est pas la liaison du caractère existence avec A, mais A lui- 
même (1). von Schubert suit Brentano en cette voie (2). 
Pourtant une distinction essentielle existe entre le groupement 
en tant qu'idée et ce même groupement Considéré comme réel, et 
si cent thalers réels ne contiennent rien de plus que cent thalers 
imaginaires, ils ont cependant sur ceux-ci un avantage incontes- 
table et il n'est guère nécessaire d'être logicien pour s'en aper- 
cevoir. Mais quelle est cette différence ? G'ést là le problème le 
plus difficile à résoudre de la philosophie entière, et qui nous 
ramène en réalité au problème fondamental de l'existence du 
monde. Les cent thalers peuvent exister en notre mentalité, — en 
tant que représentation imaginaire, par exemple, — et pourtant 
cette existence ne suffit pas à nous-mêmes et encore moins au 
marchand auquel nous nous aviserions de les offrir ; cependant, 
ces cent thalers ne sont et ne peuvent être, dans les deux cas, 
qu'une conception de notre esprit, puisqu'il nous est fatalement 
impossible de concevoir quelque chose qui ne soit un état de 
conscience. 

On sait que l'école de Hume tâcha de déterminer la différence 
en donnant pour base à l'existence — ou à la croyance de l'exis- 
tence — l'identité des états de conscience ; mais, à ce compte, 
la réalité des cent thalers conçus en rêve par un délirant ou un 
fou équivaudrait à la réalité des pièces de monnaie qu'un ban- 
quier verrait sur son comptoir ? 

La question, sous sa forme la plus précise, consiste à savoir 
quelle est la différence psychologique entre un état d'âme que 
nous considérons comme réel, et un état d'âme qui n'est que du 
domaine de l'imagination, du délire ou du rêve, ou qui même 
serait la négation de la réalité, car une chose niée existe en tant 
qu'idée. Ceci nous entraîne peut-être en dehors des limites que 
l'on donne habituellement au domaine de la logique, mais cette 
incursion en psychologie nous semble ne pas devoir être stérile. 

Essayons de suivre la solution que nous donnons nous-mêmes 
dans la vie courante. Je suppose que j'aie rêvé avec une intensité 
extraordinaire à un fait quelconque, par exemple que j'ai ren- 
contré un certain ami, et que, le lendemain, je me demande si la 

(1) Psychologie, I, p. 278. 

(2) Grundlagen einer hrkenntmsstheorie, 1884, p. 184. 



HERMANT. 



18 



274 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

chose est réelle ou illusoire. Le mouvement de ma pensée sera] 
de détailler les tenants et les aboutissants de l'entrevue — admis 
comme réels — , de rechercher d'où je venais lorsque j'ai ren- 
contré l'ami et où je me suis rendu après l'avoir vu, d'examiner 
si les choses que je lui ai dites ou qu'il m'a apprises trouvent à se 
situer dans la continuité de mes états de conscience, etc. (en 
somme de rechercher la série des associations par contiguïté). 
Enfin, si je ne découvre pas en ce domaine une lacune marquée, 
il me reste la ressource suprême de le demander à mon ami. Cela 
implique donc une double vérification; la liaison dans le temps 
(succession des faits) et la liaison dans l'espace (témoignage des 
hommes ou des choses). Et ces vérifications ayant abouti, je 
considérerai que l'image est un élément du monde de la réalité, 
ou, pour être plus exact, de la plus grande réalité. ' Ceci nous 
parait répondre à l'idée de M. Fouillée : « que les choses ne sont 
dans la plénitude de l'existence que quand elles forment, avec 
la vie intérieure de la conscience et. en relation avec la conscience, 
les parties inséparables de ce tout auquel seul nous pouvons 
attribuer l'entière réalité » (1). 

C'est la partie saillante du pragmatisme que d'avoir résolu le 
plus complètement, à notre avis, la première des conditions de la 
réalité dont nous venons de parler, bien que l'hégélianisme eut 
été l'initiateur de cette idée de la continuité dans le temps. Pour 
résumer notre pensée, nous rappellerons que, selon nous, toute 
mentalité est dans un état d'évolution continue, que même une 
sensation nouvelle est le moment par lequel l'ensemble pré- 
existant prend sa forme nouvelle, que chaque état de conscience 
est fonction d'un état antécédent. Mais l'ensemble forme des 
systèmes plus ou moins autonomes et plus ou moins importants ; 
l'un d'entre eux a la prépondérance et constitue le monde réel. 

C'est donc dans la mesure où une sensation, une image, ou une 
idée, s'associe à ce système qu'elle est dite être réelle, que, sui- 
vant l'expression de Windelband, elle s'enchaîne dans le tout 
sans contradiction (2). D'autres systèmes, moins organisés ou 
moins importants, ne jouissent pas de cette caractéristique, car 
des groupements d'une importance même considérable, tel 

(1) L'évolutionnismc des idées-forces, p. 276. 

(2) Vierteljahrschrift fur w issensch. Philos. 1878, p. 269. 



CONCLUSIONS 



273 



qu'une mythologie ou une idée d'ordre scientifique, qui ont 
formé longtemps un enchaînement harmonieux, perdent le 
caractère de vérité dès qu'un élément décisif vient les renverser. 

La vie même de la mentalité n'est que son évolution, mais 
dans l'ensemble des faits mentaux, certains occupent une posi- 
tion dirigeante, dominant en importance tous les autres, par ce 
fait seul qu'ils ont pour base et pour fin immédiate notre 
existence même. Ce centre ou cet élément axial de notre activité 
mentale est l'utilité, qui détermine la volonté, et celle-ci, à son 
tour, se manifeste par l'action. L'ensemble de ce groupement 
est la réalité. 

Notre vie, cependant, n'est pas uniquement succession : elle 
forme également une harmonie et un équilibre, à chaque instant, 
et pour qu'un fait soit vrai — pour autant qu'une vérité puisse 
se former en nous — , il faut qu'il s'enchaîne dans l'ensemble 
actuel et persiste dans l'évolution ultérieure de cet ensemble. 

C'est donc l'avenir, la survie qui décide de la réalité et de la 
vérité. 

Même dans le monde de la réalité, chacun des états momen- 
tanés comprend un nombre incalculable de systèmes qui ont 
une évolution d'une certaine autonomie et leur nombre 
devient immense, surtout chez l'homme habitué à penser ; parmi 
ces systèmes on trouve non seulement le moi propre, mais aussi 
les choses du milieu que ce moi construit, et les représentations 
qu'il se forme des autres êtres et de leur évolution. C'est là la 
forme spatiale de notre conception du monde. — Comme nous 
l'avons dit, ces divers systèmes qui composent un instant donné 
de l'évolution de la mentalité, ne sont pas complètement indé- 
pendants l'un de l'autre ; tous, même les sensations simples (1), 
ont entre eux une liaison intime ; chaque moment forme une 
espèce d'unité complexe dont le moi propre (c'est-à-dire en 
opposition avec le non-moi) et directement connu, n'est qu'un 
élément qui évolue comme tous les autres systèmes de l'ensemble 
et qui, comme chacun de ceux-ci, se développe en fonction 
continue et en relation étroite avec eux. C'est en ce sens que l'on 
a pu dire que la matière est une possibilité ou une nécessité de 

(i) Ce qui a donné naissance à la théorie de Mill et de Taine que la ma- 
tière est une possibilité ou une nécessité de sensations. Celte possibilité n'est, 
comme telle, que l'association nécessaire de certaines de nos sensations. 



276 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

sensations. Cela signifie en somme, que si nous nous plaçons dans 
le domaine des sensations, à tel groupe de celles-ci, dans des condi- 
tions déterminées, s'associe toujours tel autre groupe; le tout 
forme un ensemble d'une certaine permanence dans les relations. 

Prise dans son caractère le plus général, la réalité est donc un 
résultat de l'association ou de la liaison des états de conscience 
ou encore leurs relations diverses d'action et de réaction dont 
parle Lotze, et la question d'identité n'a pas le rôle si prépon- 
dérant que Hume a cru pouvoir lui attribuer. J'admets la réalité 
de San Francisco, bien que je ne l'ai jamais vu de mes yeux ; et 
ce serait même un fait de mémoire, qu'il n'aurait plus, au mo- 
ment où j'y songe, le caractère d'intensité sur lequel Hume 
appuie sa théorie. La réalité est ce qui est — ou du moins ce qui 
semble — définitivement acquis dans l'ensemble total de l'évo- 
lution des divers systèmes menterux ; c'est ce qui présente le plus 
d'utilité pour le maintien de l'espèce (Nietzsche), c'est la base 
sur laquelle s'appuient les moments consécutifs, et qui a été 
acquise par une sélection constante des éléments qui la com- 
posent. Elle n'a en elle rien d'absolu, puisque tout réel est 
question de rapports et que ceux-ci peuvent être plus ou moins 
déterminés et plus ou moins nombreux. 

Mais alors objectera-t-on, il y a des degrés dans la réalité ou 
dans l'existence ? La chose a été très peu examinée, mais un 
certain nombre d'écrivains, à l'encontre de l'opinion courante 
(qui se retrouve explicitement chez Leibnitz), bien qu'en se 
basant sur des distinctions de nature différente, ont répondu 
catégoriquement pour l'affirmative. Nous citerons pour mémoire 
Aristote, qui déjà admettait qu'il y a plus d'existence dans l'in- 
dividu que dans l'espèce. Cette idée semble d'ailleurs être des 
plus légitimes si Ton ne conçoit pas la réalité comme une entité 
donnée, mais qu'au contraire on ne voit en elle, suivant l'idée 
soutenue par Lotze, qu'une question de relation de nos états de 
conscience. Selon que ces relations seront établies d'une manière 
plus ou moins étroite et plus ou moins permanente, selon qu'elles 
seront plus ou moins nombreuses, mais surtout selon que -'en- 
semble avec lequel l'association peut se faire sera plus complet, 
le degré de réalité subira des variations. 

Certes, par un phénomène de simplification et de réduction, 
nous nous bornons à dire qu'une chose existe, lorsque nous avons 



CONCLUSIONS 



277 



des raisons suffisantes de croire à son existence ; mais ces raisons 
sont d'ordre très divers et de valeur très inégale ; et si l'existence 
n'est pas autre chose que notre croyance en elle — et force nous 
est de l'admettre, puisque nous ne pouvons aller au-delà — elle 
a certainement des degrés. — D'ailleurs, prenons des exemples 
concrets : nous croyons souvent à la réalité des images dans nos 
rêves, dans le délire ou la folie, et nous ne réduisons ultérieure- 
ment ces réalités à l'état de fiction que par rapport à une réalité 
plus complète. Nous accordons un certain degré de réalité à la 
mythologie grecque (surtout un helléniste de profession), au 
point de considérer comme faux une assertion de ce genre : que 
Héraklès est père de Zeus, et pourtant nous affirmons que la 
mythologie complète n'est pas du domaine de notre réalité 
rigoureusement comprise. 

M. W. James a appelé ces groupements, d'ordre divers, des 
sous-univers. Au surplus, comme le dit Lotze, la réalité qui 
convient aux choses, celle d'être, ne convient pas aux événe- 
ments ; ceux-ci ne sont pas, ils arrivent ; une idée n'est pas 
comme une chose, ni n'arrive comme les événements : sa réalité 
consiste en ce qu'elle est valable et que son contraire ne l'est 
pas (1). Tout ce qui est état de conscience est réel ou vrai en 
un certain domaine, par le seul fait d'être état de conscience et 
de s'associer à un système d'images ; l'erreur est inconcevable 
si la pensée n'atteint pas un stade de mise en relation plus com- 
plexe des divers éléments et des divers systèmes. Cependant, 
comme nous l'avons dit, parmi tous les états de conscience un 
certain groupement se forme, qui prend une importance très 
exclusive, et c'est ce que nous appelons, en terme général, le 
monde réel, dans lequel les associations claires, fréquentes et de 
nature multiples, donnent un caractère d'uniformité totale à 
l'ensemble, une tendance à chacun des éléments de celui-ci à se 
poser sur un seul plan de réalité, et la raison de ceci se conçoit 
aisément d'ailleurs. Nous avons le monde de nos perceptions 
habituelles, le monde ambiant dont toutes les sensations se 
trouvent, entre elles, en relation intime d'espace et de temps. 
A la sensation de la table qui se trouve devant nous est lié* 
étroitement celle des livres qui y sont, de la fenêtre voisine, du 



(i) Drei Bûcher, op. cit., p. 5 12. 



278 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

mur qui les sépare, de la rue, etc., perceptions dont le lien mutuel 
crée la réalité, qui servent alternativement d'appui l'une à l'autre, 
pour en imposer la certitude rigoureuse, en dépit de tout efîort 
que nous pourrions faire pour la rejeter. C'est là un plan en 
somme très homogène, très complexe et ^ui a le maximum de 
réalité, de même que ce maximum peut être le ciel pour un mys- 
tique, ou les contes de nourrice pour un enfant. 

Dans les systèmes en nombre indéfini qui composent le monde 
réel, un d'entre eux — le vrai — prend une importance et une 
caractéristique spéciales, ce qui l'oppose à tous les autres >ys- 
tèmes, bien qu'il ne soit, comme eux, qu'un groupe défini dans 
nos états de conscience. Le principal élément qui intervient dans 
la formation du moi est notre corps, qui nous donne des sensa- 
tions d'un type particulier, immédiates : telles que la faim, la 
douleur, etc., et qui, au surplus, pose le moi dans l'espace et le 
délimite du non-moi. Il appartient à la psychologie pure de nous 
renseigner sur la formation graduelle de cette conception, mais 
ici nous nous bornerons à l'admettre. — Cette idée-là étant 
acquise, ainsi que le néo-criticisme l'a très bien montré, nous 
étendons notre conception du moi propre à d'autres êtres, nous 
leur accordons une vie et des sensations de même nature que les 
nôtres, la conception du monde total se fragmente et s'amplifie, 
car nous posons ici la notion de l'inconnu. Expliquons ceci briè- 
vement : Nous savons donc que d'autres êtres nous ressemblent 
nous les comprenons en certains points, mais en d'autres ils 
nous échappent, nous comprenons que souvent leurs tendances 
sont différentes des nôtres, ils nous révèlent des idées et des 
choses que nous ignorions et, étendant ceci, nous comprenons 
qu'en eux existent encore d'autres représensations qui nous sont 
étrangères. Je déduis de là que ce que je connais n'est que mon. 
monde, semblable au monde que les autres hommes conçoivent ; 
par mes relations avec mes semblables, il devient une sorte de 
conciliation de toutes les parties des mondes que je découvre 
dans les autres hommes. Mais, malgré ces relations, quelque 
intenses qu'elles soient, j'entrevois chez les autres tout un 
domaine dont la connaissance m'échappe. — Moi, mes sembla- 
bles, mon monde et le leur, sont, bien entendu, des systèmes 
mentaux. 

Au point de vue de la théorie de la connaissance, ceci est d'une 



CONCLUSIONS 



279 



importance primordiale, puisque c'est la base de la formation 
du monde extérieur, en opposition avec le monde interne, du 
subjectif et de l'objectif, ou encore : du moi et du non-moi. Dans 
l'espace que j'aperçois, deux objets matériels se posent extérieu- 
rement l'un à l'autre. 

Mon corps étant également délimité dans l'espace, tout objet 
matériel autre que lui se pose en dehors de lui ; mais cette dis- 
tinction se construit surtout par similitude avec le fait que nous 
voyons les objets matériels comme extérieurs aux autres indi- 
vidus et par cette voie-là seulement nous parvenons à poser une 
dualité entre la représentation que nous avons directement de 
l'objet et notre représensation indirecte de l'image qu'autrui a 
de cet objet. Comme nous constatons qu'un objet persiste quand 
autrui cesse d'en recevoir la sensation, nous transposons ce phé- 
nomène à notre propre image et nous en déduisons l'existence 
permanente des objets, indépendamment de la sensation que 
nous en avons. 

Ce que nous venons de dire de l'objet matériel se transpose à 
l'être animé, à notre semblable, et, de la sorte, se forme l'idée des 
autres hommes dont l'existence est indépendante de nos repré- 
sentations. — Progressivement ainsi s'amplifie la notion du 
milieu qui nous enveloppe, qui existe avant que nous le per- 
cevions et qui subsistera après notre propre existence. Dès lors, 
se crée vraiment la notion du monde réel dans toute son étendue. 
A notre connaissance personnelle nous associons la connaissance 
que possède autrui ; nous accordons à cette dernière, dans les 
cas de profonde concordance, un degré de réalité semblable au 
monde qui nous est propre, au point que dans le degré de cer- 
titude aucune distinction n'est guère possible entre notre idée 
de l'existence de Calcutta que nous n'avons jamais vu, et celle 
de la ville que nous habitons. 

% L'existence indépendante du monde externe est donc loin 
d'être une donnée première ; elle est un phénomène dérivé que 
nous n'atteignons que par un circuit très long. Il en est de 
même de la notion obverse du moi, qui, donc contrairement à la 
théorie de l'immanence, ne peut servir de point de départ. Mais 
répétons-le pour éviter tout malentendu, ainsi que Kant l'a 
prouvé : ce monde, tout extérieur qu'il est, de même que le moi, 
n'est qu'un monde de sensations, où Y objet des théories réalistes, 



280 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

ou la chose en soi des théories dérivées de Kant, ne trouvent 
guère de place. Ce monde extérieur ou nature, n'est, dans le 
total de nos états de conscience, qu'un ensemble mieux unifié et 
plus permanent. 

De là aussi naît la conception du milieu, auquel nous nous 
adaptons, parce que nous voyons d'autres êtres se modifier, ou, 
si l'on préfère évoluer, suivant ce milieu que nous connaissons ; 
nous en déduisons que pour nous aussi existe un milieu, auquel 
non seulement nous sommes partiellement adaptés, (c'est-à-dire 
dont nous connaissons une certaine part) mais qui, pour nous, 
renferme, en outre, des éléments que nous ignorons, de même 
que d'autres êtres ignorent certains éléments que nous connais- 
sons, et qu'ils les acquièrent progressivement. Ce milieu qui est, 
en somme, le tout connaissable par les êtres que nous savons ou 
que nous supposons exister, ne dépasse en rien le domaine de 
l'idée ; et en reprenant donc la terminologie de Hegel, le monde 
est bien une idée qui se réalise. 

Ceci étant atteint, nous pouvons donner à notre notion de 
vérité une ampleur plus grande ; nous pouvons maintenant, 
reprendre la formule classique que la vérité est la concordance 
de l'idée avec son objet, sans que, pour cela (nous insistons sur 
ce point) cet objet soit différent en nature de l'idée. Nous savons 
qu'il y a des éléments en nombre infini de l'univers que nous 
ignorons ; nous connaissons, par notre expérience courante, que 
continuellement nous faisons des acquisitions nouvelles ; nous 
savons, au surplus, que d'autres que nous connaissent certains 
de ces éléments que nous ignorons, et nous demandons que ce 
que nous appelons vérité soit d'accord avec la connaissance 
d'autrui et avec nos expériences actuelles ou entrevues dans 
l'avenir, c'est-à-dire que la vérité doit être le résultat de la mise 
en concordance de toutes nos conceptions, tant celles qui sont 
propres à notre moi, que celles qui existent dans les autres indi- 
vidus. . 

Nous devons résoudre la contradiction qui apparaît entre nos 
idées propres, et celle que nous constatons entre nos idées et 
celles qu'autrui nous communique. Nous le ferons, soit par une 
évolution personnelle vers une idée plus synthétique, soit par la 
recherche de ce que l'idée d'autrui a d'incomplet, soit encore 
par le système, — défectueux — de négliger l'idée d'autrui, 



CONCLUSIONS 



281 



et de nous immobiliser en notre [conception individuelle. 
: Toutefois, nous noterons ici que, parmi les témoignages 
d'autrui, nous en négligeons toujours un certain nombre pour 
arriver à notre conviction, soit que nous ayions déterminé en 
quoi ces idées sont incomplètes ou défectueuses, soit encore, — 
ce qui est évidemment peu satisfaisant — que nous négligions, 
par économie d'effort, tels ou tels témoignages. 

La vérité qui, jusque là, n'était qu'une certitude individuelle, 
acquiert ainsi un caractère social, en ce sens que, comme réalité, 
elle doit être valable pour tous. Mais elle perd, par contre, son 
caractère absolu et immuable. 

Ici encore, comme dans la réalité, il est des éléments qui ne 
semblent plus subir aucune évolution : ceux qui offrent le maxi- 
mum de certitude, et il est certain que chez beaucoup d'êtres 
ils sont arrivés, comme l'a montré M. Paulhan, à une fixité 
réellement déconcertante (1). 

L'histoire nous montre que ces états fixés dans l'individu se 
transforment ou disparaissent lentement dans l'espèce lorsqu'ils 
n'ont pas de raison de survivre. 

Pour résumer notre pensée, nous dirons, avec Durand (de 
Groos), que notre mentalité est un polyzoïsme, que chacun de 
ses éléments évolue en harmonie avec les autres, et que l'en- 
semble de notre mentalité évolue en fonction du développement 
de ses éléments. En toute mentalité vivante le connu, le fixe, 
est englobé dans un milieu d'éléments labiles, dont une sélec- 
tion progressive forme des éléments stables, qui s'unissent à 
l'acquis antérieur. 

En somme, tout élément nouveau qui a le caractère de vérité, 
complète et augmente le système tout entier du monde de la 
connaissance : celui-ci est une unité qui s'amplifie d'une manière 
harmonique et unifiée. 

Ces considérations nous ramènent en plein domaine de la 
logique, celle-ci étant, en fait, l'étude de la façon dont nous 
acquérons des vérités nouvelles, ou, plus exactement de la 
manière suivant laquelle nous développons notre acquis ou 
l'ensemble de nos certitudes. 

Entre tous nos états de conscience, quelle que soit leur nature : 



(i) L'activité mentale, p. 25i. (Paris. F. Alcan). 



282 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

esthétique, morale, scientifique, imaginative ou autre, il existe, 
sans contredit, un certain lien qui a été étudié par les-psycholo- 
gues sous le nom d'association des idées. Mais cette association 
des idées est loin d'être le seul lien qui groupe les idées logiques, 
rationnelles ou scientifiques ; et le fait saute aux yeux, puisque, 
pour tout homme, l'imagination se différencie de la science. — 
Celle-ci demande un certain caractère plus déterminé dans la 
forme d'association des idées qui la composent, et maintes 
théories, dont nous avons rappelé quelques unes au début de 
nos conclusions, ont essayé de définir ce caractère particulier. 

Ce que nous voulons surtout indiquer en ce moment, c'est que, 
sous l'action d'un phénomène psychologique, naissent en nous 
des idées, des concepts qui n'ont pas, dès leur naissance, la va- 
leur qui caractérise les opérations logiques, bien que, par une 
observation plus rigoureuse, une étude plus complète, nous 
puissions arriver à leur accorder ce caractère. L'homme le plus 
vulgaire au point de vue des connaissances peut émettre des 
idées profondes, sans que pour cela elles aient d'emblée la va- 
leur d'une vérité ; l'homme de recherches lui-même émet souvent 
de ces idées-là, de ces hypothèses en Voir qui semblent appa- 
raître presque spontanément en son esprit, et dont plus tard 
seulement il tente d'établir la vérité ou la valeur scientifique. 
L'idée est certainement vraie et réelle en tant qu'idée, elle a une 
certaine nature d'existence, mais ceci ne suffit pas, il faut que 
nous la mettions en relation avec tel ou tel ensemble de données 
— imagination, mythe ou connaissance positive — en un mot : 
déterminer le milieu dans lequel on peut lui accorder la vérité. 
La logique — ou, tout au moins, la théorie de la connais- 
sance — s'occupe presque exclusivement de ce dernier domaine. 

En termes courants, pour qu'une idée nouvelle soit vraie, il 
ne suffit pas qu'elle apparaisse ; il faut qu'elle apparaisse en 
telles conditions qui lui donnent le caractère de vérité ou de 
certitude, la rattachent, en quelque sorte, organiquement au 
domaine qui forme la réalité, où elle trouve surtout à se situer 
dans le système qui forme notre conception de ce monde. 

Toute banale que cette remarque puisse paraître, nous la 
croyons d'autant plus importante que le fait de l'avoir oubliée 
a amené parfois une véritable confusion dans les discussions 
logiques, et qu'il est extrêmement fréquent de voir poser des 



CONCLUSIONS 



283 



questions de ce genre : pouvons-nous, par le raisonnement, 
acquérir des données nouvelles ; ou encore : l'inférence nous 
apporte-t-elle quelque chose qui ne soit pas contenu dans les 
prémisses, etc. La question réellement logique devant être celle- 
ci : Pouvons-nous, par ces opérations mentales, créer des élé- 
ments neufs ayant un caractère rigoureux de vérité. 

Le domaine de la logique se délimite donc par ces considéra- 
tions : elle peut avoir pour rôle de démontrer, c'est-à-dire de 
donner une valeur logique à une idée existant précédemment (1) 
(des prévisions, par exemple) ; ou bien de tirer de l'acquis 
antérieur des éléments nouveaux, mais par une opération de 
telle nature que la manière dont ils sont engendrés leur donne, 
elle-même, le caractère de vérité ou de certitude, que par le fait 
même ils soient liés à l'ensemble des éléments considérés comme 
vrais. Mais, en ce second cas, le phénomène de création n'est 
qu'accessoire au point de vue logique, puisqu'il apparaît fré- 
quemment en dehors d'elle ; ce qui importe c'est que l'éléfrient 
soit vrai. 

Les philosophes qui ont défini la logique comme la science de 
la preuve ou de la démonstration, nous semblent donc avoir été 
dans la bonne voie ; telle fut déjà la formule d'Aristote (2), à 
laquelle se ramène celle des auteurs qui, ainsi que l'a fait Bosan- 
quet, la définissent comme la construction mentale de la réalité. 
D'autres définitions sont, par contre, visiblement incomplètes 
parce qu'elles peuvent s'appliquer à toute association d'idées,- 
tout au plus y ajoutent-elles quelques caractères peu défmis : ce 
fut ainsi que Schopenhauer considérait la logique comme la 
liaison des concepts en tant que tels (3). Krause fut particuliè- 
rement vague en cette matière en disant que la logique est la 
science de la connaissance, surtout qu'il comprenait dans son 
sens le plus général, suivant lequel il désigne le fait de pres- 
sentir, de savoir, de conjecturer, de croire et, en général, tout 

(i) Cf. ce que Leibnitz disait à ce sujet : l'idée d'une vérité, l'opinion 
qu'on a sur un phénomène ou une cause, précèdent généralement la démons- 
tration : ce n'est pas par les prémisses qu'on arrive ordinairement à la con- 
clusion, c'est la conclusion qui précède et les prémisses lui servent ensuite 
de preuve. 

(1) I. analyt. C. I, § 7, trad. Barthélémy de St Hilaire. 

(2) Welt als Wille und Vorstellung, L, I, § 7. 



284 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LÀ LOGIQUE CONTEMPORAINE 

mode de la présence d'une chose dans la conscience (1). 

Nous avons déterminé précédemment les moments statiques 
de la réalité et de la vérité, mais il est une autre forme sous 
laquelle nous devons tenter de l'atteindre : c'est la nature dyna- 
mique de son évolution, la manière dont nous passons de vérités 
données à d'autres connaissances ayant également le caractère 
de vérité, ou encore, comment nous donnons le caractère de 
vérité à des connaissances qui, d'une manière ou d'autre, ont 
apparu en notre esprit. — Le terme le plus général utilisé pour 
désigner tout acte de la seconde catégorie est le jugement ; par 
contre, le passage d'un moment à un autre moment de notre 
connaissance est l'inférence (déduction, induction, etc.). La per- 
ception rentre également dans la première catégorie, mais, bien 
que sa parenté avec le jugement soit très intime, elle appartient 
bien plus au domaine de la psychologie pure qu'à celui de la 
logique. 

Considérons donc d'abord le jugement. 

Un point qu'aucun auteur ne semble avoir contesté, c'est que 
le jugement s'opère entre des données acquises, c'est-à-dire 
qu'il se borne à les disposer de telle ou telle manière, mais qu'il 
ne crée aucun élément nouveau. Quand je juge : cet homme est 
sage, j'ai indubitablement, avant de poser le jugement, le con- 
cept de cet homme et le concept de sage, et, ce qui plus est : le 
concept homme sage (ce qui, notons-le, n'est pas un jugement). 

Le rôle du jugement est donc d'exprimer un rapport entre les 
concepts, — et maints auteurs se sont bornés à cette définition, 
en la variant plus ou moins. — Le père de cette théorie fut 
Wolff. — Herbart aussi considère le jugement comme la réponse 
à la question si deux concepts donnés se laissent associer ou non. 
Comme Drobisch le lui a reproché, ceci semble reposer sur 
une union purement accidentelle des concepts de la con- 
science (2). Dans ces conditions, le jugement ne diffère pas d'une 
simple association d'idées et peut se rapporter à tout fait 
mental. Nous ne répéterons pas les arguments que Stuart Mill, 
Lotze et Wundt ont soulevés contre cette thèse, dont l'incom- 
plétude saute aux yeux. 

(1) Abriss des Systèmes der Logik, p. i. 

(2) Neue Darstellung der Logik, p. 42. 



CONCLUSIONS 



285 



Le jugement est un phénomène d'ordre logique et il faut, par 
suite, qu'il ait le caractère de certitude, ou, si l'on préfère, que 
l'association réalisée ait pour celui qui l'opère la valeur d'une 
réalité ou d'une vérité. Mais si nous substituons à ces deux 
derniers termes les significations que nous leur avons données 
précédemment, nous voyons que le jugement n'est pas seulement 
un lien entre les deux concepts qui nous sont offerts comme 
donnés ; il faut encore qu'ils soient en concordance avec tout le 
système mental qui leur sert de base ou qui leur donne le ca- 
ractère de réalité ou de vérité. Il ne suffît pas que nous ayons 
entendu parler, dans un conte populaire, d'un cheval ailé pour 
que nous puissions émettre le jugement : « un cheval est ailé », 
ou tout autre du même genre. Il faut que nous rappelions que, 
dans un certain ensemble, Homère, Pindare, ou l'auteur des 
Mille et une Nuits ont parlé d'un cheval ailé, et, pour que notre 
jugement ait la valeur d'une vérité, il faut que nous croyons ou 
que nous puissions faire croire que l'un de ces auteurs a parlé 
d'un cheval ailé, c'est-à-dire attribuer à notre hypothèse un plan 
de vérité, en vertu d'une expérience. Alors nous pourrons 
admettre comme un jugement que le cheval, dont il est parlé 
en un certain endroit de telle œuvre, est ailé, et que ce jugement 
est d'accord avec toute la conception symbolique et mythique 
des auteurs. 

Lorsque nous nous plaçons au point de vue de la réalité de notre 
vie active, il faut que les éléments de notre jugement appar- 
tiennent à ce domaine ; de même que si nous nous plaçons dans 
le domaine du conte, il faut que les éléments soient de ce do- 
maine et y aient un caractère d'exactitude. Il serait erroné 
de dire, dans le premier cas, que le cheval est ailé, comme il 
serait erroné d'affirmer,- dans le second cas, que le cheval ne 
l'est pas. Le tout est déterminé par le plan de vérité sur lequel 
nous posons notre jugement, et souvent une lutte intense pour 
l'existence se manifeste entre ces divers plans (religion, science, 
imagination, etc.). Mais ceci ne nous dit pas encore d'une ma- 
nière complète pourquoi tel ou tel jugement est vrai ou ne l'est 
pas, car les éléments d'un jugement peuvent appartenir au 
même domaine de la réalité, sans que pour cela ils y soient 
associés. Homme et bleu existent dans le monde de la réalité ; 
on ne peut cependant pour cela les associer en un jugement. 



280 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Si nous disons : ce livre est vert, quelle est la signification 
de la liaison que nous posons entre les deux concepts : livre 
et vert ? 

Conservons comme type cet exemple simple et concret. Sup- 
posons que nous ayons devant nous un objet auquel on donne 
le nom de livre ; la notion de cet objet se composera, outre la 
sensation auditive de ce nom, de sa couleur, de sa forme, de son 
poids, du son qu'il rend lorsqu'il tombe, etc. (abstraction soit 
faite de son contenu intellectuel). En somme, ce livre est un 
groupement de sensations, et si nous supprimions successivement 
toutes celles-ci, la notion de livre elle-même disparaîtrait. Mais 
cette notion n'est pas quelque chose de fixe et d'immuable ; il y a 
des livres verts, jaunes ou bleus, lourds ou légers, petits ou 
grands, gros ou minces, etc. ; et cependant tout livre a une cou- 
leur, un poids et une forme. Nous pouvons avoir en nous l'idée 
d'un livre, sans que tel ou tel attribut précis lui soit nécessai- 
rement inhérent, bien que, en fait, lorsque nous concevons un 
livre (c'est-à-dire lorsque nous ne nous arrêtons pas à une forme 
purement verbale) notre conception oscille autour d'un type 
assez défini. 

Lorsque, donc, nous disons : « ce livre est vert », nous affirmons 
que cette couleur est un des éléments sensoriels qui font partie 
de notre conception de ce livre. Notre jugement ne dépasse en 
rien notre perception, mais dans l'ensemble des sensations qui 
forment l'idée de ce livre, nous en déterminons une de préférence 
à toute autre, et le choix se fait en vertu d'une idée de finalité. 
C'est parce que nous avons un intérêt quelconque à affirmer la 
couleur verte, que nous ne parlons pas du poids ou de la forme. 
C'est ce rapport de partie à ensemble, comme nous Ta dit 
M. Bosanquet, qui pose le jugement ; que par le jugement on 
développe, accentue ou donne de la précision à une qualité 
reconnue du réel, et cette qualité est choisie en vertu d'un élé- 
ment qui n'est pas inhérent au jugement lui-même. 

Le jugement est donc analytique (comme l'est déjà la per- 
ception consciente), en ce sens qu'il discerne, l'un d'entre eux. 
parmi les éléments qui composent le sujet (objet matériel ou 
idée complexe), sans, toutefois, détruire l'unité Sigwart, et 
telle est la signification du verbe est ; l'attribut est toujouis 
un des éléments — simple ou complexe — qui composent 



CONCLUSIONS 



287 



l'objet, et le jugement n'a pas d'autre rôle que d'affirmer 
cette relation et de la mettre en relief. Il est à noter qu'usuel- 
lement, dans l'image concrète, cette affirmation ne se fait 
que lorsque l'attribut est variable, soit dans le temps (par 
exemple : le ciel est gris), soit dans l'espace (cet homme est 
anglais, d'autres hommes pouvant être français, belges ou 
allemands, etc.) ; mais son rôle, surtout au point de vue de la 
vie collective, est d'analyser le concept qu'a la personne qui 
parle, pour compléter ou faire évoluer le concept de celle qui 
l'écoute. Celui qui voit un livre vert n'émet pas un jugement, 
la perception seule suffit pour former la synthèse ; mais si, par 
exemple, nous mettons un livre entre les mains d'un aveugle 
(qui, bien entendu, a perçu précédemment la couleur verte), 
notre affirmation complète son idée et alors seulement le 
jugement que nous émettons remplit son rôle. 

On lit dans les ouvrages classiques que le jugement doit être 
conforme à son objet pour être vrai. — En ce qui concerne les 
objets concrets, ceci ne peut signifier autre chose que la nécessité 
pour notre expression de correspondre à notre perception ; que, 
si nous émettons un jugement sous l'autorité d'autrui, il doit 
être conforme à la perception qu'autrui en a eue, et encore à 
la perception que nous pouvons en avoir. Et c'est là, en deux 
mots, la signification de la vérité du jugement ou de notre 
croyance en cette vérité. Il faut d'abord que le jugement 
réponde à notre perception, que par une critique ultérieure nous 
situions celle-ci dans le domaine de la réalité, et que nous ayons 
la certitude que les autres êtres auront la même perception que 
la nôtre. Ce sont là des degrés progressifs de la réalité, et leur 
ensemble constitue le degré le plus élevé ; bien que les mystiques, 
par exemple, admettront encore que celle-ci n'est qu'apparence 
par rapport à la connaissance divine. 

Le jugement d'ordre abstrait ne nécessite lui non plus, pour 
être vrai, que la somme de ces concordances dans le temps et 
dans l'espace. En résumé, dans tout jugement on affirme du 
sujet un certain ordre déterminé. Des discussions très longues 
se sont élevées en Allemagne au sujet du jugement d'existence 
ou des jugements impersonnels. Lorsqu'on déclare « A est », on 
veut dire par là que A est lié à l'ensemble que nous considérons 
comme ayant la plus grande réalité, comme ayant l'existence 



288 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

la plus complète. Ainsi que, nous l'avons dit, ce n'est pas préci- 
sément un attribut ou un caractère logique que nous ajoutons 
à la conception de A, car A existant n'a aucun caractère logique 
de plus que A imaginé ; et comme M. Hillebrand l'a noté, il ne 
suffît pas d'avoir le concept « une montagne d'or existante », 
pour croire à l'existence de cette montagne d'or (1). L'existence 
est une mise en relation complexe avec des données de nature 
très différente, mais faisant toutes partie d'un ensemble for- 
tement aggloméré, et le simple qualificatif « existant » ne suffît 
pas pour réaliser cette conception. 

M. Brentano a voulu faire du jugement d'existence le type 
originel de tous les jugements (2). Ce n'est là, nous semble-t-il, 
qu'un jugement très simplifié ou peut-être même une partie de 
jugement. Tout jugement affirme un certain degré d'existence 
d'un sujet, puis analyse celui-ci. Le jugement d'existence se 
borne à la première opération, il n'indique que le plan de réalité, 
mais d'une manière générale il se limite à l'existence du monde 
le plus réel. 

Ce jugement d'existence ne peut pas servir à créer notre con- 
ception d'existence, comme l'a cru M. Jérusalem, car, M. Dyroff 
le lui a objecté très justement : « une chose n'est pas dite exister 
lorsque le jugement est reconnu vrai, mais, au contraire : le 
jugement est vrai, lorsque l'objet auquel il se rapporte existe (3). 

La question est du même ordre pour les jugements imper- 
sonnels tels que : il pleut, il est minuit, qui affirment simplement 
la réalité d'un attribut et qui ne diffèrent des jugements ordi- 
naires que par le caractère vague du sujet. De même que l'on 
dit : le temps est pluvieux, on pourrait poser le temps comme 
sujet de l'acte pleuvoir, comme on pourrait dire : l'heure est 
minuit. Mais le sujet est toujours sous-entendu, car personne 
n'ignore que « pleuvoir » se rapporte au temps et « minuit » à 
l'heure. 

Pour celui qui l'exprime, le jugement est donc l'analyse d'un 
concept préformé ; pour celui qui écoute, c'est le moment d'évo- 
lution d'un concept en un autre concept qui contient un élément 

(1) Die neuen Theorien, p. 28. 

(2) Psychologie vom empir. Slandpunkte, T, p. 276 et suiv. 

(3) Dyroff : Der Existenzialbegriff, 1902, p. iô. 



CONCLUSIONS 



289 



de plus : l'attribut. — L'objection qui se pose tout naturelle- 
ment à cette idée, c'est que, pour celui qui exprime le jugement, 
le concept a dû également se former, et cette formation elle- 
même du concept n'est-elle pas toujours un jugement ? Nous 
répondons négativement à ce point, car, en règle générale, les 
concepts se forment par simple association, souvent peu con- 
sciente (dans les perceptions, par exemple), et toujours, dans ces 
conditions, notre acte logique — lorsque, bien entendu, un tel 
acte apparaît — ne vient qu'après que l'association est faite : 
il se borne à exprimer ce qui existe déjà en vertu de notre 
simple activité psychologique. 
Tel est le jugement affîrmatif. 

Le jugement négatif est d'ordre plus, complexe. Pour celui qui 
l'exprime, il faut qu'un jugement affîrmatif le précède. — Telle 
fut du moins l'idée qu'ont soutenue la plupart des logiciens : 
Hamilton, Bradley, Wundt, Sigwart, etc. Et nous suivrons leur 
trace. — Le concept qu'on analyse étant formé d'un attribut 
« vert », déterminé par nos expériences mentales, il exclut tout 
autre attribut de couleur qui diffère du vert, quel qu'il soit : le 
rouge, le jaune, etc. La négation globale de ces diverses qualités, 
comme l'a vu Lotze, est donc incluse dans l'affirmation et le 
jugement exprimé : « l'arbre n'est pas bleu » n'est qu'une simple 
i détermination, mieux précisée, de cette négation. Pour celui qui 
écoute et qui accepte une affirmation de ce genre « l'arbre n'est 
pas bleu », en réalité aucun jugement ne s'opère en lui, car sa 
conception d'arbre, en ce moment, ne se développe en aucune 
manière : c'est une simple mise en garde, un obstacle à ce qu'ul- 
térieurement un tel jugement se réalise, et par là le jugement 
négatif a une utilité incontestable, puisqu'il peut servir, par voie 
d'élimination, à diriger l'esprit vers un jugement vrai et affîr- 
matif. 

Nous passerons maintenant au problème si délicat et si con- 
troversé de l'inférence. Ici surtout la logique côtoie la psycho- 
logie et les frontières sont des plus difficiles à déterminer. 

Examinons d'abord l'induction. Sigwart a montré que la 
question de la formation d'idées générales avait deux carac- 
tères : l'un purement psychologique (telle que la question de 
leur formation), l'autre logique quant à la légitimité ou la valeur 
de l'opération psychologique réalisée. 



HERMANT. 



19 



290 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Prenons l'exemple de Sigwart lui-même : J'ai vu 99 corbeaux 
qui tous étaient noirs ; il se fait que si je m'attends à voir un 
10< e corbeau, je lui attribue d'avance la couleur noire. C'est là 
purement un fait d'association par contiguïté (dans la percep- 
tion), devenue stable par la répétition de l'association. — 
Cette extension de notre connaissance (comme toute idée quel- 
conque) a un caractère de réalité, puisqu'elle existe en tant 
que fait de conscience; mais cela suffit -il pour lui accorder 
une valeur logique ? Non seulement j'imaginerai que le 100 e cor- 
beau a la couleur noire, mais mon opération mentale dépassera 
la simple idée : elle deviendra, suivant le nombre d'expériences, 
supposition, croyance ou certitude. Dès que j'aurai la certitude 
de l'existence d'un corbeau, j'en affirmerai l'attribut noir ; en 
d'autres termes : j'aurai foi en la permanence des associations 
des divers éléments qui composent le concept de corbeau, y 
compris celui de la couleur. Mais pouvons-nous trouver à ceci 
une autre justification que l'opération psychologique elle-même? 
Lotze, Sigwart, Benno Erdmann, et d'autres encore, ont, en 
somme, déclaré que le problème est insoluble. Mais comme nous 
l'avons dit en parlant des trois auteurs cités, nous savons que 
dans un nombre immense de cas l'attente, qui s'était formée par 
simple association, s'est trouvée être d'accord avec nos perceptions 
ultérieures; l'expérience nous a enseigné que des types perma- 
nents d'associations s'imposent à notre mentalité, et de là nous 
avons déduit des principes abstraits, tels que l'uniformité de la 
nature, ou le caractère rationnel de l'univers, dont, en définitive, 
il nous est impossible de donner une preuve logique, hormis l'ex- 
périence même. — Ces associations permanentes ont même trop 
souvent une tendance à prendre un caractère de fixité trop 
grande, à enlever toute élasticité au groupement et à supprimer, 
pour la suite, toute faculté d'évolution ; car, légitimement cette 
induction ne devrait jamais nous mener à une vérité absolue 
qui puisse prévaloir sur l'expérience. C'est pourquoi les esprits 
autoritaires ont dédaigné l'induction et ont accordé toute 
importance aux principes ayant une vérité absolue, bien que 
non démontrée. 

Est-ce à dire que l'induction soit stérile ? Nullement, à notre 
avis, et même nous croyons qu'elle joue un rôle prépondérant 
en logique. Tout en ne posant pas des idées générales ayant une 



CONCLUSIONS 



291 



certitude rigoureuse, elle nous fait dépasser momentanément le 
connu, et surtout elle crée des hypothèses, des idées à vérifier. 
Elle porte notre perception vers des directions nouvelles et nous 
fait observer des choses qui, certes, sans elle, nous seraient 
restées étrangères; de plus, notre besoin d'établir une continuité 
entre l'idée formée par l'induction et notre acquis antérieur, nous 
porte à des démonstrations expérimentales, et par suite, à de nou- 
velles certitudes (bien que celles-ci soient toujours relatives). 
Notons encore à ce propos que les faits eux-mêmes sur lesquels 
nous éprouvons notre induction s'établissent toujours par 
rapport à notre acquis et ne sont nullement, comme on l'a 
admis souvent, indépendants de notre activité mentale. Une 
mentalité se développe en fonction d'elle-même ; elle sélectionne, 
en quelque sorte, dans toutes les possibilités qui forment le 
milieu, les éléments qui lui sont le plus adéquats. — Et alors 
le critérium de l'exactitude de notre vie psychique se ramène 
entièrement à notre pensée même, la faculté d'assimilation et 
d'évolution est le seul critérium qui nous reste pour établir la 
vérité d'une doctrine, et nous nous ramenons complètement à la 
thèse favorite du pragmatisme. Si la pensée ne peut assimiler de 
données nouvelles, il faut qu'elle se transforme, parfois jusque 
dans ses fondements, et en arrive même à. une disparition 
presque totale. 

Le modèle théorique de l'induction est l'induction parfaite 
qui ne consiste qu'en la sommation d'identités ; son rôle est une 
pure simplification d'un groupe d'états de conscience ; c'est un 
outil utile incontestablement. C'est par elle que se forment les 
idées abstraites, qui ne sont que la sommation d'identités cons- 
tatées dans des ensembles non identiques, et qui, par là, — selon 
l'expression de Schopenhauer — nous débarrassent d'une 
charge inutile (1). 

Quant à l'induction formelle, imparfaite — et c'est elle que 
nous avons eu particulièrement en vue, — elle crée, les 
hypothèses. Le degré de certitude que donne ce mode 
d'induction est extrêmement variable, puisqu'elle est telle, dès 
qu'elle apparaît comme simple phénomène d'association, et 
qu'elle reste toujours hypothétique, quels que soient la nature 

(i) Welt als Wille, etc. Complem.,L. J, chap. 6. trad. franç., Paris, F. Alcan. 



292 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 



et le nombre des confirmations qu'on lui a trouvas. Mais elle 
part d'un état instable, basé surtout sur l'analogie (1), peu 
fixé, pour arriver progressivement à une fixité plus grande ou 
pour être abandonnée. — Trendelenburg a exprimé la chose en 
disant que la forme de l'hypothèse est le mode de chaque con- 
cept naissant (2). 

Il découle de ceci que lorsque dans un raisonnement intervient 
un universel, celui-ci ne peut avoir une valeur rigoureuse que 
dans la mesure où il exprime des données connues directe- 
ment par expérimentation, et qu'au surplus, il est purement 
hypothétique et sujet à transformation. 

Si nous passons maintenant à l'examen du syllogisme clas- 
sique, nous voyons d'emblée que la majeure n'en a qu'une valeur 
relative. Si nous disons : « tous les hommes sont mortels », 
nous ne pouvons pas étendre cette affirmation au-delà de l'en- 
semble des hommes qui ont existé jusqu'ici et qui sont morts. 
Si, dans la mineure, nous disons que Pierre est homme, cela ne 
peut signifier que cette chose que Pierre a, en commun avec les 
autres hommes, un certain nombre de caractères, dont le carac- 
tère de mortalité est exclu, puisque l'expérience ne nous a pas 
appris que Pierre est mort. La conclusion, par ce fait, échappe 
à la certitude, puisque tout lien logique manque entre la ma- 
jeure et la mineure. — Mettons ceci sous forme algébrique pour 
mieux montrer la chose : 

hommes 

aT" ~~B, ^ G, D dont M (mortel) 

Z+Z' + ff... {a,a,a){b', b" , b") (c , c , c) (d' , d',d ") 

Commun particulier à A. ...àB. ... à C. ... à D. 

aux hommes. r 

p = i + v + r + p + v -f y + ( mais P as M ) 

Entre A, B, C, D... P il y a un certain nombre de caractères 
communs l, V, V'..., mais aussi des caractères différents qui 
appartiennent en propre à chacun d'eux; quelle est la raison 

(1) Welton : Manual of logic. 

(2) Logische Untersuchungen (3 me édit), p. 412. — Spencer : Psych., II, p. 85. 



CONCLUSIONS 



293 



pour laquelle nous nous bornons à ne considérer que les carac- 
tères communs et à négliger les cas particuliers ? Nous ne pou- 
vons substituer rigoureusement P à aucun des membres qui 
composent la majeure, puisque les éléments qui les composent 
sont différents ; par suite, le syllogisme ne peut nous donner une 
certitude rigoureuse. La conclusion est donc purement hypo- 
thétique, à moins que la majeure ne renferme le sujet de la 
mineure et, dans ce cas, la conclusion est une répétition 
stérile. C'est un dilemme dont aucun auteur ne nous a montré 
la solution définitive. 

Cette difficulté est la répétition de celle que nous avons signalée 
pour l'induction : c'est l'impossibilité d'accorder une certitude 
qui dépasse notre expérience. Toutefois, comme nous l'avons vu, 
cette règle générale a une certaine valeur d'hypothèse, et la 
transposition des données de la majeure conserve encore un 
certain degré de probabilité, en vertu de cette expérience anté- 
rieure qu'une association existe entre tels caractères et tels 
autres. Ainsi le syllogisme acquiert une autre utilité : c'est 
que si l'expérience ultérieure vérifie la conclusion hypothétique, 
la certitude de la majeure en est renforcée, mais que, par contre, 
dans le cas contraire, l'une des deux prémisses doit évoluer. Tel 
fut le cas suivant : antérieurement au moment où nous savions 
qu'il existait des cygnes noirs, la majeure : « Tous les cygnes sont 
blancs », était vraie en ce sens qu'elle affirmait la couleur blanche 
de tous les cygnes connus jusqu'alors. Mais lorsqu'on découvrit 
l'espèce de cygnes noirs, on se trouva dans l'obligation ou bien 
de rejeter la majeure (ou de la modifier en : « tous les cygnes 
sont blancs ou noirs ») ou bien de déclarer que les animaux 
trouvés en Australie et ayant les caractères du cygne, sauf la 
blancheur, n'étaient pas des cygnes, — de leur donner, en 
d'autres termes, un nom spécial, en réservant le nom de cygne 
aux animaux d'Europe. 

Il nous paraît évident d'après cela que l'ancien scepticisme, 
malgré son exagération, avait en grande partie raison dans son 
argumentation, lorsqu'il disait que ce n'est que quand elle est 
fausse (ou plutôt incertaine) que la conclusion amène un juge- 
ment réellement nouveau (1). Il nous force, en effet, à rectifier 
les prémisses. 

(i) Scxtus Empiricus : Pyrrhon. instit. II, i3. 



294 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Certes, au point de vue de notre vie mentale courante, 
Stuart Mill était dans le vrai lorsqu'il affirmait que, dans nos 
raisonnements, nous passons rarement par l'intermédiaire de 
l'idée générale et que, le plus souvent, nous concluons du parti- 
culier au particulier ; la chose est incontestable et, même au 
point de vue logique, le processus peut avoir une importance 
très réelle. — L'hypothèse qui en résultera sera d'autant plus 
plausible que le nombre de caractères connus communs aux 
deux cas particuliers sera plus grand — toute différence connue 
infirmant à son tour la comparaison — et, en réalité, l'appel 
au grand nombre d'antécédents, dans le syllogisme, n'a guère 
d'autre importance que de diminuer la valeur des caractères 
divergents, d'en faire des éléments purement accessoires et 
négligeables dans la plupart des cas. Si l'identité, dès l'abord, 
est suffisamment complète, le processus syllogistique n'est 
pas nécessaire pour atteindre une probabilité ; le passage du 
particulier au particulier est une espèce de syllogisme abrégé 
et d'emploi fréquent en pratique. 

L'opération logique se sert toujours de l'identité comme d'un 
point de passage entre les données et la conclusion. Stanley 
Jevons avait raison de dire que l'opération essentielle est la 
substitution des semblables ; et la chose est très claire dans 
l'exemple que M. Bosanquet a repris à Thackeray (1); la con- 
clusion est certaine, quoique nouvelle en un sens, mais elle était 
incluse totalement dans les prémisses : 1 er pénitent = assassin ; 
1 er pénitent = moi. Comme ici, au point de vue que nous consi- 
dérons, l'identité est complète entre « 1 er pénitent » et « moi » , 
la substitution du premier par le second dans le rapport « 1 er pé- 
nitent = assassin », ne peut soulever de doute. 

Ce principe de substitution présente le même inconvénient que 
les autres principes logiques, c'est que, pour nous enseigner une 
idée réellement nouvelle, la formule ne peut être complètement 
rigoureuse. Toutefois, la mise en relation, par l'intermédiaire 
de l'identité commune, peut être utile dans nos raisonnement s, 
bien qu'au fond elle se ramène à affirmer l'égalité des identités 
contenues dans des groupes différents. 

(i) Op. cit. v. ci-dessus, p. 2o5. 



CONCLUSIONS 



295 



A A' A" 

a (3 a g' a(T 

A, A', A" sont égaux sous le rapport de a, ou de la qualité ou 
quantité qu'il exprime, qu'elle soit précisée ou non définie. Nous 
en arrivons ainsi à l'examen du principe d'identité, principe qui 
a été tant discuté et qui a été compris de manières si diverses. — 
Dire"*que le principe d'identité n'a pour objet que cette simple 
affirmation qu'un concept déterminé A est égal à lui-même, si 
elle a un sens, est tout au moins absolument stérile ; affirmer, 
avec M. Staudinger, que la loi d'identité consiste en cette idée 
que des représentations égales, c'est-à-dire non difïérenciables, 
désignent dans tous les cas à la conscience l'unité des objets de 
ces représentations (1), ne nous avance guère davantage, car 
l'objet dont il est question est ou bien inconnaissable, ou bien il 
n'est lui-même qu'une représentation, et, dans ce dernier cas, 
nous ne dépassons pas l'idée de l'identité d'un concept avec 
lui-même. 

Il va de soi que deux conceptions absolument identiques se 
ramènent à une seule, puisqu'elles sont indiscernables ; d'autre 
part, si l'identité n'est pas rigoureuse, le principe lui-même 
sombre. Cependant il n'est guère admissible que tant de pen- 
seurs se soient obstinés à analyser un néant ou une erreur aussi 
évidente. En réalité, ce principe logique n'existe guère en nous 
d'une manière consciente et nous ne l'utilisons pas consciem- 
ment non plus. C'est un principe que l'analyse a dérivé de nos 
opérations mentales, et nous estimons que l'opération qui lui a 
servi de base est la comparaison de deux concepts non totale- 
ment différents. 

Si nous réduisons progressivement ces différences à 0, il nous 
reste l'identité A=A qui, comme telle, est stérile.. Mais dans, 
deux concepts non identiques cette égalité joue son rôle, en ce 
sens que, bien que les concepts soient différents en leur ensemble, 
certains de leurs éléments peuvent être identiques ; en d'autres 
termes : la différence d'ensemble n'empêche pas l'égalité des 

(i) Identitât und Apriori. Vierteljahrschrift fur wiss. Philos., 1889, p. 225. 



290 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

éléments dont ces ensembles se composent, que ces ensembles 
soient ou non posés en des temps différents, ou se rapportent 
à un ou à plusieurs objets ; que l'élément que l'on compara $<À\ 
lui-même simple, comme une sensation élémentaire, ou complexe, 
comme une notion abstraite ou une représentation du monde 
extérieur. Nous nous opposons ainsi à ce qu'a dit M. Dauriac (1), 
que nous ne pouvons penser comme il convient qu'en obéissant 
strictement aux axiomes et à la loi d'identité. Nous croyons, au 
contraire, que l'emploi rigoureusement exact de cette dernière 
ne peut donner autre chose qu'une répétition d'une seule et 
même formule, et que notre pensée n'est féconde que lorsqu'elle 
fait une application approximative de cette loi. 

Il va de soi que le principe A = A exclut que A = B,si B n'est 
pas identique à A ; c'est, en somme, exprimer la même chose 
en d'autres termes. A n'est pas non A, c'est déjà là une des for- 
mules les plus courantes du principe de contradiction qui, plus 
encore que le principe d'identité, a reçu des significations di- 
verses. — Outre l'expression précédente, on lui a donné les 
interprétations suivantes : 

1° Deux jugements contradictoires ne peuvent être vrais tous 
deux ; ce que l'on a complété parfois en ajoutant l'indication 
de l'identité du moment. (Mais, faut-il entendre par là que deux 
choses contradictoires ne peuvent être pensées au même moment, 
ou que les faits eux-mêmes qu'ils désignent ne peuvent exister 
en même temps ?) 

2° A aucune chose n'appartient un prédicat qui la contredit. Ce 
principe a pour base cette notion qu'un concept, quel qu'il soit, 
est formé d'éléments, et qu'une variation de l'un de ces éléments 
modifie le concept lui-même. L'idée de livre, à laquelle nous 
ajoutons les concepts de lourd et léger, ne peut se synthétiser en 
un livre ; le livre lourd et le livre léger ne peuvent former une 
identité absolue par le sens même des prédicats « lourd » et 
« léger ». L'objet, il est vrai, peut se modifier : l'homme sage 
peut devenir un homme fou, mais c'est par abstraction que nous 
disons qu'il s'agit du même homme ; l'être, en ces deux moments, 
ne constitue évidemment pas une identité. 

Deux jugements contradictoires expriment des jugements 

(i) Croyance et réalité, 1880, p. 202. (Paris, F. Alcan.) 



CONCLUSIONS 



297 



dans lesquels, à un même sujet, on applique deux prédicats con- 
tradictoires : A est B et A n'est pas B. Cela se ramène au cas pré- 
cédent, puisque l'expression des deux propositions entraîne une 
différence dans les deux A, alors qu'on nous les donne comme 
une identité absolue. 

Le troisième principe fondamental est le principe du milieu 
exclus. Si un jugement est vrai, l'opposé en est faux ; ou encore : 
il n'existe pas de milieu entre deux jugements contradictoires. 
Dire qu'un jugement est vrai, c'est affirmer que A est B, que 
l'attribut B fait partie du concept A. — En vertu de ce qui pré- 
cède, si B est remplacé par un attribut qui soit différent de lui, 
(tout en étant du même ordre), le concept A doit être autre. — 
Mais comme A, dans les deux cas, ne désigne qu'une identité, il 
ne peut, par le fait même, être B et non B ; — s'il est B, non B est 
un attribut qui ne peut faire partie de la synthèse A. 

On pourrait objecter à ceci qu'un livre peut à la fois être vert 
et léger, et qu'en remplaçant le qualificatif « vert » par celui de 
« léger » nous n'obtenons pas forcément un autre concept. Cela 
est évident. Mais notons qu'un concept — celui d'un objet par 
exemple — est le groupement d'un certain nombre d'éléments 
hétérogènes et irréductibles, et que le concept, dans la mesure où 
il désigne un même objet, ne peut comprendre qu'un seul de ces 
éléments du même ordre. 

A peut être bleu et lourd (c'est-à-dire autre chose que bleu). 

Mais A ne peut être bleu et vert (la négation du bleu). 

Le qualificatif lourd, tout en étant différent de bleu, ne le 
contredit pas, car ils trouvent précisément tous deux leur 
synthèse dans la notion d'objet ; mais bleu et vert s'excluent, en 
ce sens que leur synthèse concrète forme une couleur intermédiaire 
qui est encore du non-bleu et qui modifie le sens du concept. 

Il nous reste encore le principe de raison suffisante, dont 
Helmholtz a dit qu'il n'était guère plus que la prétention de 
vouloir tout comprendre (1). Cette critique est exacte, mais elle 
ne supprime pas la valeur du principe, qui répond même en ce 
sens à un besoin profond de notre nature,car nous voulons fatale- 
ment trouver une unité dans notre vie mentale; la perception 
elle-même est déjà une mise en relation, et l'on peut soutenir à 

(i) Physiol. Optik, p. 454 . 



298 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

bon droit que nous ne percevrions pas ce qui nous serait totale- 
ment étranger. 

I La loi de causalité a été également l'objet de controverses 
sans nombre, mais comme elle sort du cadre que nous avons 
donné à notre travail, nous nous bornerons à une esquisse des 
plus rapides. Que signifie-t-elle, en somme ? La question a son 
importance, car on a donné à la causalité des sens différents. 

D'abord elle ne s'applique qu'à des modifications d'images ou 
de concepts. Nous ne nous demandons pas la cause de la per- 
manence, mais seulement de la variation. Pourquoi A est-il 
devenu A' ? La cause est donc foncièrement distincte de 
l'essence, contrairement à ce que disait Spinoza. 

La notion de causalité n'est pas une donnée immédiate; nous 

pouvons percevoir une succession A, A', A", mais il nous est 

impossible de dépasser ces données. Kant et Schopenhauer 
admirent l'apriorité de cette loi. Cependant, beaucoup de cher- 
cheurs contemporains ont tenté de montrer la genèse de cette 
notion. Locke mit la cause en relation étroite avec la force ; 
Hume affirma que la seule cause reconnaissable est la volonté, 
et fit de ce principe un principe expérimental. Ampère précisa 
l'idée de Hume et dit que c'est l'effort qui crée en nous la notion 
de cause, ce qui est admis par la plupart des psychologues con- 
temporains. Sous notre volonté et par notre effort des modifica- 
tions s'opèrent dans le monde de notre perception. Nous voyons 
que les mêmes modifications se produisent sous l'effort que 
déployent nos semblables; partant de là nous admettons un 
antécédent d'ordre similaire pour toutes les variations que nous 
constatons, antécédents qui ne sont, en somme que des simpli- 
fications et des abstractions de la notion quelque peu anthro- 
pomorphique de l'effort. De même que l'effort ne produit que 
des modifications de ce que nous admettons comme existant, de 
même la notion de cause ne peut s'appliquer qu'à des transfor- 
mations et non à des créations, c'est-à-dire qu'elle ne s'applique 
qu'à des relations entre états de conscience. Son rôle est 
d'établir la continuité entre les états de conscience dont la 
continuité n'est pas directement apparente ; en d'autres termes : 
d'établir des intermédiaires entre l'inconnu ou l'extraordinaire 
et le connu ou l'habituel (1). 

i) Voir Riehl : Der philosophische Kriticismus, II, p. 2^. 



CONCLUSIONS 



299 



Les principes d'identité, de contradiction et de milieu exclus, 
sont, en quelque sorte, des principes statiques, s'appliquant à des 
états de conscience localisés au même instant, tandis que le 
principe de raison et celui de cause ont pour objet les concepts 
en tant que succession. 

Tous s'appliquent, depuis les éléments les plus simples 
jusqu'aux productions les plus complexes de notre vie mentale, 
à nos sensations comme à ce qui est localisé dans le monde objec- 
tif. Ils s'imposent à toute mentalité, car sinon nous perdrions 
tout point de contact avec elle. Ils ont donc une valeur objective 
et générale. Si nous nous posons la question de savoir quel est le 
rôle de ces principes dans notre raison, nous devons admettre 
que partout et toujours on retrouve les principes statiques, qu'un 
raisonnement contraire au principe d'identité ou de contradic- 
tion apparaît d'emblée comme inadmissible. Les principes 
dynamiques, tels que celui de causalité, sont d'une applica- 
tion moins générale; d'autres d'ailleurs ont été invoqués, tels que 
la continuité ou la finalité. Mais il est à remarquer que l'obser- 
vation de ses principes n'est pas une garantie suffisante du sys- 
tème qui se base sur eux ; des idées ont apparu et se sont déve- 
loppées, qu'aucune critique logique n'avait pu entamer, mais 
qui ont été renversées par une expérience ou qui, même, sont 
tombées simplement en désuétude. 

En réalité, toutes nos règles logiques, en tant que science de 
certitude, ne s'appliquent rigoureusement qu'au passé, à ce qui 
est acquis; toute loi d'ailleurs est un phénomène de conserva- 
tion ; presque tout progrès, toute invention, se posent en 
dehors des lois connues et appliquées jusque là et alors le seul 
critérium de vérité de l'ensemble d'un système est sa faculté de 
vivre et de se développer. Tout système a son temps et sert 
d'outil à un fragment du connaissable, car il renferme en lui 
une vision ayant une vérité relative, et c'est par la sélection 
des systèmes les mieux adaptés que notre pensée générale évolue 
et se précise par une délimitation de plus en plus nette. — 
L'erreur, que tant de penseurs considèrent comme un mal 
absolu, est elle-même loin d'être stérile, car elle délimite la 
route progressive de la vérité, parce que nous apprenons que 
celle-ci seule est féconde, et l'expérience de l'erreur nous donne 
confiance en ce qui, jusqu'ici, a échappé à la stérilité et à la mort. 



300 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

Cette question de fécondité ne doit pas se borner à notre seule 
raison raisonnante; trop longtemps on a tenté de diviser notre 
vie en cases séparées, où la religion, l'art, la morale, l'utilité et la 
science occupaient des domaines absolument séparés, où 
chacun d'eux jouait son rôle pour lui-même et évoluait pour son 
compte propre, quitte à se stériliser progressivement en un 
dogmatisme de plus en plus rigoureux. — Une réaction heu- 
reuse et juste s'est révélée contre cette tendance, et, en notre 
domaine limité de la logique ou de la théorie de la connaissance, 
le pragmatisme et l'empirio-criticisme ont été des manifesta- 
tions remarquables sous ce rapport, quelles que soient les 
critiques sérieuses qu'on puisse leur adresser d'ailleurs. En 
outre, nous avons noté précédemment diverses autres influences, 
telles que celles de la psychologie, de la théorie du langage, 
de la conception biologique de l'évolution, etc. 

Nous terminerons notre étude par quelques notes rapides sur 
certains points spéciaux dont il est souvent 'question dans les 
ouvrages traitant de la théorie de la connaissance. Un des plus 
importants parmi ceux-ci est le rapport qui existe entre la logique 
et les formes verbales. — Sur ce point les théories ont été très 
divergentes. 

Aristote a appuyé sa logique presque exclusivement sur les 
formes verbales, mais n'a pas exprimé de théorie au sujet des 
rapports entre les deux éléments. Nul ne conteste le rapport 
intime qui existe entre le langage et la pensée, ni l'évolution 
parallèle des deux domaines. Mais les deux domaines sont-ils 
identiques ? L'archevêque Whately a soutenu l'affirmative, ce 
que Hamilton trouvait trop absurde pour être digne d'un arche- 
vêque. Pourtant, maints écrivains de marque ont donné tort à 
Hamilton, et M. Max Mùller, qui s'est fait en ces derniers temps 
le champion de cette théorie, en a cité un grand nombre dans sa 
Science of thought.U soutient personnellement que, non seulement 
dans une large mesure, mais toujours et complètement nous 
pensons au moyen de noms et que les choses ne sont pas pour 
nous davantage que ce que nous pensons par leurs noms (1). 

Mais il ajoute cette remarque, d'ailleurs incontestable, que 

(1) Science of thought, 1887, p. 36. 



CONCLUSIONS 



301 



la signification du nom est essentiellement variable, et, au surplus, 
que par le mot il faut entendre, non seulement la forme ver- 
bale exclusive, mais également tout signe qui peut en tenir lieu. 

M. W. Jérusalem a suivi M. Mûller de très près dans cette voie 
et il affirme que si l'on supprime toute expression verbale de 
l'acte de jugement, il ne reste plus rien qu'on puisse appeler 
jugement (1). 

Mais peu d'auteurs ont été aussi radicaux. Beneke soutenait 
que la logique dépasse les formes verbales pour traiter des 
formes de la pensée intérieure, et il considérait comme essentiel 
de garder partout les deux domaines nettement séparés (2). 
Riehl a tenté de montrer les divergences. Voici ce qu'il écrit à ce 
propos. Le langage exprime aussi les lois de la pensée, mais non 
d'une manière pure ni complète. En dehors des lois logiques, il est 
dominé par des liaisons physiologiques de la génération et de l'as- 
sociation des sons, des liaisons esthétiques d'euphonie et de symé- 
trie, des liaisons psychologiques de l'expression des sentiments. 
Il n'exprime pas seulement les pensées et leurs relations, mais 
aussi les sensations et leurs effets. En tant qu'outil pratique de la 
communication et des relations, il n'est qu'un instrument impar- 
fait de la compréhension théorique. Les propositions et les juge- 
ments ne sont pas complètement identiques. La forme verbale 
ne peut pas rendre visible le principe propre du jugement. De 
même que le langage n'exprime que partiellement les lois logi- 
ques, de même la logique des formes verbales n'est qu'une partie, 
un fragment de la logique en général (3). Il est incontestable que 
le domaine de la logique est plus étendu que celui du langage et 
M. Harms lui-même, qui insista fortement sur les similitudes, 
reconnut cette différence et vit même dans cette confusion 
l'erreur principale de la logique formelle (4). 

Le rôle même du langage, qui consiste à communiquer les états 
de conscience, indique d'emblée le caractère des éléments de la 
mentalité qu'il exprime : il faut que ces éléments soient com- 

(1) Die Urtheilsfunkiion, 1895, p. 17. 

(2) Lehrbuch der Logik, p. 11. 

(3) Riehl : Die englische Logik der Gegenwart. Vierteljahrsch. fur Wiss. 
Philos., 1876, p. 54. 

(4) Reform der Logik. Abh. der Ak. der Wissensch. Berlin, 1875, p. 129. 



302 LES PRINCIPALES THÉORIES DE LA LOGIQUE CONTEMPORAINE 

muns ou communicables, c'est-à-dire qu'ils aient déj à une certaine 
fixité, ou, si l'on préfère, une certaine objectivité. En d'autres 
termes, le mot n'exprime que le travail de l'esprit déjà réa- 
lisé, jamais celui qui se réalise. — Mais, d'autre part, par le fait 
même qu'un concept s'est attaché une forme verbale, il 
acquiert une permanence, une immobilité plus grande ; la forme 
verbale immuable constitue comme un point d'attache ou de 
groupement, qui empêche le concept de se dissoudre ou de se trans- 
former et qui,en outre, le particularise davantage. Les deux effets 
sont parallèles et se renforcent : un concept doit avoir une cer- 
taine objectivité pour revêtir une forme verbale ; celle-ci rend 
le concept plus objectif encore et le fait se cristalliser dans des 
types presque immuables (1). 

Ceci nous amène directement à rechercher la signification du 
mot définition. Elle est l'inverse de l'opération précédente, en ce 
sens qu'on suppose le mot donné et qu'on peut rappeler les élé- 
ments du concept auquel le mot s'attache. Elle pose, en général, 
dans une idée abstraite ou une synthèse, le caractère distinctif ou 
la qualité spéciale du concept plus déterminé. 

Certains philosophes ont tenté d'établir l'influence de la foi 
dans la certitude logique. — Après Descartes, Jacobi notam- 
ment, fit appel à elle pour étayer notre croyance en la réalité du 
inonde extérieur (2). La chose se comprend dans l'hypothèse 
réaliste qui admet ou tend à admettre un monde qui soit en 
dehors du domaine de la logique, mais, pour un monisme idéa- 
liste : ou bien la foi n'a aucun rôle en logique, ou bien elle est un 
phénomène immanent à tout processus rationnel, quel qu'il soit, 
et, par suite, se confond absolument avec lui, 

(1) Cf. Bergson : Essais sur les 'données immédiates ' de la conscience, p. 99. 
(Paris, F. Alcan.) 

(2) Werken, p. 173 et suiv. 



TABLE DES MATIÈRES 



Préface ... . . . 1 

Introduction 3< 

École allemande 

Réalisme naïf 6 

Théorie idéaliste absolue 27' 

Néo-Kantiens 43 

Théorie de l'immanence 63 

Lotze, Sigwart, Benno-Erdmann, Jul. Bergmann ... 81 

Réalisme transcendental 127 

L'empirio-criticisme 138 

École anglaise 

Réalisme. 151 

Idéalisme. 177 

Pragmatisme. 207 

École française 231 

Néo-scolastique 257 

Conclusions 26& 



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